Alain Dussarps aux Assises

Dernier ajout : 14 novembre 2010.

Intervention à Haiphong
Alain Dussarps

Actions de solidarité : l’expérience de l’AAFV

Créée en 1961 dans le dessein de maintenir et de développer les relations entre la France et le Vietnam dans l’intérêt mutuel des deux pays, l’Association d’Amitié Franco-Vietnamienne (AAFV) consacre une part importante de son activité à la solidarité matérielle avec le Vietnam, notamment avec les victimes de l’Agent orange/dioxine.

Je voudrais ici faire part de notre expérience, qui nous a appris à organiser nos actions en fonction des conditions spécifiques du Vietnam.

On ne peut pas comparer le Vietnam aux cas de pays où l’État se trouve en déconfiture chaotique et les habitants en situation d’urgence pour leur survie. Notre rôle n’est pas le sauvetage de populations ravagées par la famine, la guerre civile et le chaos politique. Il ne s’agit pas non plus de transformer les malades en handicapés vivant sous assistance, mais de favoriser un véritable développement social collectif.

Que le taux de croissance de son économie -7 à 9% par an et encore 6,7% cette année en dépit de la crise- classe le Vietnam aux tout premiers rangs dans le monde, cela donne une image impressionnante de son développement. Il vient d’accéder, en moins de quinze ans, au rang de « pays à revenu moyen », autrement dit, le revenu annuel par habitant a dépassé 1000 dollars.
Mais ceci est une moyenne et il reste au Vietnam des zones de grande pauvreté.

Être fort pauvre dans un pays en voie de développement, ce n’est pas seulement rester cantonné au bas de l’échelle des revenus, c’est très souvent se trouver en position marginale par rapport au développement du pays. L’essor économique spectaculaire du Vietnam risque d’accentuer cette marginalisation.
Nous répondons à des demandes localisées relativement peu coûteuses (5000 à 10 000 euros), dont la satisfaction contribue à faire entrer les plus démunis dans le processus pour qu’ils puissent contribuer activement à l’édification d’un pays prospère et en deviennent bénéficiaires pour leur part.

Nous rejoignons ainsi sur le terrain les tâches sociales dévolues par la loi à la Croix Rouge vietnamienne, notre partenaire depuis bientôt vingt ans, dont les missions débordent de beaucoup le périmètre des activités de la Croix Rouge française.
En effet, on ne trouve pas au Vietnam des professions et des réseaux consacrés au travail social sur le modèle français ; inversement, les travailleurs sociaux français n’ont pas pour mission de prendre des initiatives économiques.

La Croix Rouge Vietnamienne constitue une des institutions fondamentales de la société, sur le plan de la solidarité assurée par la collectivité. C’est l’organisation de masse la plus importante du pays avec plus de 5 millions de membres bénévoles et 2,5 millions de jeunes volontaires. Elle a une très bonne implantation du niveau national jusqu’aux simples hameaux.
Les responsabilités qui lui sont dévolues vont de l’aide aux victimes de l’Agent Orange à la prévention des catastrophes naturelles, en passant par les campagnes de vaccinations, la santé, l’hygiène et l’accès à l’eau propre, le soutien aux adultes démunis ou vulnérables (restaurants gratuits, maisons « du cœur » offertes), les obsèques des personnes isolées, l’éducation (construction d’écoles maternelles, bourses aux écoliers pauvres méritants, ouverture de centres de formation professionnelle), les aides à la création d’élevages et les accidents de la route, et j’en oublie !
Naturellement, le champ d’action de l’AAFV pour la solidarité matérielle reste loin de couvrir tout le champ des tâches de la Croix Rouge Vietnamienne. Nous y participons de notre mieux, notre domaine restant limité par la modicité de nos moyens et par la nature de nos interventions.
Nos objectifs sont toujours articulés avec le processus de développement spécifique du Vietnam et son objectif d’éradication de la grande pauvreté. Dans ce contexte, l’importance de l’emploi - considéré comme passerelle essentielle entre croissance et réduction de la pauvreté - est souvent soulignée. Aussi, « promouvoir un travail décent pour tous » comme l’ambitionne l’OIT [Organisation Internationale du Travail], est-il de plus en plus considéré comme la voie principale pour sortir de la pauvreté. C’est donc aussi notre objectif principal.
Or, la question se pose en des termes particuliers dans les régions où nous intervenons, la haute région proche de la frontière chinoise et les hauts plateaux du centre. Il faut tenir le plus grand compte des conditions locales. En voici deux exemples :
- 1-la scolarisation, qui assure à la fois l’accès à la langue vietnamienne inconnue des « minorités ethnolinguistiques » en maternelle, grâce à des institutrices bilingues, et les acquisitions de base en primaire, se heurte au manque d’équipements : inutile de construire des écoles si on n’installe pas en même temps des adductions d’eau, car les enfants continueront à accompagner leurs mamans qui vont la chercher parfois à une heure de marche.
- 2-les populations des hauts plateaux vivent dans la zone la plus ravagée par les épandages de défoliants (l’Agent orange, qui contenait de la dioxine) pendant la guerre. Le nombre des infirmes, adultes et enfants, y est très élevé. Il est indispensable d’aider les familles à trouver malgré cela des sources de revenus pour atteindre l’autosuffisance. L’une des solutions, inventée par madame Nguyen Thi Hoi, ancienne vice-présidente de la Croix Rouge est le « micro crédit en nature ».
Après une expérience de micro crédit classique Mme le Pr Nguyen Thi Hoi a voulu améliorer la formule. Elle nous a donc proposé de prêter non plus de l’argent, mais des animaux femelles : truies, vaches, chèvres, bufflonnes ou zébus en fonction des besoins exprimés par les bénéficiaires et des possibilités de les nourrir. L’idée la plus novatrice a été de proposer que les bénéficiaires s’acquittent de leur dette après les premières naissances en rendant une jeune femelle pour qu’elle soit confiée à une autre famille (en cas de naissance de mâle, en particulier chez les bovins, il sera revendu pour permettre l’achat d’une génisse). Il n’est donc pas question d’un taux d’intérêt, mais seulement de permettre une réplication du prêt au profit d’un nouveau bénéficiaire grâce à la reproduction du bétail.
Les dispositions ainsi mises en place présentent un double avantage : pas d’angoisse de ne pouvoir rembourser et formation aux techniques d’élevage pour ces familles qui n’avaient aucune tradition dans ce domaine ; en effet, le projet prévoit un stage de formation pour un membre de chaque famille bénéficiaire. Les vétérinaires locaux sont associés au projet : ils sont chargés de l’achat des animaux, la formation, les vaccinations, le suivi de la santé du bétail et l’insémination artificielle. Chaque projet inclut aussi la construction des porcheries ou des étables, assurée par les villageois qui sont partie prenante de l’initiative, et même une caisse de secours, au cas où l’une des bêtes mourrait.

Le projet se monte au niveau du village, voire du district. Les bénéficiaires sont par priorité les familles comprenant des victimes de l’Agent Orange, puis celles qui ont des handicapés, puis les plus pauvres. Le fait de débuter le projet par des familles ayant des victimes de l’Agent Orange a un double avantage : relever leur niveau de vie et surtout faciliter leur réinsertion. En effet, pendant des années, ces familles étaient rejetées parce que la population ne comprenait pas ce qui avait causé les handicaps ; la relation se retourne avec la redistribution des petits mis bas par les vaches ou les truies : les voisins valides sont à leur tour aidés par les victimes de l’Agent orange.

Les actions que nous menons se situent au niveau microéconomique : familial (habitat, élevage, artisanat, formation professionnelle…) ou local (accès à l’eau propre, écoles maternelles…). Leur avantage est d’être conçues, décidées et mises en œuvre au ras du terrain et au sein de la population elle-même. Elles ne peuvent réussir qu’en s’insérant dans le contexte de la société globale, tenant compte de la législation, des services publics, des organismes officiels et des organisations de masse telles que l’Union des femmes.

Faute de temps, je n’ai donné que deux exemples mais on peut en généraliser les conclusions :
le succès exige que les Vietnamiens restent maîtres chez eux ; ils sont les décideurs pour le lancement de chaque projet, ils en conduisent la réalisation et ils assurent eux-mêmes la poursuite ultérieure de ce qui aura été mis en place. Ainsi, nous fournissons les sommes d’argent rendant possibles des initiatives voulues par eux, et conçues pour s’autofinancer après achèvement. Nous ne prenons jamais en charge le fonctionnement.
Rien n’aurait pu se faire sans l’inlassable travail de nos amis bénévoles de l AACVF et des CR provinciales sous l‘autorité de Mme le Pr Nguyen Thi Hoi
Notre travail a été reconnu par nos gouvernements distinctifs :
-  en 2001 j’ai reçu la Médaille de l’Amitié du Président de la République Socialiste du Vietnam
-  en 2007 le Président Jacques Chirac a décerné l Ordre du Mérite à Mme le Pr Nguyen Thi Hoi
Pour terminer je lance un appel aux autorités vietnamiennes présentes dans la salle afin que le travail effectué par Mme le Pr Nguyen Thi HOI soit récompensé par une décoration vietnamienne.
Merci de votre attention.

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