C’était au Tay Nguyen - LE CAO DAI

Dernier ajout : 31 mars 2009.

Editions The Gioi,
- Hanoi 2006,
- 504 p.


Une des épures de la guerre : sur des à-plats vert et bleu cobalt, une femme et sa fille, on ne voit que leurs dos et leurs visages tournés vers un homme en treillis et chapeau de toile. Sur la droite, les fleurs jaunes d’un buisson semblent saluer les premières lueurs du jour qui se lèvent à l’horizon, gris et rectiligne, que surplombe la forme d’une maison. C’est l’au revoir au combattant qui a été, dans l’histoire humaine, un moment si souvent répété.

Il y a sans doute là toutes les guerres, mais cette simplicité emblématique, que certains pourraient considérer naïve, n’est atteinte que parce qu’il s’agit aussi d’une histoire personnelle. Nous sommes en 1966. La femme, c’est l’artiste, Vu Giang Huong, et la fillette qu’elle enlace avec le combattant, sa fille, qui mourra de façon accidentelle. L’homme, jeune encore, de belle taille et chaussant de larges lunettes, est son époux, Le Cao Dai. Chirurgien spécialiste des opérations du thorax, formé dans les maquis de la première résistance, aimant citer les poèmes de Madeleine Riffaud et se référer à la littérature soviétique, il part au Tây Nguyên, où il travaillera à l’hôpital de campagne 211 jusqu’au accords de Paris de 1973.
Sans être un journal, l’ouvrage est un récit personnel mais, parce que la réponse vietnamienne à l’escalade américaine avait fait des Hauts plateaux le pivot stratégique de la résistance, que l’auteur y a passé sept années d’affilée, que ses fonctions le plaçaient au milieu des combattants, et parfois juste derrière les lignes de feu, il constitue un témoignage précieux sur la conduite de la guerre par les Vietnamiens. Sans doute la couverture forestière, la faible densité de la population, le soutien des minorités offraient-ils une protection et les savoirs locaux se révélèrent-ils très précieux, ces avantages n’annulaient cependant pas les obstacles à surmonter : conditions climatiques, pauvreté des ressources locales, insuffisance des infrastructures, à quoi s’ajoutaient les déplacements forcés de l’hôpital, les incessants bombardements et opérations héliportées de l’ennemi. Il fallait soigner les blessés, guérir les malades, et en même temps les transporter, les abriter et les nourrir.
Tout manquait, le riz et le sel, la viande, le thé et l’alcool, le verre médical, le sang des transfusions, les antibiotiques et de quoi éclairer les tables d’opération. L’autosuffisance alimentaire fut recherchée afin de faire face aux difficultés d’approvisionnement et à la malnutrition. Une partie des personnels se consacra à la chasse et à la culture, mais les essartages (le plus souvent pour le manioc) devaient se faire à distance, afin que l’hôpital et les baraquements échappent à la surveillance aérienne, et, du coup, d’autres hommes devaient être libérés pour se charger du transport. Autre difficulté, faute de réfrigération, pas de poches de sang disponibles et, lorsqu’il fallait absolument transfuser, les médecins et les infirmiers devaient prélever sur eux-mêmes.

L’ouvrage fourmille de faits et de portraits qui en rendent la lecture constamment vivante et, plus encore, éclairent la réalité de la guerre. Il était difficile de tenir, certains hommes durent être rapatriés parce qu’ils n’y parvenaient pas et d’autres, qui avaient flanché, se suicidèrent de honte. L’éloignement des familles pesait – « L’épouse a vieilli, le toit de la maison est percé, l’enfant manque d’un père pour l’élever » - et il fallait des mois pour que le courrier s’échange. La mixité n’allait pas sans poser des problèmes. Certains cadres s’illustrèrent par leur étroitesse d’esprit. Il y eut des chapardages et de la resquille. Certains moments furent terriblement difficiles, surtout durant le second semestre 1968 et l’année 1969. De cela, Le Cao Dai ne cache rien et, par là-même, fait ressortir les prodiges de courage, de conviction, de patriotisme, d’intelligence politique, de clairvoyance militaire et d’ingéniosité que le peuple vietnamien dut déployer pour lutter et pour vaincre. Pas uniquement les combattants et les personnels de santé, les porteurs et les courriers aussi, ou encore les chauffeurs de la « piste Ho Chi Minh », qui tenaient le raisonnement suivant : « celui qui ne s’arrête pas de rouler a quelques chances de ne pas se faire repérer. Celui qu’on a repéré a quelques chances qu’on ne lui tire pas dessus. Celui sur qui on tire a quelques chances qu’on le rate. Celui qu’on n’a pas raté a quelques chances de ne pas être blessé. Et celui qui s’est fait blesser a quelques chances de survivre… » (pp. 46-47). Reste à comprendre comment ces prodiges ont été accomplis. Les vies mêmes de Le Cao Dai et de ses compagnons y contribuent.

Certains des faits relatés étaient peu connus, par exemple l’aide apportée par les médecins chinois à leurs confrères du Tây Nguyên, ce qui rendra plus amères encore les informations sur la nature des entretiens entre Richard Nixon et Mao Tse-toung. D’autres furent longtemps tenus secrets, ainsi des exactions commises très tôt par les « Khmers rouges » contre leurs soutiens et alliés vietnamiens.

En 1971, une conférence inter-fronts fut organisée à Hanoi sur la médecine de guerre. Le Cao Dai y prit part, ce qui signifia des semaines à l’aller et autant au retour, mais également l’occasion de retrouver un instant son épouse et ses parents, de se recueillir sur la tombe de sa fille, de revoir son maître, le professeur Ton That Tung. Au cours du repas, celui-ci l’interrogea sur les cancers du foie dont il avait été témoin et aborda la question de la dioxine. Les Hauts plateaux avaient été une zone particulièrement affectée par les épandages, mais Dai était ignorant de la composition chimique des défoliants. Après la guerre, il dirigera le célèbre hôpital 108 de Hanoi, puis sera l’un des membres fondateurs du comité 1080, travaillera avec de nombreux chercheurs étrangers, publiera des travaux sur l’Agent orange, organisera des rencontres scientifiques, agira au sein de la Croix-Rouge en faveur des victimes vietnamiennes. En bref, le colonel Le Cao Dai sera, jusqu’à sa mort en juillet 2002, l’un des principaux animateurs du mouvement pour que la vérité soit faite et pour que justice soit rendue aux victimes de la dioxine.

Son livre, agrémenté d’index des noms cités et des noms de lieu, est disponible en français, dans une traduction fluide de Nguyen Thi Nga, avec la participation de Pierre Darriulat. Seule critique, l’échelle rend inutilisable la carte proposée, alors que le récit s’inscrit dans un espace précis, que le lecteur aimerait repérer. A cette faiblesse près, qui pourrait être corrigée, la lecture de ces mémoires est indispensable pour connaître un passé qui n’est pas totalement passé, et qui n’intéresse par uniquement les amis du Vietnam, puisqu’il aide à comprendre ce qu’est un homme véritable et de quelle étoffe sont tissés les héros.

Patrice JORLAND