"Bardo Thödröl" le "Livre des morts" tibétain

Dernier ajout : 14 novembre 2009.

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La Lettre de l’UBE, n° 17 - novembre 2009

"Bardo Thödröl" le "Livre des morts" tibétain

traduit du tibétain et commenté par Philippe Cornu

Depuis sa première traduction en langue occidentale, en 1927, le "Livre des morts tibétain" n’a cessé de fasciner... à tort ou à raison !?!
Présenté de façon fragmentaire, jamais traduit en français depuis des originaux tibétains (mais toujours depuis des traductions anglaises), le plus souvent détourné de son sens véritable, il alimenta l’imaginaire occidental - comme un pendant oriental au "Livre des morts" égyptien - sans qu’on tienne réellement compte de son inscription au sein de la doctrine bouddhique et, plus particulièrement, de l’enseignement de la plus ancienne école bouddhique tibétaine des Nyingma, à laquelle il appartient tout d’abord.
Il revient à Philippe Cornu, aujourd’hui, de nous offrir non seulement une traduction nouvelle en français – réalisée à partir des originaux tibétains – mais aussi un ensemble d’explications et de commentaires qui permettent de mieux comprendre et d’appréhender justement le rôle et la signification précise des textes ici réunis.
Pour introduire à la lecture de ce monumental ouvrage, nous vous proposons deux extraits de l’introduction et de l’épilogue de Philippe Cornu, qui présentent et expliquent le contexte et l’intérêt de ce texte qui fait désormais partie du patrimoine littéraire et spirituel de l’humanité.

Introduction
Extraits des pages 19-20 et 51-55

Pourquoi le Bardo thödröl, rebaptisé Le Livre des morts tibétain lors de sa première traduction en 1927, continue-t-il de fasciner les esprits occidentaux à l’aube au XXIe siècle ?
Certes, il s’agit de prime abord d’un ouvrage déroutant dont l’étrangeté et l’exotisme produisent un choc culturel et un dépaysement complets. Mais cela suffit-il à expliquer l’engouement provoqué par cette œuvre ? Passé cette première impression, il faut se demander en quoi il nous parle, au-delà de cet inévitable hiatus culturel. Qu’est-ce que ces vieux textes, porteurs d’un savoir et d’une sagesse si étranges, peuvent nous apporter aujourd’hui ?
Au XXe siècle, l’Occident et le monde à sa suite ont connu de profondes transformations, d’immenses progrès matériels, mais aussi de grands traumatismes historiques et un net recul de la spiritualité. Dans ce contexte, un élément essentiel de l’existence humaine, la mort, est devenu tabou dans nos sociétés. Pourtant son écho nous parvient chaque jour sous forme d’images médiatisées d’une violence parfois insoutenable. Au lieu de susciter la moindre réflexion sur le sens de la mort, ce phénomène, paradoxalement, la rend encore plus abstraite, la relègue au plus loin de nos préoccupations. Des facteurs socioculturels ont joué dans ce sens. L’éclatement de la famille et la fin de vie en milieu hospitalier font que bien peu de gens assistent à la mort d’un proche. Le mourant, maintenu jusqu’au bout dans l’ignorance de son état, est dépossédé de ses derniers instants par le non-dit. Dans les établissements de soins, la mort est encore vécue comme une défaite médicale face à la maladie. Le corps du défunt est vite escamoté et les cortèges funéraires se font discrets – on préfère un doux grisé au noir des corbillards d’antan... Le deuil lui-même se doit d’être invisible. La disparition de ces rituels laisse les vivants face à un vide désespérant et douloureux, qui les incite à l’oubli et au refoulement. Malgré un intérêt récent pour l’accompagnement et les soins palliatifs, ainsi qu’un timide retour des préoccupations spirituelles, le déni de la mort persiste. Dépouillée de toute vision du sacré, cette dernière est devenue synonyme de non-sens et de désespoir sans appel.

La lecture du Livre des morts tibétain nous invite à sortir de cette amnésie, à voir la mort comme un passage et non une fin. Dans le bouddhisme, celle-ci est non seulement un fait accepté, mais elle est aussi et surtout un sujet central de réflexion, d’étude et d’entraînement spirituel pour penser autrement notre existence et notre devenir. C’est pourquoi, comme nous allons le voir, le Bardo Thödröl prend autant soin de la vie actuelle que de la mort et de l’après-mort. S’il est un guide pour les défunts, il l’est aussi pour les vivants, futurs défunts. [...]

Le cycle du Bardo thödröl
Appelé en tibétain Bardo Thödröl chenmo ou La Grande libération par l’audition dans les états intermédiaires, le prétendu Livre des morts tibétain n’est pas un livre au sens occidental du terme, fait d’un seul tenant, mais bien plutôt une constellation de textes réunis sous la forme d’un cycle, et tous consacrés à la préparation de la mort et de la période post mortem. En outre, le cycle du Bardo Thödröl chenmo constitue lui-même un sous-ensemble au sein d’une œuvre plus vaste, La profonde doctrine de la libération naturelle par l’Intention éveillée des Paisibles et des Courroucés (Zab chos zhi khro dgongs pa rang grol), un trésor spirituel ou terma plus connu sous son nom abrégé de Karling Shitro (Kar gling zhi khro), Les Paisibles et les Courroucés de Karma Lingpa, du nom de son découvreur.

Cette tradition des terma ou trésors spirituels (tib. gter ma) remonte, selon l’école des Nyingmapa ou Anciens, au grand maître Padmasambhava qui séjourna au Tibet vers la fin du VIIIe siècle. En enseignant le Vajrayåna ou « Véhicule de diamant », Padmasambhava instaura, au côté d’autres maîtres, des lignées de transmission orale de maître à disciple. Mais, pressentant la destruction prochaine des institutions bouddhistes, il cacha aussi ses enseignements les plus précieux sous forme de trésors spirituels en différents lieux tenus secrets comme des temples, des parois rocheuses et des lacs. Il prédit ensuite que seules les incarnations futures de ses disciples, les « découvreurs de trésors » ou tertön, pourraient les exhumer le temps venu pour en révéler le contenu à l’humanité.

C’est ainsi qu’à la fin du XIVe siècle, le tertön du nom de Karma Lingpa découvrit ce cycle d’enseignements terma au pied du mont Gampodar, dans le Sud du Tibet. Mais l’histoire du Karling Shitro est longue et complexe car Karma Lingpa mourut jeune et ce furent son père, son fils et ses successeurs qui jouèrent un rôle décisif dans l’organisation du cycle.
De cet ensemble, le Bardo Thödröl chenmo va peu à peu émerger en tant que groupe de textes distincts, mais ses différentes éditions, toutes assez tardives (à partir du XVIIe siècle), sont loin d’être identiques. Elles regroupent un nombre de textes variable, même si l’on retrouve toujours un noyau fixe autour desquels gravitent des textes plus occasionnels. Par souci d’exhaustivité et à la différence de toutes les traductions de l’anglais actuellement disponibles en français qui ne livrent que les textes centraux, le Bardo thödröl présenté dans ce volume rassemble les textes les plus représentatifs des différentes éditions, dans une articulation respectant la dynamique interne du cycle.

Le plan choisi est le suivant :
1) Six textes concernent la Vue, la Méditation et la Pratique dans cette vie-là, en préparation pour la mort. Le premier texte, La Libération naturelle de l’esprit, le yoga en quatre sessions quotidiennes, présente les pratiques préliminaires communes aux tantras et au Dzogchen. Le second de ces textes, La Libération naturelle par la vision nue, la Présentation de la Présence éveillée (Rig pa ngo sprod gcer mthong rang grol) est un beau poème de présentation à la nature fondamentale de l’esprit, la Présence éveillée, qui transcende les consciences dualistes ordinaires selon l’enseignement du Dzogchen ou Atiyoga. Il donne le ton pour les autres pratiques du cycle en déployant la Vue ultime et en exposant le principe de la libération naturelle ou auto-libération (tib. rang grol). Les quatre textes suivants appartiennent au Mahåyogatantra et à l’Anuyoga, les tantra internes de l’école Nyingmapa, dont le propos est de transformer la vision karmique impure en perception pure. Ce sont d’abord quatre textes liés à la visualisation des déités paisibles et courroucées selon la phase de développement (tib. bskyed rim) : Après une courte Prière au maître en Trois Corps, la libération naturelle des trois poisons (tib. Sku gsum bla ma’i gsol ‘debs dug gsum rang grol), une pratique dévotionnelle de guru yoga adressée aux bouddhas en Trois Corps, La pratique quotidienne qui libère naturellement les imprégnations karmiques (Chos spyod bag chags rang grol) est une pratique de visualisation, selon l’Anuyoga, des déités paisibles et courroucées qui résident à l’intérieur du corps, dans le cœur, la gorge et le cerveau, du vivant du pratiquant ; suit le Rituel d’activité abrégé, l’essence de la libération naturelle des sensations (Las byang chung ba tshor ba rang grol), un sådhana complet du Mahåyoga avec offrandes. Ensuite vient La confession dans la sphère des Paisibles et Courroucés, la libération naturelle de l’expression verbale (Zhi khro klong bshags brjod pa rang grol), un magnifique texte de purification des actes négatifs et de réparation des brisures de vœux ; et enfin L’Hommage centuple, la libération naturelle des actes négatifs et des voiles (brGya phyag ‘tshal sdig sgrib rang grol), un hommage rendu à chacune des déités en complément au texte précédent. Ces quatre textes constituent donc l’entraînement à la visualisation des déités du mandala dit du Filet d’illusion du vivant des yogis, le préparant aux visions pures des déités lors du bardo de la Réalité.

2) Trois textes consacrés à l’approche de la mort : Les Présages de la mort, la libération naturelle des signes (‘Chi ltas mtshan ma rang grol), un texte étonnant consacré aux présages de la mort et aux phases de dissolution de la mort, destiné aux yogis pratiquants qui se préparent au grand passage ; Tromper la mort, la libération naturelle de la peur (‘Chi bslu ‘jigs pa rang grol), texte curieux expliquant les procédés rituels permettant de reculer le moment de la mort quand celle-ci est prématurée ; et La libération par le port, la libération naturelle des agrégats (bTags grol phung po rang grol), où il est enseigné comment confectionner un diagramme protecteur (sk. yantra) couvert de mantra à placer sur le corps du yogi vivant, puis du défunt avant sa crémation.

3) Les textes constituant le cœur du Bardo thödröl, consacrés aux états intermédiaires post mortem et aux visions qui s’y déploient. Ces sept textes sont ceux qui ont déjà été traduits antérieurement dans toutes les éditions dudit Livre des morts tibétain. Parmi eux, on trouve d’abord les trois grands textes suivants : La Clarification de l’état intermédiaire de la Réalité, la grande libération par l’écoute (Chos nyid bar do’i ngo sprod gsal ‘debs thos grol chen mo), consacré à l’exposé de la première moitié du bar do de la Réalité, émaillé de présentations à la Présence éveillée, et où apparaissent les quarante-deux déités paisibles et les dix vidyådhara ; L’enseignement sur le mode d’émergence de l’état intermédiaire des Courroucés (Khro bo’i bar do ‘char tshul bstan pa) qui fait suite au précédent et décrit les témoignages courroucées qui se manifestent après les paisibles — ces deux textes n’en formant parfois qu’un seul quand on les joint dans certaines éditions ; et La Clarification qui présente l’état intermédiaire du devenir, la grande libération par l’écoute (Srid pa bar do’i ngo sprod gsal ‘debs bar do thos grol chen mo), consacré au bar do du devenir et aux moyens d’éviter une mauvaise renaissance. Ces trois textes forment le corpus narratif principal de la collection.

Suivent quatre prières courtes : Les Principaux Vers sur les six états intermédiaires (Bar do rnam pa drug gi rtsa tshigs) qui résument les points-clés de la pratique dans chacun des états intermédiaires ; La prière d’aspiration pour appeler les bouddhas et les bodhisattvas à la rescousse (Sangs rgyas dans byang chub sems dpa’ rnams la ra mda’ sgran pa’i smon lam) ; La Prière d’aspiration qui libère de la dangereuse et étroite sente de l’état intermédiaire (Bar do ‘phrang sgrol gyi smon lam) ; et La prière d’aspiration qui protège de la peur de l’état intermédiaire (Bar do’i smon lam ‘jigs skyobs ma). Ces prières sont souvent évoquées dans les trois grands textes centraux.

4) Trois textes annexes et complémentaires : le premier, La Libération naturelle de l’attention par le transfert de conscience (‘Pho ba dran pa rang grol) est un texte d’instructions pratiques sur le transfert de conscience que l’on peut effectuer au moment même de la mort pour diriger son esprit vers une terre pure de bouddha. Il ne fait pas traditionnellement partie du Bardo Thödröl mais d’un autre sous-ensemble de textes du Karling shitro, Le Guide d’instructions des six états intermédiaires selon la phase de perfection (rDzogs rim bar do drug gi khrid yig) qui sont six instructions pratiques sur les yoga internes applicables à chacun des six états intermédiaires. Les deux derniers textes, le court Rituel pour guider les défunts hors des lieux des six destinées (Rigs drug gnas ‘dren) et Le rituel pour guider les défunts hors des destinées, composé de façon condensée (gNas ‘dren ‘gro drug ‘khrigs su bkod pa), conçus sur la base du Bardo Thödröl par deux maîtres de la lignée du Karling shitro au XVIIe siècle, sont des rituels où un maître ou un pratiquant exercé guide mentalement et symboliquement les défunts pour leur éviter une renaissance dans le saµsåra.

Présenté ainsi, cet ensemble de textes permettra, je l’espère, au lecteur d’aborder tous les aspects du Bardo Thödröl et d’en acquérir une vision et une compréhension complètes sans trahir l’esprit qui a présidé à l’élaboration de ce cycle exceptionnel de pratiques.

Epilogue
extrait des pages 727-730

Il est deux façons d’aborder le Bardo Thödröl. La première revient à considérer celui-ci comme un objet d’intérêt anthropologique. Cette approche, d’ordre purement intellectuel, peut aller de la simple curiosité jusqu’à l’analyse méthodique et scientifique du texte. Elle permet de mieux connaître l’histoire des idées et des pratiques spirituelles dans la culture tibétaine. A ce titre, le Bardo Thödröl peut être considéré comme une mine d’or tibétologique et philologique.

La seconde approche, que je qualifierai d’existentielle, nous concerne plus directement en tant qu’être vivant plongé dans l’existence. C’est celle de tous ceux qui se questionnent sur la nature de l’existence et de la mort, au niveau philosophique ou spirituel. Cet angle implique une plus grande intimité avec le contenu des textes. C’est celui de nombre d’Occidentaux, en quête de réponses spirituelles ou déjà investis personnellement dans le bouddhisme tibétain.
Bien qu’habituellement considérées comme difficilement conciliables, ces deux lectures peuvent pourtant être utiles l’une à l’autre. Le sens critique ne nuit pas à l’approche spirituelle s’il affranchit celle-ci des croyances naïves ou aveugles. A l’inverse, l’authentique attitude spirituelle exige un courage et un engagement personnels pour ne pas se retirer de la vie elle-même et se réfugier dans un intellectualisme rassurant mais stérile.

Une autre vision de la vie et de la mort
Penchons-nous à présent sur la seconde approche du Bardo Thödröl. Aussi étrange que cela puisse nous paraître de prime abord, il ouvre d’extraordinaires perspectives sur le sens de l’existence, bien au-delà des limites imposées par les cadres culturels habituels. En proposant un large éventail de pratiques spirituelles, il nous dit qu’il est possible d’atteindre la liberté du Plein Éveil, dans cette vie même ou après la mort. C’est pourquoi il embrasse tous les aspects de l’existence – la naissance, la vie, la mort et la période entre la mort et la renaissance. Toutes les pratiques du Vajrayåna n’ont qu’un seul but : révéler au yogi sa nature éveillée, un prodigieux potentiel enfoui sous les souillures et les voiles de l’ignorance immémoriale. Le Bardo Thödröl nous encourage à ne pas nous abandonner à la confusion et à la souffrance, à envisager notre existence en prenant de la hauteur. Notre vie d’être humain, au lieu de se réduire à une lutte sans espoir contre les vicissitudes d’une existence incertaine et chaotique, peut au contraire devenir l’occasion de nous affranchir des constructions artificielles de l’esprit conditionné et d’accéder directement à l’Éveil inconditionné, qui sommeille au plus profond de nous – notre nature de bouddha. Les divers moyens proposés ici n’ont d’autre but que de nous relier à cette vacuité lumineuse et atemporelle, qui sous-tend tous les aspects de l’existence. Loin d’être un néant, la vacuité est l’Ouvert. Ce qui en jaillit est la vie dans sa spontanéité naturelle, c’est-à-dire l’énergie même de l’amour inconditionné que nous avons tous au plus profond de nous-mêmes. Mais, par une tragique méprise, nous ne comprenons pas cette réalité généreuse : l’éclat de la vie pâlit donc sous l’épais brouillard de la confusion. Détournée de sa nature première, la vie se densifie sous l’effet des conditionnements ; elle se réduit bientôt au fruit du mûrissement des forces opérantes du karma. À la manière d’un rêve ou d’un cauchemar, elle est alors vécue comme un scénario obnubilant résultant de nos actes passés et nous empêche de découvrir ce que nous sommes véritablement. Empruntant la fausse identité d’un soi individuel, les êtres errent ainsi de vie en vie, incapables de retrouver la force vive de l’esprit inconditionné spacieux et bienveillant, qui est à la source même de leurs existences. Chaque vie conditionnée a cependant une fin et ce qui meurt alors est précisément la gangue compacte des conditionnements karmiques et des fausses identifications – les cinq agrégats d’appropriation. Et, pour tous les êtres sans exception, la claire lumière, la Base primordiale de l’esprit se dévoile à cet instant. Ce moment de la mort est bien le moment de vérité, à la croisée des chemins entre l’Éveil et le retour vers l’aliénation du cycle des existences douloureuses. Toutefois, le choix lui-même dépend de la pratique antérieure, car on ne peut re-connaître que ce que l’on connaît déjà. Ainsi des aperçus, sinon une expérience fiable de la claire lumière pendant la vie, sont-ils la condition nécessaire pour la reconnaître et s’y absorber à la fin du processus de la mort. L’objectif des pratiques tantriques et dzogchen est donc de proposer toute une panoplie de méthodes ou de moyens habiles donnant accès à cette expérience première.

Le grand dessein qui sous-tend le Karling shitro est de permettre au pratiquant de découvrir la vraie nature de son esprit, de la reconnaître et d’y demeurer. Pour cela, les enseignements tantriques disposent pour cela de tout un arsenal de méthodes utilisant la visualisation, la récitation de mantra et surtout les pratiques de la phase de perfection qui induisent un processus de dissolution semblable à celui qui se produit au moment de la mort. Le yogi peut ainsi se familiariser avec la claire lumière de la voie, ce qui, s’il est un pratiquant aux facultés supérieures, lui permet de s’éveiller dès cette vie ou au moment de sa mort. S’il est un pratiquant plus médiocre, il pourra malgré tout reconnaître la claire lumière fondamentale quand elle lui sera présentée par son maître ou un compagnon de pratique au moment de sa mort ou dans les jours qui suivent. Les textes principaux du Bardo Thödröl se présentent précisément comme un guide de la voie de l’Éveil dans ces moments cruciaux.

Plus direct, le Dzogchen propose d’approcher l’Esprit éveillé par un procédé qui ouvre instantanément une brèche dans l’esprit conceptuel et illusionné, et permet au yogi de reconnaître sa propre Présence vide et lumineuse. Par la méditation, le pratiquant prolonge et entretient la fraîcheur de cet état naturel entrevu, et quand il l’a suffisamment stabilisé, il devient capable de s’y relier en toutes circonstances. Plus sa Présence s’affirme, plus il se détend dans cet espace primordialement pur et plus sa confusion se libère naturellement. Puis, sans donner prise à la dualité, il contemple le déploiement visionnaire de l’énergie de la Présence, ce qui l’amène peu à peu à fondre toutes ses visions impures dans la Réalité primordialement pure. S’il est un pratiquant aux facultés supérieures, il peut accomplir dans cette vie les Trois Corps d’un bouddha. Sinon, il rejoindra la claire lumière fondamentale en mêlant sa Présence à l’espace au moment de sa mort. Et s’il est familier des visions lumineuses, il aura aussi le loisir de se libérer lors des déploiements visionnaires du bardo de la Réalité. S’il est peu expérimenté, il pourra rejoindre une terre pure de bouddha lors du bardo du devenir, de sorte qu’en séjournant dans ce champ pur il atteindra progressivement l’Éveil sans plus renaître dans le saµsåra. Au pire, il pourra renaître en choisissant une bonne matrice humaine, ce qui lui permettra de poursuivre sa pratique dans la vie suivante et de parvenir finalement à l’Éveil.

Toutes ces méthodes sont présentes dans la collection du Bardo Thödröl qui les associe pour offrir à l’être humain toutes les chances de se libérer. La compassion, le souhait que les êtres s’affranchissent de la souffrance et de ses causes, sous-tend donc l’œuvre dans son ensemble. Les conseils spirituels ne sont certes pas très faciles à appliquer, mais ils indiquent une direction de vie. Ils nous suggèrent qu’il ne tient qu’à nous d’entreprendre de nous détourner des voies de l’illusion pour accéder à notre être fondamental. La confusion et la souffrance ne sont pas inéluctables, nous avons le choix entre le conditionnement et la liberté, la souffrance et le bonheur, le ressentiment et l’amour, et le discours du Bouddha sur les Quatre Nobles Vérités prend tout son sens : la cessation de la souffrance est possible parce que notre vraie nature est étrangère à la douleur. Prodigieux déploiement jailli d’une source toujours pure, la vie peut soit nous étourdir et nous égarer très loin de notre être véritable, soit devenir la précieuse occasion de réintégrer à jamais cette source éveillée. Dans cette perspective, le bouddhisme n’a rien de pessimiste. Il n’est pas un « non » à la vie comme l’ont souvent cru ses détracteurs. C’est un « oui » qui ouvre toutes grandes les portes d’accès à nos qualités les plus fondamentales, la sagesse innée et la compassion universelle.