Gérard Destanne de Bernis (1928-2010)

vendredi 31 décembre 2010

Gérard Destanne de Bernis (1928-2010)

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Gérard Destanne de Bernis, que ses amis appelaient Bernis, est mort le 24 décembre dernier, à l’âge de 82 ans, à la suite d’une longue, lente et cruelle maladie. Elève de François Perroux, dont il continua le travail collectif de recherche à la tête de l’Institut de Sciences mathématiques et économiques appliquées (ISMEA) et dont il entreprit de publier les œuvres complètes sous l’égide d’une fondation dont il fut l’un des créateurs aux côtés de Raymond Barre, il enseigna durant des décennies à l’université de Grenoble, formant des centaines d’étudiants et de thésards à l’économie du développement, à l’économie agricole, de la santé, de l’énergie, du travail et à la planification. Ses écrits étaient exigeants. Epars, il conviendrait de les réunir. Les colloques qu’il organisa furent nombreux, sous toutes les latitudes.
Son mépris des honneurs, son « exil » isérois, l’entêtement qu’il mettait à publier ses articles dans des revues hétérodoxes ou militantes, l’évolution dramatique des sciences économiques peuvent expliquer en partie le fait que son nom est aujourd’hui moins connu dans l’hexagone qu’il ne l’est à l’étranger, au sud tout particulièrement. Dans plusieurs de ces pays d’ailleurs, en Tunisie, en Algérie, au Mozambique ou au Burundi, par exemple, il prit part aux tentatives de construction d’économies nationales. Mais aussi, il fut l’un des piliers de l’Institut de recherche (ISERES) de la CGT dont il rédigeait l’essentiel de ses copieux rapports annuels sur la situation mondiale.
En d’autres termes, scientifique, enseignant et militant, ce qui le conduisit à s’intéresser particulièrement aux pays africains et au Vietnam. Membre de l’Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique (AFASPA), il était également membre du comité d’honneur de l’AAFV. Mieux, il permit la création du Centre d’information et de documentation sur le Vietnam contemporain (CID), qu’il accepta de présider et qu’il hébergea dans les locaux de l’ISMEA, où du même coup se réunissait, au début des années 1990, le bureau de notre association.
Nous lui devons beaucoup et, pour aborder un plan personnel, ma dette intellectuelle à son égard est immense. Alors que j’étais en poste au Vietnam, il m’a été en effet possible de monter un séminaire avec l’Institut d’économie de ce qui était alors le Comité des sciences sociales. Bernis l’anima, en compagnie de Rolande Borrelly et de Bernard Gerbier. Les échanges auxquels j’ai pu alors assister et les discussions que j’ai eues à cette occasion avec les Grenoblois m’ont ouvert des pistes de réflexion qui sont loin d’être épuisées un quart de siècle plus tard : qu’est ce qu’un système productif ? Que recouvre le concept de régulation ? Comment peut-on définir le sous-développement ? Comment s’exerce la domination et comment peut-on entreprendre de repousser la contrainte extérieure ? Pourquoi peut-on parler d’ « industries industrialisantes » ? J’y trouvais des clefs pour comprendre la trajectoire du Japon et des « tigres asiatiques », pour tenter de réfléchir sur l’expérience que vit aujourd’hui le Vietnam. Parler d’un modèle ou d’un exemple ne lui aurait pas plu, mais la voix résonne encore, chaleureuse, et, comme un encouragement, l’invite à ne pas laisser se reposer l’esprit. Hélène Luc a adressé à l’épouse de Bernis une lettre de condoléances, dès l’annonce du décès.