Avec les plasticiens du Vietnam

Dernier ajout : 26 juillet 2008.

Lorsque je suis arrivé à Hanoi, le 30 septembre 1983, on ne pouvait traverser le fleuve Rouge que par le vieux « pont Doumer » rafistolé. Les habitants de la capitale ne disposaient au mieux que de quelques heures d’électricité et d’eau courante par jour, l’approvisionnement était réduit aux rations, les rues ne bruissaient que du bruit des cyclistes et, dès la nuit tombée, on ne voyait plus que les lucioles des lampes à huile et, par moments, l’œil de Cyclope des camions. Comme les autres représentations étrangères, l’ambassade de France vivait à part, avec son groupe électrogène et son ravitaillement par avion de ligne, mais ses membres – il n’y avait alors aucune ONG à demeure et seulement une poignée d’expatriés en service de coopération – tombaient régulièrement amoureux de la ville et du pays.

Un poste difficile

Le Vietnam était réputé « poste difficile », à cause des conditions matérielles qui étaient les siennes et du fait que les déplacements hors de la capitale devaient être préalablement agréés. De toute façon, l’infrastructure hôtelière était telle que toute escapade relevait, sinon de l’aventure, du moins de l’épreuve spartiate. En tant que conseiller culturel, scientifique et de coopération technique, le travail ne manquait cependant pas. Les programmes, validés par les commissions mixtes, étaient passionnants mais leur mise en œuvre longue et complexe, qui se heurtait aux lourdeurs bilatérales conjuguées, à l’impossibilité de communiquer avec Paris autrement que par le chiffre, à la lenteur extrême de la poste vietnamienne et aux incertitudes du téléphone. Autrement dit, le temps libre manquait, réduit encore par les déplacements de travail à Ho Chi Minh-Ville et sur les sites des projets de coopération. Ne restaient que les promenades vélocipédiques en ville et, le rite fut établi au bout de quelques mois, la visite dominicale des quelques galeries existant alors.

Visites aux artistes

J’ignorais alors tout de l’art vietnamien contemporain. C’est uniquement par tâtonnements, et grâce aux conseils de certains des responsables des galeries, que j’ai pu commencer à me repérer. De façon très incomplète car, pour dépasser l’amateurisme, il aurait fallu disposer du temps indispensable et de la documentation nécessaire. À cette époque déjà, les plasticiens disposaient du privilège de pouvoir recevoir des étrangers dans leurs ateliers, ou plus exactement à leurs domiciles, puisqu’ils étaient autorisés à vendre directement leurs œuvres. J’ai pu ainsi rendre visite à Bui Xuan Phai

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Bui Xuân Phai, 1920-1988
1984 13,5X24,5 cm

, Tran Luu Hau, au laqueur Hoang Tich Chu, à Mme Dang Thi Khue et, dans une grande villa coloniale transformée en Ruche, à certains des artistes qui y habitaient, Nguyen Sang, Nguyen Tu Nghiem, Tran Duc Luong, Mai Van Hien ( Buu Chi lorsqu’il était de passage dans la capitale et Luu Cong Nhan, à Ho Chi Minh-ville où il résidait alors), mais j’en ai raté bien d’autres. Je hantais aussi les musées des Beaux-Arts et d’Histoire, où je me retrouvais souvent l’unique visiteur, comme lors d’une vaste exposition, qui participait il est vrai davantage de l’accumulation, où je vis soudain surgir à mes côtés Le Duan en personne.

Des créateurs bien démunis

Les créateurs, quel que fût leur domaine, écrivains, poètes, cinéastes, plasticiens, hommes de théâtre, musiciens, formaient alors une communauté dont je ne pouvais savoir si elle était unanime, mais dont les membres se connaissaient intimement de longue date et partageaient, avec l’ensemble de la population, un même dénuement. Je me souviens ainsi avoir rapporté d’un voyage de travail à Paris de la toile et des tubes de peinture pour Nguyen Sang Nguyen Sang 1923-1988, qui ne possédait littéralement rien, mais il était parti rejoindre sa famille au Sud quelques jours avant mon retour. La règle que j’ai vite adoptée était de ne jamais discuter le prix – si bas pour un étranger – et, peut-être à tort, de ne pas être élitiste.

Les débuts difficiles de la coopération

La coopération bilatérale ne s’étendait guère à l’art. Des programmes furent montés dans les domaines du cinéma, du théâtre et de la musique, mais s’agissant des arts plastiques, le seul projet important, qui était de monter au musée Guimet une exposition patrimoniale, n’a pu se réaliser, les autorités vietnamiennes ayant refusé d’envoyer les originaux. Il fut néanmoins possible d’organiser le séjour en France de Tran Van Can, que j’ai tenté en vain de prolonger avec celui, groupé, de trois des « piliers », Phai, Sang et Nghiem, sortis de la même promotion de l’Ecole des Beaux-Arts de l’Indochine. Des contacts furent établis avec l’Ecole des Beaux-Arts du Vietnam, qui avait succédé à celle-ci à la Libération, et avec l’Union des artistes plasticiens, animée alors par Nguyen Quan, dont les locaux jouxtaient l’ambassade. Ils se limitèrent à la remise, utile me semblait-il, de collections de livres d’art et, plus tard, les directeurs de l’Ecole (Nguyen Thu et Mme Giang Huong) purent se rendre à Paris afin d’y rencontrer leurs homologues français. Pour être franc, très rares étaient ceux qui, au MAE, manifestaient alors quelque intérêt pour la culture vietnamienne vivante – exception notable, la première tournée des marionnettes sur l’eau et un festival du film vietnamien à Paris, auxquels l’ambassade contribua activement - et, à Hanoi, la circonspection restait encore vive. Pourtant, c’est lors de mon séjour, qui devait se prolonger jusqu’en août 1987, que furent montées, dans la capitale vietnamienne, les grandes expositions personnelles de Sang, Phai et Nghiem, prémisses des changements qui suivirent et de l’éclosion d’une nouvelle génération de plasticiens.

Persiste encore la rumeur excessive selon laquelle j’ai été, pendant ces quatre années, le bienfaiteur des artistes vietnamiens et un collectionneur avisé, comme l’évolution des cotes pourrait le laisser accroire. Si mon plaisir reste vif, le regret l’est aussi de n’avoir pu qu’effleurer les choses. Le temps est passé qui, en la matière, ne reviendra pas et, avec lui, tant d’amis chers. Patrice Jorland Patrice Jorland