Charles Fourniau nous a quitté cette nuit. Paris le 21 avril (...)

Dernier ajout : 26 avril 2010.

HOMMAGE RENDU A CHARLES FOURNIAU AU NOM DE L’AAFV
PAR PATRICE JORLAND, SECRETAIRE GENERAL
Paris, le 27 avril 2010
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Chère Paulette,
Chères Catherine, Anne et Françoise
Chers Jean-Michel et Vincent,

Je pourrais évoquer cette époque où nous partagions un double voisinage, géographique et scolaire, alors qu’une république sombrait sous ses contradictions. Je pourrais rappeler par quel concours de circonstances Charles m’avait détourné de l’étude des révolutions anglaises pour m’orienter vers celles de l’Asie contemporaine et je me remémore les discussions que nous avions eues, lorsqu’il nous était loisible d’espérer, et aussi lorsqu’il ne nous parut pas indispensable de désespérer. Je ne le ferai pas car ce serait parler à titre personnel, au moment où de si nombreux messages affluent par courrier et par la voie électronique, venant de France, du Vietnam et de pays étrangers, messages d’affliction sincère et d’hommage mérité.

Prendre la mesure d’une vie est difficile, mais une chose est manifeste, dans celle de Charles, le Vietnam a tenu une place centrale. Pas uniquement parce qu’il aimait ce pays, ses paysages, ses manières, sa culture et son peuple, pas seulement parce qu’il a consacré à son histoire contemporaine l’essentiel de ses recherches scientifiques : l’attachement et la constance que Charles n’a cessé d’exprimer portaient, me semble-t-il, plus haut et plus loin et c’est de cela que je voudrais parler au nom de l’association d’Amitié franco-vietnamienne, de tous ses membres et en l’absence de sa présidente, Hélène Luc, qui est retenue à Hanoï.
Charles a été, en 1961, l’un des trois fondateurs de notre association dont, pendant plusieurs décennies, il fut le président-délégué. Avec lui et autour de lui s’était formé un faisceau de militantes et de militants, Alice Kahn, Françoise Direr, André Leplat, de personnalités et de chercheurs dont le large éventail était un souci permanent de Charles, Raymond Aubrac, Henri Martin, Philippe Devillers, sœur Françoise Vandermeersch, le pasteur Voge, Philippe et Tam Langlet, je ne pourrais les citer tous et je vous prie de bien vouloir m’en excuser.

Certes, le Vietnam, sa lutte pour l’indépendance, l’unité et la souveraineté nationales, bénéficiaient alors d’un soutien implicite en France, encore importait-il de le rendre explicite, actif et large. Pour ce faire, il fallait tout à la fois analyser le cours des choses, dégager les lignes de force, faire connaître les enjeux et unir dans une grande alliance, au-delà des courants politiques, des convictions religieuses, des préoccupations personnelles et cela à chacune des étapes, celle de la guerre américaine, celle de l’embargo et des incompréhensions intéressées, puis celle de la « pensée nouvelle ». A cette activité que l’on pourrait définir comme politique s’articulaient la solidarité humaine animée par Henri Carpentier et, aujourd’hui, Alain Dussarps, la coopération scientifique et technique dont s’occupaient Henri van Regemorter et Alain Teissonnière, les efforts pour faire mieux connaître et comprendre le Vietnam. Il faudrait souligner ici l’importance en quelque sorte stratégique, pour le long terme, que Charles accordait au Centre d’information et de documentation sur le Vietnam, le CID, dont il fut l’initiateur. Dans le même temps et de façon indissociable, Charles poursuivait son œuvre scientifique, la rédaction de sa thèse de doctorat, ses publications, son séminaire à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, son travail peut-être ingrat et cependant indispensable aux archives d’Aix en Provence, les conseils à ses élèves, ses entretiens avec ses collègues français, vietnamiens et étrangers, alliant, en ces domaines aussi, la plus large ouverture à la fermeté des convictions.

Cela, nous le savons tous pour l’avoir vécu ou pour en avoir été témoins et que je ne pourrais pleinement restituer. Il me semble cependant que ce foisonnement d’activités et de dévouement avait un axe majeur, qui est conservé dans l’intitulé même de notre association, à savoir l’amitié franco-vietnamienne. Au sens commun, l’amitié est le rapport qui lie des personnes entre elles, dans l’estime mutuelle, la confiance réciproque et pour l’entraide. Sentiment estimable et recommandable, mais on change de registre lorsqu’on se préoccupe des relations entre les peuples. Bien plus exigeant que le dialogue des cultures, qui risque de n’être qu’un bavardage courtois, il s’agit d’atteindre ce que le poète appelait les plus hauts points d’intersection, à la manière des oiseaux dans leur vol et de ceux qui peuvent les suivre, peintres et poètes. Pour Charles, de trop graves erreurs et délits avaient été commis dans les relations de la France avec le Vietnam, trop de souffrances avaient été imposées, trop d’occasions perdues et la vue était restée trop basse, raisons pour lesquelles il importait de regarder le passé sans ciller des yeux. Pourtant l’idée que Charles avait de la France et du Vietnam, le sens profond de l’histoire qui était le sien – je ne sais si l’histoire a un sens, mais on ne peut vivre et agir dans le commerce des hommes sans le sens de l’histoire, de son épaisseur, de ses contradictions, de ses violences et de ses fulgurances, de ses permanences et de ses ruptures – l’ont constamment conduit à vouloir faire de ce rapport une relation exemplaire. Pas uniquement pour subsumer le passé mais justement à cause de ce passé là, à cause de la combustion interne et des esprits animaux qui animent ces deux peuples, il est possible d’atteindre de hauts points d’intersection. Cette exigence est d’ailleurs celle de notre temps et c’est bien pour cela que l’activité militante et scientifique de Charles n’était pas une marotte aimable, elle cristallisait en quelque sorte son engagement pour la paix, la transformation sociale et la fondation d’un autre ordre international. Cela a été reconnu, par les autorités françaises et par celles de la République socialiste du Vietnam.

Ce sont les raisons pour lesquelles l’affliction est vive aujourd’hui et les témoignages si nombreux. Ce sont les raisons pour lesquelles les convictions et les conseils de Charles continueront à inspirer notre association d’amitié franco-vietnamienne : nous ne sommes plus au temps où la relation franco-vietnamienne reposait essentiellement sur l’AAFV et le comité de coopération scientifique et technique, mais on ne saurait dire que les choses sont à la hauteur des ambitions et, en tout état de cause, l’amitié entre les peuples, telle que la concevait Charles, est un feu que l’on ne peut laisser s’éteindre.

L’AAFV demeure et elle demeurera. C’est bien là le meilleur hommage qu’elle puisse rendre à celui qui en fut l’un des fondateurs. Son Bureau national a décidé de lancer une souscription spéciale pour la création d’un fonds de solidarité Charles Fourniau. Pour commencer, une école sera construite en coopération avec la Croix-Rouge vietnamienne à Cai Be, district de Cai Be, province de Tien Giang, dont nous demanderons aux autorités compétentes qu’elle porte le nom de Charles. Plusieurs de nos comités locaux, Ile de France, Gard-Cévennes et Montpellier-Hérault, se sont déjà engagés.

Cette décision, je le sais, ne tarira pas les larmes. Elle ne réduira pas la douleur de son épouse, de ses enfants, de ses proches, de ses amis. Elle signifie simplement que nous maintenons, que nous restons fidèles à l’engagement que nous partagions avec Charles.

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