75 tel qu’un témoin oculaire en a gardé le souvenir - Patrice Cosaert

Dernier ajout : 4 mai 2015.

Le 30 avril 1975

tel qu’un témoin oculaire en a gardé le souvenir

«  Perspectives » a rencontré Patrice Cosaert, Président du Comité rochelais de l’AAFV, qui était présent à Saigon le 30 avril 1975. Celui-ci a bien voulu répondre à nos questions.

- « Perspectives  » : Patrice, peux-tu nous préciser tout d’abord dans quelles circonstances tu t’es retrouvé au Viêt Nam dans les années 1970…

- P. Cosaert : C’est par le plus grand des hasards que je me suis retrouvé au Viêt Nam à la fin de l’année 1971. J’ai toujours eu le goût des voyages et comme j’étais enseignant, j’avais exprimé en 1971 le souhait d’effectuer mon service militaire comme Volontaire du Service National Actif (VSNA) en coopération, mais je n’avais nullement demandé à être envoyé au Viêt Nam, pays avec lequel je n’avais alors aucune attache particulière. C’est cependant une affectation dans un lycée de Saigon qui m’a alors été proposée ! Dans le contexte de l’époque tous mes proches me déconseillèrent d’accepter un tel poste, mais l’Administration ne me laissait que le choix entre partir au Viêt Nam pour y être prof ou…rejoindre une caserne en France ! Ayant la fibre des voyages bien ancrée et étant de plus désireux de me forger une idée personnelle sur ce qui se passait là-bas, je n’ai pas hésité plus d’une minute ! J’ai donc enseigné l’histoire et la géographie de décembre 1971 à juin 1973 aux élèves des classes terminales de la section française du collège Fraternité de Cholon, des élèves très attachants, disciplinés et travailleurs, qui étaient presque tous de nationalité vietnamienne et pour bon nombre d’entre eux d’origine chinoise…
Ayant pris le goût du Viêt Nam, c’est avec empressement que j’ai profité de l’occasion qui se présenta à moi de retourner dans ce pays en septembre 1974, à titre civil cette fois, détaché par le ministère de l’Education nationale auprès du ministère des Affaires étrangères, en principe pour enseigner six années au lycée Marie-Curie de Saigon… Compte tenu des « événements », j’aurais dû être rapatrié comme la plupart de mes collègues au cours de l’été 1975, mais je fis partie du groupe restreint d’enseignants français qui, demeurés sur place pour des raisons personnelles, furent volontaires pour assurer l’ouverture et le fonctionnement d’un lycée consulaire, le lycée Colette, à partir de novembre 1975. J’en devins même le directeur en 1976-1977.

- « Perspectives » : Tu fus donc présent à Saigon avant et après la signature de l’Accord de Paris, le 27 janvier 1973. As-tu ressenti un changement sur place à cette occasion ?

- P. Cosaert : Le contenu de cet accord m’a laissé très sceptique. J’ai gardé le souvenir très précis d’une jeune collègue vietnamienne que la perspective de la paix retrouvée enthousiasmait et qui, curieusement, prit mon scepticisme pour de l’indifférence vis-à-vis du Viêt Nam et des Vietnamiens… L’Accord de Paris n’était évidemment pas la paix, mais il marqua un ralentissement certain de l’activité militaire et 1973 fut indubitablement une année plus « tranquille » que 1972. De jour, il devenait possible de circuler à peu près partout dans le Sud-Viêt Nam et Saigon ne faisait pas figure de capitale assiégée, contrairement à Phnom Penh, au Cambodge voisin, où j’eus l’occasion de me rendre en décembre 1974…

- « Perspectives » : A ton retour au Viet Nam en septembre 1974, as-tu noté un changement d’atmosphère à Saigon ?

- P. Cosaert : Oui, indiscutablement. Durant mon premier séjour et en particulier au cours de l’année 1972, la guerre était omniprésente : les Américains étaient partout ! La nuit, après l’entrée en vigueur du couvre-feu, le silence se faisait oppressant, ponctué qu’il était par les échos d’explosions, de bombardements, qui nous parvenaient très assourdis des campagnes éloignées… Lors de mon retour, rien n’était réglé sur le fond, mais la situation politique et militaire semblait figée et la vie quotidienne à Saigon s’était installée dans une curieuse atmosphère de ni guerre ni paix ! Les Américains, du moins ceux en uniforme, avaient presque disparu du paysage, remplacés par les observateurs du cessez-le-feu, des Indonésiens, des Canadiens, des Polonais et des Hongrois qui ne semblaient pas très occupés et qu’on voyait beaucoup en ville. Des Việt Kiều revenaient au pays ; j’ai même rencontré un Français de souche venu investir !

- « Perspectives » : Comment se sont passés, à Saigon, les dernières semaines précédant le 30 avril ?

- P. Cosaert : Ce n’est que le 17 mars que j’ai commencé à prendre conscience de la gravité de la situation militaire sur les Hauts Plateaux par un collègue bien informé, car la censure veillait et à cette époque nous captions difficilement les radios étrangères sur ondes courtes (sauf radio Hanoi en français !). Un journaliste français, Paul Léandri, dont les reportages ne plaisaient pas, venait d’être si maltraité par la police lors d’un interrogatoire qu’il en était mort ! Ce 17 mars, j’avais assisté à la levée de son corps et je suivais le convoi funèbre qui conduisait son cercueil à l’aéroport…
Le 20 mars le couvre-feu fut avancé à 22 heures et le 31 mars j’appris la chute de Danang. A partir de ce moment là, l’atmosphère changea à Saigon, l’inquiétude devint véritablement palpable et l’affolement gagna les jours suivants de nombreuses personnes aussi bien des Français que des Vietnamiens ! Beaucoup d’étrangers cherchaient à partir mais tous les vols étaient complets. Près de chez moi, le bombardement du Palais présidentiel, le 8 avril, par un avion sudiste entré en rébellion ajouta à la confusion. Après la démission du président Thiêu, que j’appris le soir du 21 avril, les choses s’accélèrent : de ma fenêtre je voyais des Vietnamiens partir avec des valises, emmenés dans des camions américains. Pourtant, la vie continuait presque normalement en ville : la plupart des magasins et des restaurants étaient ouverts, le courrier était distribué. Le 28 avril au matin, je suis encore passé à la poste pour y déposer des lettres. La foule était si dense que je n’ai pu accéder au guichet des envois en recommandé de sorte que ce courrier, simplement déposé dans la boite et affranchi avec des timbres de l’ancien régime, n’a pas été acheminé après le 30 avril ; seuls les envois en recommandé ont pu être récupérés par les expéditeurs en mai… Dans un bureau où je passais, la secrétaire reçut devant moi un coup de téléphone l’informant qu’on se battait sur l’autoroute de Bien Hoa, à l’entrée de l’agglomération de Saigon, ce qui l’affola complètement ! A la tombée de la nuit de nombreuses explosions commencèrent à retentir un peu partout, certaines près de chez moi et j’aperçus des roquettes qui zébraient le ciel. Des éclats de l’une d’elles se retrouvèrent dans la chambre d’amis qui habitaient à un pâté de maisons de mon domicile. Un couvre-feu général ayant été instauré, je renonçai le matin du 29 avril à me rendre au lycée afin de continuer à y faire passer les épreuves orales du baccalauréat français qui se déroulaient depuis quelques jours (!). Le couvre-feu était cependant de moins en moins respecté : on sentait que toute forme d’ordre s’évanouissait, plus aucun policier n’était visible. Le ballet des hélicoptères chargés d’évacuer les derniers ressortissants américains et surtout des notables vietnamiens, s’intensifiait. C’est alors que les pillages commencèrent…

- « Perspectives  » : Et le 30 avril proprement dit ? Du moins pour ce que tu as pu en voir… Comment as-tu vécu cette fameuse journée ?

- P. Cosaert : J’avais passé la nuit du 29 au 30 avril dans mon petit immeuble à un seul étage avec trois voisins français qui étaient armés (ce qui nous évita de voir nos appartements pillés !). Le matin du 30 avril, un mercredi, de fortes explosions retentirent encore très près de chez moi. Elles ne mirent fin ni aux pillages ni au va-et-vient de gens dans les rues, le couvre-feu n’étant plus du tout respecté. Je vis passer quelques soldats encore armés, qui ne semblaient plus savoir où aller, quelques-uns dans des jeeps ou des camions chargés de meubles, de réfrigérateurs. Un char, chargeur engagé dans la mitrailleuse, s’arrêta presque sous mes fenêtres et j’en vis les servants en sortir, enlever leur uniforme et se fondre en caleçon dans la foule. En fin de matinée, j’aperçus sur la grande avenue qui passait près de chez moi une première jeep arborant le fanion rouge et bleu à étoile jaune du GRP, bientôt suivie par des chars ornés du même drapeau. La foule encore peu nombreuse les regardait passer sans réagir, comme tétanisée par le spectacle. Ce n’est que plus tard dans la journée que j’ai pu observer des scènes de fraternisation et des conversations s’engager entre les soldats et les civils alors que je m’étais enhardi à sortir à vélo dans les rues voisines jusqu’au Palais présidentiel dont la grille avait été enfoncée par un char… Devant une école, un groupe de très jeunes soldats manifestement originaires du Nord et coiffés du fameux casque en latanier étaient accroupis contre le mur, attendant fort placidement qu’on leur affecte un cantonnement. Je fus frappé par la discipline extraordinaire qui régnait au sein de cette armée victorieuse après une si longue guerre et qui ne manifestait aucun signe d’allégresse ! Rien de comparable avec les scènes de la libération de Paris que j’avais pu voir au cinéma.
Ce soir là, un couvre-feu fut instauré dès 18 heures et il fut assez rapidement bien respecté. Durant la nuit, il y eut des coupures de courant sans doute dues à la prise de contrôle des centrales électriques par les nouvelles autorités. Je mis du temps à m’endormir, tenu éveillé par le grondement de très nombreux chars et camions militaires qui empruntèrent la grande avenue voisine une bonne partie de la nuit.

- «  Perspectives » : Différentes expressions ont été utilisées et sont encore utilisées pour appréhender le 30 avril : certaines sont politiquement très marquées comme « la chute de Saigon » ou au contraire « la Libération », certaines apparaissent plus « neutres » comme « la fin de la guerre » ou même « la Réunification »… Qu’en penses-tu ?

- P. Cosaert : Le premier sentiment qui me vient à l’esprit c’est que le 30 avril marque d’abord la fin d’une épouvantable guerre civile ! On parle de « guerre française », de « guerre américaine », mais les victimes civiles et militaires ont toujours été d’abord vietnamiennes et l’on ne peut compter les familles qui furent durablement séparées par ces conflits ! Je remarque qu’aujourd’hui les autorités vietnamiennes ont tendance à parler de « la réunification » pour évoquer le 30 avril. Cela me semble constituer une évolution sémantique intéressante si ce n’est qu’elle ne rend pas compte exactement de la réalité : juridiquement, la réunification n’a été réalisée qu’un an plus tard… Sur place cependant, il n’a échappé à personne que c’était le Nord qui prenait toutes les décisions dès le 30 avril !

- « Perspectives » : Tu es resté à Saigon jusqu’en juillet 1977 : que retiens-tu de ces premières années « d’après guerre » que tu as donc vécues ?

- P. Cosaert : L’ordre fut rapidement rétabli à Saigon sans qu’il y eut le bain de sang que certains craignaient. La vie quotidienne redevint rapidement quasi normale et les affaires reprirent d’autant plus vite que la monnaie du Sud demeura en usage plusieurs mois, ce qui je m’en suis vite rendu compte, permit aux nouvelles autorités de s’approprier « en douceur » quantités de biens dont Saigon regorgeait et qui faisaient alors cruellement défaut au Nord ! Une nouvelle administration se mit très vite en place à tous les niveaux, en particulier à celui du quartier et des îlots, et un recensement strict de la population fut mené à bien. Je fus moi-même recensé, ainsi que ma voiture (que je n’utilisais plus guère faute d’essence), et je reçus comme tout un chacun un livret de famille et une carte de ravitaillement ! Le maintien du couvre-feu permit de retrouver la plupart des militaires et cadres de l’ancien régime qui ne s’étaient pas spontanément rendus aux nouvelles autorités, même ceux du bas de la hiérarchie. Il était notoire qu’un tri était effectué entre ceux qui pouvaient être relâchés au bout de quelques jours seulement, et ceux qui étaient envoyés à la campagne dans les zones d’économie nouvelle ou dans des camps de rééducation pour ceux, fort nombreux, à qui l’on avait le plus de choses à reprocher…
Ce n’est que très progressivement cependant, et surtout à partir de 1977, que l’atmosphère devint plus pesante, que mes amis vietnamiens cessèrent de venir me voir, que les départs illégaux en bateau se multiplièrent. Au moment de mon départ en juillet 1977, je sentais qu’une chape de plomb commençait à s’abattre sur la société vietnamienne. J’étais persuadé de ne plus pouvoir revenir au Viêt Nam avant longtemps, ce qui me rendait très triste !

- « Perspectives » : Quarante ans après, la page te semble-t-elle tournée ?

- P. Cosaert : Tout d’abord il convient de rappeler avec force que pour des centaines de milliers de Vietnamiens les effets de la guerre continuent à se faire cruellement sentir au quotidien ! C’est la situation de toutes ces familles de combattants du Nord et de paysans du Sud dont un aïeul a été exposé aux effets de l’agent orange, un défoliant chimique employé par l’armée américaine qui contenait de la dioxine et qui peut de ce fait occasionner des cancers et des malformations très graves à la naissance plusieurs générations plus tard…
En ce qui concerne spécifiquement Hôchiminhville (qu’on continue de nommer Saigon dans la vie courante !) on pourrait cependant croire que la page est tournée. La ville est devenue l’une des très grandes métropoles de l’Asie du Sud-Est. Elle se couvre de gratte-ciel, la circulation y est intense, elle est grouillante d’activités et elle est gagnée par la pollution… Pourtant, autant que j’ai pu m’en rendre compte lors de mes derniers voyages et à l’occasion de contacts avec des Vietnamiens de tous les milieux, il subsiste me semble-t-il des lignes de fracture au sein de la population. Les traces de la guerre civile ne sont pas toutes effacées dans les esprits, même chez les jeunes. A ce niveau de réflexion je ne peux m’empêcher de faire référence à l’Espagne, qui pour les Français est si proche et si lointaine à la fois ! Si l’Espagne n’en a pas encore terminé avec l’examen de son passé soixante-seize ans après la fin de sa propre guerre civile et quarante années après la fin de la dictature qui en était issue, comment pourrait-il en être autrement dans un Viêt Nam qui demeure mené au plan politique par une classe dirigeante presque exclusivement issue du clan des vainqueurs d’une guerre civile qui fut bien plus longue qu’en Espagne, aussi sanglante sinon plus et davantage marquée par des interventions étrangères massives ?