Une poétesse qui se voit comme étrangère.

Ngô Thị Hạnh est née en 1980. Étant encore lycéenne, elle a commencé à
composer ses vers. Elle dit avoir été influencée par deux poétesses très
connues au Viet Nam, Xuân Quỳnh (1942-1988) et Hồ Xuân Hương
(1772-1822), et considère la poésie comme un ami intime, qui ne l’a
jamais trahie, c’est pourquoi elle lui donne son cœur.

Lamartine, Musset, Hugo, George Sand, Maupassant sont ses auteurs les
plus estimés, ainsi qu’Arthur Rimbaud, qu’elle admire comme beaucoup
d’autres jeunes vietnamiens, raconte-t-elle.

Poétesse et aussi scénariste, elle a participé à la préparation d’un
film qui raconte l’histoire de la star Cléo de Mérode qui danse sur la
musique vietnamienne du groupe de monsieur Nguyễn Tống Triều, qui était
à Mỹ Tho à l’époque, quand son groupe fut invité à une exposition
universelle en France pour l’accompagner.

Parmi les artistes vietnamiens contemporains, je choisis de vous présenter
Ngô Thị Hạnh (alias Hạnh Ngộ) et trois de ses nombreux poèmes :

Frappée d’un coup de tristesse

Mon passé n’est en rien lié à ce moment-ci
Il est revenu pour me frapper d’un coup de vent
entraver ma sagesse
entraver ma joie
entraver mon salut...

Quelles vies ai-je eues ou aurai-je dans cent ans, mille ans, ou des
milliers d’années ?
elles me font naître et mûrir mais mon cœur est toujours en peine
je suis navrée d’exister
et je sens le sang bouillir dans mes veines
et cela me déchire...

Je romps de mon plein gré, mille fois plus forte qu’avant
mais pourquoi suis-je frappée encore de ce coup
mais pourquoi mes vers sont-ils déformés ?
perdant ma tête toute l’après-midi dans un bureau d’un haut immeuble

moisie comme par une pluie de chagrin
la tête momentanément vide
avec le haut immeuble vide
pour une autre vie, un autre gagne-pain, un autre souffle
étiquetée "made in aujourd’hui"
pour ne pas être frappée de ce coup de vent comme jadis
pour ne pas déranger cet immeuble qui ne connaît pas la tristesse
ma petite !

(Immeuble de bureau dans le 3ème arrondissement de Sai Gon, un jour sans
vent.)

Être mort mais respirer encore

Se réveiller le matin
personne ne fait du sport
personne ne médite
personne ne s’occupe des parents

Fermer les yeux, pincer le nez, boucher les oreilles
s’élancer par les rues
d’où viennent ces chemins, qu’est-ce qu’ils gouvernent ?
on ne sait pas...
le feu nous a flambés...

On s’en fout de l’âme, on s’en fout du corps
personne ne se demande
"je vis pour quoi ?"
qu’est-ce qui nous enchaîne ?

Hélas,
être mort mais respirer encore
est-t-il amusant ?

(Sur la terrasse d’une maison au 124 Tran Quang Dieu)
...

Plaisir évaporé

M’efforcer de m’éloigner de toi
plaisir évaporé
s’échapper de toi et de moi-même

S’éloigner de toi dans l’idée
que ma souffrance peut aussi s’évaporer
comment écarter un être cher quand on l’aime encore très fort

on le sait
il faut se quitter un jour
donc j’essaie
de m’éloigner de toi, de m’éloigner de mon pays et de mon cher maître
j’essaie d’avoir un cœur qui n’est pas empêtré...
puis je sors de mon corps
je refuse de m’appeler pour me faire revenir

j’accepte de me voir comme une étrangère
qui s’évapore sans traces
pour une fois
renaître...

Camille Tham Tran
Traductrice - Romancière
(Relecture : Bruno Bellamy)