2015 Année de la Chèvre

Dernier ajout : 4 février 2015.

le 19 février commencera l’année de la CHEVRE

L’année de la Chèvre
(article en vietnamien de Dang Tiên dans la revue Diên Dan Forum, Paris, N°126, février 2003, avec l’autorisation de l’auteur, extraits)

Au fin fond de la campagne vietnamienne, nous entendions souvent cette berceuse, douce et étrange :

Fais dodo, l’enfant do
Le ver à soie mûrit vermeil,
La chèvre mûrit fondante,
Le ver à soie vermeil, on le garde et le nourrit
La chèvre fondante, on en fera de la bonne chère
Pour l’enfant do.

Cette mélodie familière, affectueuse et mystérieuse, s’élève, comme sortilège, des midis de solitude. Son sens indécis flotte sous les feux somnolents de midi, s’intègre à l’ombre des bambous, des mottes de paille, des feuilles de manguiers. La chanson qui berce le sommeil de l’enfant, stimule les rêves de l’adulte, est une composante d’un univers champêtre. Elle renvoie les lumières et les résonances de la vie, matérielle et spirituelle. Séparée de son contexte - « ces midis hors du temps » (Huy Cân), « languissant au sein d’un chant esseulé » (Tô Huu) - la comptine n’aurait pas de sens, à moins que l’on essaie de détacher de chaque image un symbole, de l’isoler de l’imaginaire archaïque des folklores.

Buu Cam, professeur à la Faculté de Lettres de Saigon, en 1962, a émis l’hypothèse que la chanson serait parvenue de loin, depuis les habitations flottantes, sur barque :

Fais dodo, l’enfant do
L’un commence à dormir, l’autre déjà se réveille.

La berceuse se répand sur les flots, et le vent en déforme les contours phonétiques : pour « l’autre déjà se réveille », l’on entend « La chèvre mûrit fondante »

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L’année MUI, encore appelée VI : MUI, VI (année) sont deux vocables de même sens mais peuvent être considérés comme un seul mot, avec deux prononciations différentes :
VI est la prononciation en sino-vietnamien.
MUI est la prononciation en ancien vietnamien à l’époque des Tang (8ème siècle).
Quant à MUI, VI, des sensations du nez et de la langue, ce sont deux mots différents mais ayant la même étymologie. Actuellement, en sino-vietnamien, le mot MUI n’a que le sens du calendrier, de la date, alors que VI a beaucoup d’acceptions et s’associe plus largement. En Chine, la langue cantonaise les prononce de manière similaire : QUY MUI (mei6) MUI LAI (vi lai), en Mandarin, on prononce VI, (wei4) .

En Vietnamien, le même mot désigne aussi bien la chèvre, le bouc, le chevreau que les autres caprinés.

La chèvre est un riche symbole, qui apparaît depuis la plus haute Antiquité. Le recueil de contes populaires Linh Nam Chich Quai (15ème siècle), au premier chapitre concernant les Hong Bang, raconte qu’avant l’ère chrétienne, à l’occasion des mariages, « on tuait le buffle, la chèvre pour les cérémonies ». La chèvre était ainsi élevée comme animal domestique et utilisée pour des sacrifices, mais ceci est historiquement invérifiable. Les annales fiables notent qu’à l’époque des Han, 200 av J-C, l’impératrice Lu Hau interdisait l’exportation des juments et des chèvres vers le Nam Viet, pour en limiter l’élevage dans la région occupée par Trieu Da, qui couvrait le Vietnam actuel.
Au milieu du 16e siècle, dans le texte Dao Nguyen Hanh, Phung Khac Khoan (1528-1613), surnommé Trang Bung, décrit ainsi la campagne vietnamienne :

Buffles, bœufs, poules, cochons, chèvres, oies
Se promènent librement, remplissent tout l’espace.

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De l’Orient à l’Occident, le symbole de la chèvre est riche et complexe. Du bouc à la chèvre, le symbole a changé de valeur. La femelle est une image respectable dans les légendes en Occident, elle est la mère nourricière allaitant le dieu Zeus, c’est l’image d’un être qui vit sur les hauteurs et mène une existence rude et libre. La corne de chèvre symbolise la prospérité.

En revanche, le bouc représente la force sexuelle. Un bouc peut satisfaire une troupe d’une cinquantaine de chèvres. Dans les sociétés traditionnelles, la morale et la religion restreignaient l’activité sexuelle, et le bouc vigoureux était considéré un animal satyrique, voire maléfique(« bouc émissaire », « scape coat »). Néanmoins, la viande de l’animal est recherchée, « ruou nông dê béo », car appréciée comme un produit aphrodisiaque. On raille le bouc, mais on envie sa performance sexuelle.

Un homme à l’appétit sexuel insatiable, en Occident, est appelé « satyre », au Vietnam, il est appelé « dê, dê xôm, dê cu » ; « dê » est utilisé comme verbe dans le sens « draguer les filles » (dê gai). Dans le jeu d’argent semblable au loto, « danh dê », chaque nombre a l’image d’un animal. Le numéro 35 correspond à l’image du bouc : d’où « bam lam » qui signifie sensualité. L’image du bouc, connotée péjorativement, ne s’applique qu’à l’homme, la femme, elle, est comparée au cheval. Ces deux animaux sont victimes de l’arbitraire ; l’être humain également : les débordements sexuels des dieux, impératrices, et autres seigneurs n’autoriseraient personne à désigner ces dignes personnages comme « bouc » ou « cheval » !

Dans les légendes grecques, le bouc incarne le dieu Pan, l’ancêtre des bergers, qui au début gardait des chèvres ; Pan vivait sur les hautes montagnes, jouait d’un instrument de musique en roseau pour se rappeler la voix de Sirynx, sa bien-aimée, métamorphosée en roseau.
Le bouc est encore associé à Dionysos, dieu du vin, du masque et du théâtre, et le mot tragédie, genre littéraire noble, en grec se dit « tragôdia » venant du mot « tragos » signifiant « bouc ». Ainsi la tragédie est « le chant du bouc », dans le langage littéraire. Dire que la tragédie est un bêlement (be he) serait certes une imposture, mais non entièrement absurde.
Dans la croyance populaire, la chèvre est présente dans les signes astrologiques en Orient comme en Occident. Dans le calendrier chinois, la chèvre symbolise l’année Mui. Dans l’horoscope occidental, la chèvre s’appelle le capricorne (Ngu Duong), portant des cornes de chèvre et une queue de poisson à l’origine. Le capricorne est l’une des douze constellations du zodiaque correspondant au solstice d’hiver de l’hémisphère Nord, le premier des jours qui commencent à s’allonger. Dans la croyance populaire, c’est un heureux présage.

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Cinq peaux de chèvre
Ba Ly He, cinq peaux de chèvre
Le jour de ton départ
J’ai tué une poule
Cuit une marmite de riz rouge.
Que j’aime ô que j’aime,
Maintenant riche et puissant,
M’as-tu oubliée ?

Cette chanson est extraite du roman Dong Chu Liet Quoc, relatant les faits entre le 5ème et le 3ème siècle avant J. C. Ba Ly He, lettré pauvre, fut obligé à quarante ans de quitter son pays pour chercher à vivre, il dut parfois mendier, et finit par garder des buffles, élever des chevaux pour le roi So. Le roi Tan Muc Cong qui connaissait son talent, désira le reprendre à son service. Seulement, il craignit que le roi So ne le sache et le garde. Il le marchanda au prix dérisoire de cinq peaux de chèvre. Ba Ly He revint à Tan, devint premier ministre à soixante-dix ans. Sa vieille épouse éperdue vint lui demander une place de servante, et trouva l’occasion de chanter cette chanson, rappelant le départ de son mari trente ans avant. Ba Ly He, en l’écoutant, reconnut sa compagne. L’émouvante histoire prouve qu’avant l’ère chrétienne, l’élevage les chèvres était largement répandu, et que la peau de chèvre était un produit courant. Naturellement , Dong Chu Liet Quoc est un roman écrit vers le 17ème siècle, mais fondé sur des documents historiques.

A l’époque des Royaumes Combattants (453-221 av J-C), un texte de Trang Tu raconte l’histoire d’un marchand de viande de chèvre du pays So, qui, après avoir aidé à rétablir le roi, refusa le titre de haut dignitaire. Un autre texte de Liet Tu, datant de la même époque, narre l’histoire d’une chèvre perdue, que de nombreuses de personnes recherchèrent sans jamais la retrouver, la vie n’étant faite que de chemins divergents

La littérature classique raconte l’histoire du roi Tan Vu Dê, rentrant au harem avec une voiture tirée par des chèvres devant lesquelles les odalisques étalaient des feuilles de mûrier mélangées à du sel, mets fort apprécié des chèvres et les faisant s’arrêter. Nguyen Gia Thiêu (1741-1791) dans le Cung Oan Ngam Khuc écrivit ces vers :

Si un destin devait nous unir l’un à l’autre,
Nul besoin de feuilles de mûrier pour retenir la voiture à chèvres

et à de nombreuses reprises, utilisa le mot sino-vietnamien « duong xa » qui correspond à « xe dê », voiture à chèvres.
Nguyen Binh Khiem (1491-1585) n’eut pas besoin de citation importée, il utilisa simplement le dicton populaire « accrocher une tête de chèvre pour vendre de la viande de chien » :
Tromper le monde, on accroche une tête de chèvre et on vend de la viande de chien,
Rechercher l’honneur, sur les ailes des grues, les ballots sont lourds d’argent.

Cependant, l’histoire la plus célèbre est celle de Tô Vu Le Bouvier. A l’époque de Han Vu Dê (141-87), Tô Vu alla en ambassade au pays des Hung No, les Ho du Nord. Pris en captivité par le roi Thuyen Vu, il fut condamné à garder des chèvres dans la région Bac Hai. Le roi Thuyen Vu déclara attendre que « le bouc donne naissance » pour le libérer, et le proclama décédé. Dix-neuf ans plus tard, les Ho et les Han réconciliés, l’ambassadeur des Han prétendit que son roi avait reçu un message de Tô Vu, attaché à la patte d’une oie. Effrayé, Thuyen Vu libéra Tô Vu. Pendant ses années d’exil, Tô Vu avait un gibbon femelle comme compagne. L’histoire de Tô Vu, au contenu émouvant et aux nombreuses péripéties captivantes inspira beaucoup d’œuvres populaires, tableaux, statues et musique.

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L’empereur poète Le Thanh Tông (1442-1497) a écrit deux poèmes sur Tô Vu dans Hông Duc Quoc Am Thi Tap.,1495 :

A la mer du nord, le printemps s’impatiente, le bouc n’étant pas enceint
Sous le ciel du sud, l’automne se languit, l’oie ne trouvant pas de passage.

C’est peut-être la première fois que la chèvre, et son nom, apparaissent dans la littérature en langue nationale, en considérant que le texte est vraiment de Le Thanh Tong
L’image de la chèvre entre directement de la nature à la poésie sans l’intervention des références chinoises dans le poème Tuong Phung.( Rencontre)

La vieille abeille lâche son venin en butinant les fleurs décomposées
Le faible bouc lance ses cornes, heurtant la haie clairsemée.

Si le texte était de Lê Thanh Tông ou d’un autre auteur du groupe Tao Dan (1495), ces vers vietnamiens du 15ème siècle témoignent de grandes finesse, concision et modernité.
Ils réapparaîtront plus tard à la fin d’un poème de Ho Xuan Huong du début du 19ème siècle : Réprimande aux jeunes ignares

Holà ! Où allez-vous, bandes d’égarés !
Venez, que votre sœur aînée donne une leçon pour faire des poèmes.
Jeunes abeilles, de venin excédées, vous butinez une fleur décomposée,
Minus chevreaux, aux cornes démangées, vous butez contre une haie clairsemée.

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Les Vietnamiens ont le terme « luc suc » pour désigner les six animaux domestiques : le buffle, le cheval, la chèvre, la poule, le cochon, le chien. Mais c’est une référence chinoise depuis le début de l’ère chrétienne.
Le roman populaire « Luc Suc Tranh Công » (« Six Animaux se disputant les Services »), 19ème siècle, en écriture nôm, se réfère aux textes chinois, l’élevage des chèvres étant peu répandu au Vietnam.

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En littérature moderne, la poésie de Bui Giang et Lê Dat présente des belles images de la chèvre.
Pendant la première guerre d’Indochine, vers 1950, Bui Giang « alla garder les chèvres pendant quinze ans dans les montagnes de la région de Nam Ngai Binh Phu », comme il l’a raconté dans son poème « Noi Long Tô Vu », « Les Confessions du Bouvier » (Mua Nguôn – 1962), un texte riche, poétique, original.

Dix ans après, Lê Dat fit le même travail, dans un camp de rééducation, à la suite de la répression du mouvement « Nhan Van Giai Pham », dans les montagnes de Chi Linh, au Nord Vietnam, d’août 1958 à février 1959. Il écrivit le poème, « Le vieux Bouvier » (Ông Cu Chan Dê dans le recueil poétique « Bong Chu », 1994).

Les textes de Bui Giang et Lê Dat sont en cours de traduction.

Traduction, résumé de Marie-Aline et Jeanne.
Relus par l’auteur

Jour de l’An Qui Mui 2003, année de la Chèvre.