1964, Madeleine Riffaud et l’armée aux Chignons

Dernier ajout : 26 mai 2011.

Le souvenir des longues années où j’ai été correspondante de guerre dans plusieurs pays s’est plus ou moins effacé avec le temps mais je n’oublierai jamais l’invitation qui nous a été faite à Wilfred Burchett et à moi d’entrer pour faire un film dans les maquis du Vietcong en 1964. Burchett a dit de ce voyage, ce n’est pas seulement un reportage c’est pour moi l’événement le plus marquant de ma vie. Si Burchett a dit ça je peux le dire aussi. Nous ne pouvions pas aller là bas comme des soldats mêlés à la population et ne pas tomber en admiration devant leur organisation politico-militaire et ne pas les aimer. Et d’ailleurs eux aussi nous ont aimé, c’est pourquoi ça, je ne l’oublierai jamais.

Je n’oublierai jamais les vieilles dames de l’armée aux Chignons qui me serraient dans leurs bras et qui s’imaginaient dans leur naïveté que j’avais fait un long chemin pour venir du bout du monde, sans doute à pied ou en jonque, je ne sais pas comment… elles me caressaient les genoux « comme tu dois être fatiguée ma petite fille » - mais non je ne suis pas fatiguée… elles me donnaient des jus de fruits, elles me mettaient devant l’autel des ancêtres, elles m’embrassaient, elles me donnaient tant d’amour et cet amour elles le donnaient aussi aux jeunes soldats de l’armée de libération du sud Vietnam qui était une vraie armée quand nous sommes arrivés avec Burchett.

J’ai d’innombrables souvenirs du Vietnam notamment du Sud, mais les trois mois qu’on a passé là, ce qui m’a le plus marqué c’est le mois qu’on a passé en entrainement avec un régiment. Tous étaient très jeunes, ils avaient entre seize ans et dix neuf ans. Nous avions écrit à elle seule la jeunesse de l’armée de Libération prouve à quel point les vietnamiens ont respectés les accords de Genève. Car l’histoire de ces jeunes était la suivante : quand les Accords de Genève ont été signés avec la France en 1954, il avait été convenu que tous les hommes du Sud ayant participés aux combats avec les Viet Minh seraient regroupés au Nord et leurs femmes, leurs enfants et les vieillards seuls resteraient au Sud mais ils devaient se retrouver deux ans après quand il y aurait un vote qui n’a jamais eu lieu évidemment, pour décider si le Vietnam voulait être socialiste comme au Nord ou au Sud avec Sihanouk à l’époque.

Moi j’étais présente là, à la commission de contrôle de l’Armistice, en tant que journaliste en 1955, évidemment j’ai vu très vite qu’au Sud les Accords n’étaient pas respectés. C’était l’histoire de ces enfants, qui étaient devenus ensuite, quand je les ai vu, de vaillants soldats et en même temps des jeunes gens très tendres. L’histoire était la suivante, leurs mères avaient été envoyées à Poulo-Condor. Diem avait fait des campagnes de divorces. Ses sbires allaient dans tous les villages, ils prenaient les femmes et ils disaient toi ton mari est vietminh, alors fais allégeance devant le portrait de Diem et épouse un soldat de Diem. Quand on connaît la fidélité conjugale qui existe dans ce pays, en tout cas dans les campagnes à cette époque, bien entendu, elles refusaient. On les torturait, on leur coupait la natte, on les envoyait à Poulo-Condor et restait l’enfant avec des vieillards pauvres dont on avait retiré la terre. Ils n’avaient plus leurs papas qui étaient au Nord, ils n’avaient plus leurs mamans qui étaient en prison, ils avaient trois, quatre, cinq ans. Ce sont les gens des villages qui les ont recueillis, les vieilles mamans que l’on appelait mères de soldats. C’était une association en quelque sorte et souvent je me suis demandé quel est le but de cette association de mères de soldats ? C’est d’aimer, c’est tout et ça suffit.

Toutes ces vieilles dames qui étaient encore en vie quand je les ai vues et qui me donnaient tant d’amour à moi, elles en donnaient autant aux petits jeunes gens qui étaient avec moi en uniformes. Je m’en suis aperçu vite car dès qu’on entrait dans un village les soldats allaient embrasser les vieilles dames et tout le monde. Ils étaient vraiment les enfants du peuple. Ils avaient été, non pas en famille d’accueil, ils avaient été recueillis dans les villages et puis dans un autre village. On s’était arrangé pour qu’ils aient à manger, qu’ils apprennent à lire, on les avait adopté et eux ils avaient adoptés tous ces gens. Pour eux il n’y avait pas une personne dans les zones libérées qui ne soit pas une tante ou une maman. Ils avaient retrouvés ou non leurs mères à cette époque, ils ne savaient même pas si elles étaient mortes ou vivantes, vu qu’on était en 1964. Pour eux ils continuaient leurs histoires d’amour familial avec les gens des villages.
Burchett et moi, nous avions constatés qu’à part quelques officiers plus âgés qui étaient militants syndicaux, c’était tous des petits jeunes gens qui avaient quatre ans et un peu plus en 1954 et maintenant ils portaient les armes. C’étaient des soldats extraordinaires mais je n’ai jamais vu dans aucune armée du monde des soldats aussi tendres. Ils étaient des adolescents merveilleusement tendres, gentils, très courageux au combat, donnant leur vie pour l’autre mais en même temps des gosses qui se laissaient aimer par des femmes inconnues parce qu’ils se rappelaient à peine qu’ils avaient eu une maman. Voilà ! Cela a été pour moi l’armée de Libération.

Nous avons suivi au début de 1965, avant notre départ la bataille de Binh Gia qui a mis un terme à la guerre Spéciale, on disait alors la guerre néocoloniale. Cette bataille a duré un mois que nous avons suivie à l’échelon de l’état major et les GIs l’ont perdue ! C’était la grande défaite et à ce moment là les américains n’avaient plus que deux options. Leur guerre néocoloniale était non seulement foutue, mais à cause de la politique extrêmement intelligente du Front de Libération du Sud Vietnam, presque sans armes, très faibles, étant attaqué politiquement et militairement, ils ont fait une guerre politico- militaire.

Je ne peux pas fermer ce volet sans dire que ces femmes n’étaient pas seulement mères de soldats, ils y en avaient qui étaient dans des unités armées, mais la majorité étaient dans l’armée aux Chignons ou l’armée aux cheveux longs. Je n’ai jamais vu dans le monde entier, une armée comme ça ! Et ce qui m’a particulièrement touchée c’est qu’elles m’ont admises parmi elles. Cela a été le plus grand honneur que j’ai reçu de toute ma vie, d’être intégrée dans l’armée aux Chignons parce qu’elles n’avaient pas d’armes, moi non plus j’étais journaliste. Elles faisaient un travail politique sans armes. Par exemple il y avait le bombardement de telle localité, le lendemain, des centaines de bonnes femmes avec le foulard blanc et noir et la tenue noire tenant leurs bébés dans les bras, tenant aussi les blessés ou les morts, allaient devant les américains pour demander pourquoi vous avez fait ça ? Et reprochaient aux Diemistes leurs actions et leurs disaient toute leur haine. Il faut beaucoup de courage pour faire cela. Moi, je l’ai fait une fois, j’aurai préféré être ailleurs. Je me mettais au premier rang pour voir… tu vois les mitraillettes ennemies qui s’avancent vers toi. Tu te dis s’ils tirent, ben bon ! En général ils ne tirent pas mais enfin ce n’est pas évident.

L’armée aux Chignons avait comme cela de multiples tâches, le ravitaillement des troupes, les manifestations. Elles avaient un grand rôle par exemple pour faire déserter les soldats vietnamiens qui s’étaient laissé avoir. Madeleine Riffaud