AAFV et le Vietnam aujourd’hui

Dernier ajout : 26 août 2008.

L’AAFV et le Vietnam aujourd’hui

(extraits du rapport moral adopté par l’Assemblée générale du 24 mars 2007)
Quand je me suis retrouvé président, j’ai voulu cerner avec précision les termes de mon mandat. Je me suis donc plongé dans le Rapport d’orientation [1] adopté en Congrès les 19 et 20 novembre 2005. Citons ici quelques extraits particulièrement significatifs.

« Les transformations du Vietnam depuis 15 ans sont encore plus rapides que le Congrès [précédent] ne l’avait perçu. Les objectifs généraux de LAAFV, tels qu’alors réactualisés, restent sans doute valables : renforcer l’amitié entre les peuples français et vietnamien, notamment par des actions de solidarité, diffuser en France une information de qualité sur le Vietnam et encourager le développement des relations et de la coopération entre les deux pays dans leur intérêt mutuel. Le moment viendra peut-être où LAAFV devra se poser clairement la question de fond : si le Vietnam se transforme et finalement « se banalise », si les relations franco-vietnamiennes sont appelées à devenir de plus en plus des relations diplomatiques « ordinaires », quel pourra être alors le rôle d’une association d’amitié franco-vietnamienne ? Une réflexion collective sur cette question devra être organisée dans les années qui viennent pour conforter l’identité de l’association.

Dans son rôle d’interlocuteur privilégié des institutions publiques vietnamiennes, elle doit instruire les demandes de ses partenaires vietnamiens. L’AAFV pourra ainsi « accompagner »les transformations de la société et de l’économie vietnamiennes en partageant avec les responsables vietnamiens ses analyses des contradictions actuelles de la société vietnamienne (l’accroissement des inégalités, les problèmes des systèmes scolaire et sanitaire, la dégradation de l’environnement, etc.). »

Durant les seize mois écoulés depuis le Congrès, les changements intervenus dans la situation vietnamienne ont été assez radicaux. Cette accélération m’incite à prendre sans retard le taureau par les cornes. En effet, devant les changements en cours dans là société vietnamienne nous n’avons pas encore mené une réflexion collective suffisante. Le mandat du Congrès prend dès une portée majeure, voire urgente.

Un développement économique très rapide et soutenu l
L’expansion du PNB vietnamien se caractérise par un rythme très élevé et soutenu (7 à 8 % par an). En termes de PNB par habitant, le Vietnam revient de loin : 130 $ en 1991, 420 $ en 1998, 623 $ en 2005... Dès 2010, le pays ne sera plus classé parmi ceux dont le PNB par habitant est « faible » ; avec 1000 $ annuels par habitant, il doit accéder au rang de richesse « moyenne ». La vigueur de cette ascension fait de plus en plus considérer le Vietnam comme un partenaire économique des grands pays industrialisés et les institutions mondiales qui régulent l’économie de marché ne manquent pas de louer la santé économique du pays.

Ceux d’entre nous qui vont sur le terrain au Vietnam (pour la solidarité ou la coopération scientifique) constatent l’essor spectaculaire des infrastructures, des équipements scolaires, de la reforestation, du soutien aux minorités ethnolinguistiques, etc.

Un PNB par habitant soixante fois plus faible que celui de la France
Certes, pour 2005, le PNB vietnamien par habitant s’élève à 623 ce qui constitue une forte avancée. Toutefois, un tel montant reste dix fois inférieur à celui du Liban (6.186 $, 87ème rang). Soixante fois inférieur à celui de la France (35.854 $, 16ème rang). Avec un montant de 1.000 $, le Vietnam se sera hissé au niveau du Cameroun, de la Guinée équatoriale et de l’Angola, vers le 160ême rang mondial. Notre AG décide sur cette base d’adresser aux candidats à l’élection présidentielle une lettre demandant que la France maintienne le Vietnam sur la liste des pays de la « zone de solidarité prioritaire » pour l’aide au développement. Nous touchons ici du doigt combien un discours triomphaliste sur l’ascension du potentiel vietnamien risquerait d’être un pavé de l’ours pour nos amis. [2] parabole sur les Hauts Plateauux

Un développement social encore très loin du compte
Quelles conséquences pour nos orientations ? Je pointerai ici par priorité un problème crucial : la question du développement social. Il y a deux conceptions du développement : l’une se polarise sur le taux de croissance comme tel ; l’autre prend en compte comme valeur finale le développement social, c’est-à-dire l’impact de la croissance économique sur les personnes, les familles et les groupes. Cet impact ne se mesure pas seulement en « niveau de vie », mais aussi en termes de santé, de culture, de socialisation, d’accès à un emploi, et ainsi de suite. Une place essentielle dans ce domaine revient aux politiques publiques de protection sociale, d’économie redistributive, d’aménagement, de scolarisation et de santé. Nous avons là un problème planétaire, mais spécialement aigu au Vietnam en raison de la très grande pauvreté initiale d’une grande partie de la population et d’une croissance économique impétueuse génératrice d’inégalités criantes si les mécanismes du marché ne se trouvent pas corrigés par une détermination politique très vigoureuse.

À un niveau de base, il reste encore des poches de pauvreté, voire de malnutrition. L’inégalité des rythmes de développement accroît les écarts relatifs entre villes et campagnes, riches et pauvres, montagnards et habitants des plaines. Pourtant, nous voyons certaines collectivités territoriales françaises se désengager des actions de solidarité avec le Vietnam ; nous observons aussi une tendance des régions à privilégier uniquement les opérations profitables à leurs entreprises.
La politique menée par les autorités vietnamiennes prend en compte la lutte contre ces facteurs négatifs. Les expertises des organismes internationaux en témoignent vigoureusement. Ainsi, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), dans son Rapport sur le développement humain 2005, mentionnait le Vietnam comme exemple de réussite sur la base des critères de l’IDH (Indice de Développement Humain), fondé sur le niveau de vie, la santé et l’éducation : ce pays < est parvenu à réduire de moitié la pauvreté, de 60 % en 1990 à 32 % en 2000, et à réduire le taux de mortalité infantile de 58 pour 1000 naissances à 42 pour 1000 pour la même période. [ ... ] Le Guatemala a un revenu deux fois plus élevé que le Vietnam mais il est moins bien classé dans 1’l DH (1 17e et 108e rang respectivement). »
Au moment où le Vietnam et le Pakistan avaient des PNB assez similaires, l’IDH du premier atteignait 0,68 ; contre 0,49 pour le second.
Le Vietnam met en œuvre des mesures concrètes pour que les plus démunis ne soient pas broyés par la loi du marché. Ces mesures ne suffisent pas, par exemple avec la tendance à la marchandisation d’une partie de l’éducation et avec la diminution des services sociaux (y compris scolaires) financés par les entreprises, les coopératives, etc. Mais il existe assez d’éléments positifs dans le tableau pour que nos actions de solidarité et l’expression de notre point de vue puissent contribuer à une majoration du développement social.

Notre solidarité pour le développement social
Notre solidarité avec le peuple vietnamien devient-elle moins urgente parce que le pays sort rapidement de la très grande pauvreté ? Non seulement nous devons garder à l’esprit que les besoins restent immenses, mais nous devons aussi analyser la nature de nos actions dans ce domaine. Sauf dans des situations ponctuelles (comme un cyclone qui amène la Croix Rouge à nous demander de contribuer aux secours d’urgence), nos programmes consistent à fournir un appoint qui va permettre à des familles pauvres d’entrer activement dans la voie du développement, comme producteurs et comme bénéficiaires. Par exemple avec le micro-crédit en bétail, avec des bourses pour la scolarisation des enfants appartenant à des familles sans ressources ou avec le creusement de puits qui allègent le travail, évitent des maladies et favorisent la scolarisation. Cette façon d’intervenir se situe exactement à la jonction du développement économique global et du développement social.

L’Agent Orange
La montée en puissance de l’économie du pays et de l’influence internationale du Vietnam conduisent le gouvernement à renforcer les revendications en faveur des victimes de l’Agent Orange. Il est très significatif de constater que le Vietnam affirme de plus en plus vigoureusement son soutien aux victimes de l’Agent Orange sur le plan international à mesure que s’accroît la force économique du pays. Relevons quelques dates qui viennent illustrer cette remarque.
Le 17 décembre 2003, les victimes de l’Agent Orange se regroupent au sein de la VAVA. Le 30 janvier 2004, une plainte des victimes est déposée devant le Tribunal fédéral de Brooklyn, mais seulement contre les firmes qui produisaient l’Agent Orange (déboutées en première instance, les victimes ont fait appel et elles poursuivent la procédure). Les 16 et 17 mars 2006, une Conférence internationale scientifique de soutien aux victimes est organisée à Hanoi par le CGFED, sous la présidence de Mme Binh. Les 27-28 mars 2006, la VAVA réunit à Hanoi une Conférence internationale
de soutien aux victimes. En novembre 2006, à l’occasion du
sommet de l’APEC réuni à Hanoi, les dirigeants vietnamiens
posent sans ambages à Bush la question de l’Agent Orange,
comme l’ambassadeur de France à Hanoi me l’a personnellement
confirmé en décembre dernier ; Bush se trouve alors contraint de
s’engager à financer la dépollution de l’ancienne base américaine
de Danang. Faisant un pas de plus, la VAVA nous a demandé fin
janvier de populariser la pétition qu’elle venait de lancer et que
nous avons immédiatement mise en circulation sur notre site ; or,
cette pétition exige que l’État américain soit déclaré responsable
des dégâts causés au Vietnam par une guerre chimique contraire
aux conventions internationales.

La solidarité avec les victimes de l’Agent Orange entre elle aussi dans notre préoccupation du développement social. Il est clair que cette population ne va pas devenir un puissant moteur du développement, en raison même des handicaps qui pèsent sur les personnes et les familles. Mais faire le nécessaire pour alléger ces handicaps et assurer aux personnes une socialisation maximale constitue au Vietnam un objectif majeur du développement social. C’est pourquoi, dès le mois de décembre 2005, dans le cadre d’une réunion tenue à notre siège, nous avons proposé à la VAVA une stratégie fondée sur l’essaimage de centres de réhabilitation fonctionnelle communautaires, au plus près des familles et des solidarités locales ; de tels centres devraient s’appuyer sur un centre international de recherche thérapeutiques et pédagogiques, pôle de formation pour les personnels des centres locaux. À présent, la VAVA a élaboré et adopté un projet allant dans ce sens ; elle compte beaucoup sur notre soutien pour la réussite de son initiative.

Le Vietnam, partenaire de la France
Si nous préférons un monde multipolaire à l’hégémonie d’une ou deux super-puissances, il est clair que le Vietnam doit devenir un partenaire privilégié de la France et de l’Union Européenne en Asie du Sud-Est. Il ne s’agit pas ici seulement de réaliser des « affaires ». Le partenariat concerne aussi la solidarité, qui devrait rester une dimension essentielle de la coopération décentralisée, concrétisée prochainement par les Assises de Montreuil. N’oublions pas non plus la coopération scientifique ; celle-ci vient de faire l’objet d’un séminaire réuni par les deux gouvernements à Hanoi les 7 et 8 mars deniers ; j’ai participé à ce séminaire pour y plaider la cause des sciences sociales et ce thème a eu beaucoup d’écho ; cet écho tient à ce que les recherches de terrain menés au Vietnam par des Français ou des Vietnamiens formés en France conduisent souvent à des analyses centrées sur le développement social.
La coopération scientifique franco-vietnamienne dans l’analyse des politiques publiques touchant au développement social constituera une base solide pour nos propres réflexions et pour le dialogue avec les institutions vietnamiennes. LAAFV se doit d’y contribuer et de faire connaître les résultats de telles recherches.

Conclusion
Si la référence au développement social nous sert de boussole, la croissance économique du Vietnam change les conditions de notre travail, mais ne rend pas nos actions de solidarité obsolètes. Bien au contraire, nous pouvons accompagner fort utilement le courant qui porte l’évolution historique du Vietnam vers cette valeur suprême. Une telle lutte n’est pas gagnée d’avance ; elle appelle notre contribution ; nous y avons pleinement notre place et nous devons contribuer à son succès. Telle est l’orientation qui doit marquer notre apport propre aux Assises de Montreuil.
L’économie vietnamienne est partie de si bas au moment où elle a pris son essor avec le Renouveau qu’elle reste encore tributaire de l’aide internationale au développement, qu’il s’agisse du PNB global, du PNB par habitant ou du développement social. En même temps, le potentiel productif et commercial du pays est déjà suffisamment dynamique pour que le partenariat entre la France et le Vietnam soit profitable aux deux pays. Nous devons accentuer nos démarches dans ce sens auprès des autorités politiques et scientifiques françaises, à l’échelle nationale, régionale, départementale et locale... Mais le poids de nos actions dépendra plus largement du travail que nous aurons réalisé pour faire connaître autour de nous les réalités du Vietnam dans toutes leurs dimensions historiques, économiques, sociales et culturelles.
Nous ne pouvons pas nous croire à la veille du jour où les objectifs fondamentaux de l’AAFV se trouveront atteints et les relations franco-vietnamiennes « banalisées ».
Jacques Maître

Notes

[1Voir Perspectives no 9/56 , janvier 2006, p. 18 et 19

[2Alertée par des rumeurs inquiétantes, l’Assemblée générale a adressé aux candidat(e)s à la Présidence de la Républiques une lettre ouverte.