Alain Ruscio et les cendres du général Bigeard

Dernier ajout : 9 décembre 2011.

Bigeard en Indochine : début d’une légende… et d’une abomination

Alain Ruscio,

Historien

Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, vient d’avoir une idée bien dans
l’air (sarkozyste) du temps : transférer les cendres du général Bigeard aux
Invalides [1]
. On jugera cette initiative pour ce qu’elle est : à quelques mois des
futures Présidentielles, une vulgaire opération politicienne, visant à ramener vers
un pouvoir vacillant l’électorat d’extrême droite. Longuet s’est sans doute rappelé
à cette occasion (avec nostalgie ?) de sa jeunesse militante au mouvement
fasciste Occident, puis au Front national (on sait qu’il fut le rédacteur du premier
programme de ce mouvement).

Pour la majorité des Français, le nom de Bigeard évoque avant tout la guerre
d’Algérie. À la tête de ses « paras », il mata, avec des procédés d’une terrible – et
inhumaine – efficacité, les réseaux du FLN dans la capitale de ce pays, au cours
de ce qu’il est convenu d’appeler la « bataille d’Alger » (1957).

On associe moins facilement son nom à l’Indochine sauf, pour ceux qui
connaissent un peu l’histoire contemporaine, à l’épisode Dien Bien Phu.

Pourtant, c’est bien en « Indo » qu’est née la légende Bigeard, qu’il s’est efforcé
ensuite de cultiver, et avec une persévérance qu’il faut saluer (il fut l’auteur de pas
moins de deux ouvrages de Mémoires [2]

C’est le 25 octobre 1945 que, tout jeune officier, il débarque en Indochine, en
l’occurrence au sud. Il y participe immédiatement aux opérations de lutte contre la
guérilla Viet Minh. Il y restera neuf années, entrecoupées de pauses en France.
Il s’y taillera rapidement la réputation d’un officier de terrain, qui n’hésitait pas à
solliciter les missions les plus périlleuses. Sa légende naquit en octobre 1952 à Tu
Le, dans la haute région du « Tonkin », où son bataillon, entouré par un Viet Minh
bien plus nombreux, brisa l’encerclement et revint vers les lignes françaises après
une marche forcée épuisante d’une semaine. Toute la presse de métropole titra
alors sur cette épopée. Puis ce fut Dien Bien Phu : Bigeard fut dans la première
vague des éléments parachutés, dès le 20 novembre 1953, avant d’y être fait
prisonnier, en mai 1954, et de connaître une terrible période de détention.

Il n’est pas question ici de critiquer cet aspect de son engagement : on peut ne
pas aimer les armées, mais un soldat, une fois qu’il a choisi le métier des armes, le pratique, quels que soient les conflits. Ce sont les gouvernements de la IV
è République, incapables de mettre fin à une guerre, si terrible pour le peuple
vietnamien et si manifestement contraire à l’intérêt national français, qui sont les
premiers responsables de la perpétuation de la guerre d’Indochine, qui dura neuf
années, plus que celle d’Algérie.

Mais… il y a un mais : Bigeard n’a pas fait que cette guerre-là.

Comme un certain nombre d’officiers et sous-officiers d’active, il a, pour tenter de
mater la guérilla, eu recours aux méthodes dites d’interrogatoires « musclés »,
violents, en un mot, à la torture.

Car celle-ci a pré-existé, largement, à la guerre d’Algérie. Elle fut du reste
dénoncée du temps même de la guerre d’Indochine par la presse communiste,
mais aussi Franc-Tireur, Témoignage Chrétien, de nombreux intellectuels, dont
le professeur Paul Mus, de l’École Française d’Extrême-Orient… Un débat d’une
grande violence eut lieu en 1949 à l’Assemblée nationale. La dénonciation vint
même de militaires de haut rang : le général de Bollardière, déjà [3]
, le lieutenant-
colonel Jules Roy qui, écœuré, démissionna de l’armée après son passage
en « Indo »... [4]

Oui, mais Bigeard ?

Pas plus que pour l’Algérie, l’homme ne s’est vanté de telles pratiques. Mais il
existe un témoignage pour le moins troublant. Le 22 juin 2000, le quotidien Le
Monde publie deux entretiens avec les généraux Massu et Bigeard. Le thème de
l’usage de la torture durant la Guerre d’Algérie défraie alors la chronique. Mais
une précision, qui porte loin, passe alors inaperçue de l’opinion. La journaliste,
Florence Beaugé, pose une question à Massu : « Et le général Bigeard, l’avez-
vous vu pratiquer la torture ? ». Massu rétorque : « Quand je suis arrivé en
Algérie, en 1955, je me souviens de l’avoir vu en train d’interroger un malheureux,
avec la gégène. Cela se passait dans l’Edough, un massif situé dans le nord
du Constantinois. Je lui ai dit : “Mais qu’est-ce que vous faites là ?“. il m’a
répondu : “On faisait déjà cela en Indochine, on ne va pas s’arrêter ici !“ ».
Évidemment, Bigeard démentit. Avec des arguments qui pourraient faire sourire, si
l’on oubliait un seul instant les pauvres corps disloqués, passés à la « gégéne » :
« Ah non ! Non ! Je n’aurais même pas pu regarder ça ». Il ajouta, dans une
interview à l’hebdomadaire fascisant Minute : « Je ne veux pas parler de la torture,
la mort me fait peur, je suis incapable d’écraser un poulet sur la route ou d’égorger
un lapin » [5]
.

À la vérité, comme bien des hommes de sa génération, c’est la rage de
l’homme « blanc » menacé dans son hégémonie sur le monde qui a guidé
les actes de Marcel Bigeard durant des décennies, qui parurent bien longues
aux « indigènes ». Cette génération, élevée dans le culte de l’Empire colonial, de
la « grande France », ne supporta pas que de vulgaires « nha que », en attendant
les « fellagha », menacent cette hégémonie. Ne lâcha-t-il pas, un jour, alors qu’on
l’interrogeait sur la signification de Dien Bien Phu : « C’est la race blanche qui a
perdu »
 [6].

Cherchez la « race » (supposée) supérieure, vous croiserez forcément, à un
moment ou à un autre, la torture.

Interview à Libération, 7 mai 1984 (trentième anniversaire de la bataille)

Notes

[1Initiative qui a suscité la protestation de milliers de citoyennes et citoyens, signataires d’une Pétition,
toujours d’actualité (nonabigeardauxinvalides.net)

[2Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975 ; De la brousse à la jungle, Paris, Hachette Livres /
Carrère, 1994).

[3Le général de Bollardière ne rendit cependant pas publique cette dénonciation. Voir Jacques de
Bollardière, Compagnon de toutes les libérations, Dossier Non-Violence Actualité, n° 4, 1986

[4Voir : Mémoires barbares, Paris, Albin Michel, 1989 ; Les années déchirement, Journal, Vol. I, 1925-
1965, Paris, Albin Michel, 1998

[5Minute, 20 décembre 2000

[6Interview à Libération, 7 mai 1984 (trentième anniversaire de la bataille)