Charles Fourniau se souvient - Perspectives No 64

Dernier ajout : 9 août 2008.

Charles FourniauCharles Fourniau a passé l’agrégation en 1949, il était engagé dans la lutte pour la paix qui pour lui était fondamentale. Dès 1951 il signait l’appel de Stockholm, contre la bombe atomique. Le seul moyen pour briser l’engrenage de la guerre demeure plus que jamais aujourd’hui le combat pour la paix.
Les choses ont tellement changé !
L’économie mondiale s’est tellement transformée que cela nous rend perplexe.

Quelques dates pour illustrer ces propos

La création de l’association remonte à 1961, le Vietnam était alors hors du champ français encore sous le choc de Dien Bien Phu tandis que l’agression américaine est pratiquement inconnue des médias français. Dès ce moment, l’association a été la première à dénoncer cette nouvelle guerre et l’intérêt majeur des français dans cette partie du monde.

En 1962 l’AAFV édite une brochure « la question du sud Vietnam », qui rappelle ce qu’était l’opinion française avant 1954 alors que la presse s’appesantissait sur les combats menés par les vietminh ! La rancœur contre le Vietnam était patente. Des installations implantées au Vietnam avaient été complètement démontées par les français. Etait ce une image de cet esprit que l’on retrouve souvent dans bourgeoisie conservatrice française qui déménage en emportant les poignées de porte ?

En 2004 s’est tenu à Paris un colloque, qui voulait être détendu, sur l’histoire de la décolonisation, mais cela n’a pas été le cas. Est-ce à dire qu’en vieillissant les pensées se durcissent ? La presse de son côté a fait état d’analyses limitées voire bornées.

Un bref retour en arrière

En 1954, 80% du poids de la guerre était payé par les américains. Ensuite à Genève, Mendès-France avait fait remonter la ligne de démarcation le plus haut possible au 17ème parallèle : là où le Vietnam est le plus étroit afin de diminuer les possibles interventions du nord par les hauts plateaux à l’est. cf les travaux de Bruno Tertrais… [1]
La communication entre le nord et le sud était impossible, les français avaient installé Diem au pouvoir, (les accords Ely – Collins). La France avait fait le lit de la guerre américaine
- Pierre Mendès France
Discours à l’assemblée nationale : 22 juillet 1954
J’ai conclu les accords de cessation des hostilités en Indochine
« Pour la production militaire, notre industrie est payée en francs, et l’état français reçoit en contrepartie une aide américaine en dollars. Celle-ci vient grossir nos ressources en devises, ce qui permet de solder les déficits de la balance commerciale que nous encourons dans beaucoup de pays.
En d’autres termes, nous avons trouvé dans la guerre d’Indochine l’équivalent des ressources que, normalement, les exportations devraient nous procurer. Mais, du même coup, elle a orienté notre production dans un certain sens puisque, ayant besoin de vendre sur les marchés étrangers, nous avons pu dispenser d’une partie de l’effort nécessaire sur ces marchés.
En bref, la fin des hostilités en Indochine se traduira par une diminution de nos ressources directes en dollars. Nous devons dans un effort accru pour l’exportation ».
.
Dans les années 1960 – 1970 le Vietnam est pratiquement inconnu de l’opinion française qui
Véhicule des idées fixes : le vietminh et le communisme sont les ennemis numéros uns.
Si les idées défendues par l’AAFV avaient été entendues, cela aurait été un boulevard pour la France…

Pendant la guerre américaine

Le sud était donc dictatorialement gouverné par Ngô Dinh Diêm entre 1955 et 1963.
Charles Fourniau était à Hanoi de 1963 à 65 en tant que correspondant pour l’Humanité.
Il souligne qu’aux Langues Orientales de Paris, l’enseignement du vietnamien se faisait avec l’accent du sud, car il était impossible d’aller au nord. Il n’y avait aucun contact officiel sauf la présence d’un délégué général. La guerre froide battait son plein. La tension entre l’URSS et les pays de l’est et les occidentaux était extrême. Il faut se rappeler que la guerre américaine fait rage dès 1961 sous la présidence de J. F. Kennedy.
En 1965, la guerre est étendue au Nord avec les premiers bombardements sur Dong Hoi. L’AAFV dénonce lors d’une Conférence dès 1966, l’emploi des produits chimiques, tandis que l’URSS subissait la guerre froide.

l’AAFV qui avait été précédée par l’Association France Vietnam 1945-50(interdite par le gouvernement) qui comptait dans ses rangs Francis Jourdain [2] ou Andrée Viollis [3](1879-1950, journaliste féministe française qui n’avait cessé de dénoncer les chances gâchées depuis 1947 jusqu’en1954).
En 1961, l’AAFV a été créée, renforcée par le mouvement pour la Paix. Elle a crû progressivement avec la protestation en s’associant à 50 organisations. Charles Fourniau en était alors, secrétaire général et Alice Kanh présidente. Les actions de l’Association s’articulaient autour de trois axes ; la politique, la coopération et la solidarité. Les premières actions de solidarité étaient simples : crayons à bille, cahiers…

En 1975, un certain nombre de gens pensaient que l’activité de l’AAFV était terminée, au contraire, ce fut une possibilité considérable de développement. Dès la fin de la guerre l’AAFV s’était enrichie de la collaboration médicale d’Henri Carpentier. La création du CCSTVN avec Roger van Regmorter en 1975, tandis que la RDV favorisait les échanges et à la coopération afin de reconstruire le pays. Une aide importante est venue de Pham Van Dong qui avait tenu à ce que son premier voyage soit à Paris en 1977. Le Président V. Giscard d’Estaing signe des accords économiques et culturels. Charles se souvient qu’invité à l’Hôtel Marigny en l’honneur de Pham Van Dong ce dernier a manifesté ouvertement sa joie de retrouver son vieil ami Fourniau. L’AAFV a ensuite organisé une réception avec Pham Van Dong.
La solidarité médicale, a pu reprendre et un Laboratoire BCG a été crée à Ho Chi Minh Ville au sein même de l’Institut Pasteur qui continuait son activité. La construction du laboratoire était confiée à des électriciens comme Alain Dussarps, des plombiers et des chercheurs de l’Institut Pasteur parisien. Un vaccin aux normes a été distribué quant à la sous- directrice elle n’était autre que Madame Nguyen Thi HoïMadame le Docteur Nguyen Thi Hoï [4].

Dès sa fondation l’AAFV a regroupé des adhérents qui portaient en eux un sentiment et une volonté de paix et une reconnaissance admirative pour le combat vietnamien. On y trouvait : Madame Hamont, Marielle Bruhnes Delamarre… L’AAFV était loin d’être monocolore et cela s’était fait tout naturellement.
Le travail associatif était fait par les militants, comme André Leplat,ouvrier de la première heure !

1979 - intervention du Vietnam au Cambodge

La coopération entre la France et le Vietnam s’étiole, une nouvelle occasion est perdue. Charle Fourniau se rend avec le Pasteur Voge au Ministère des Affaires Etrangères afin d’y rencontrer un membre du cabinet du ministre - une chance à ne pas gâcher, mais le droit international voulait que nous fassions le blocus. Les relations avec le MAE se sont compliquées. Seuls les anciens ambassadeurs au Vietnam étaient capables de comprendre, mais la décision finale en revenait au ministre ! Cela fut une période très dure pour l’AAFV. C’est grâce à l’appui de l’ambassadeur de Quirielle qui a soutenu Charles Fourniau au sein de l’association à un moment particulièrement sensible qu’une cassure a pu être évitée.

La bataille a été longue et difficile

De son côté l’AAFV continuait à prôner la coopération Franco-vietnamienne. Dès 1984 ce fut l’occasion de travailler avec des gens provenant d’horizons très divers, dont le général Roux, président de la Chambre de commerce Franco-Asiatique. L’oreille était ouverte pour tout ce qui concernait les exportations pour le Vietnam aussi bien du côté des hommes d’affaire (MEDEF) que des politiques ou des journalistes.

Ce cheminement de pensée paraît évident aujourd’hui mais sa prise de conscience a été dure.
Force est de constater l’évolution étonnante du Vietnam, ses progrès économiques considérables depuis la levée de l’embargo le 4 février 1994 sans doute préparés par le développement agricole ; dès la fin des hostilités, le Vietnam avait mis en place un plan agricole qui s’est concrétisé avec l’essor des coopératives, même si les années 1979-80 furent une période de réelle crise. À partir de 1986 ce développement a opéré sur d’autres bases appelées Doï Moï.
Quoi qu’il en soit, l’AAFV s’est fixé pour objectif de sensibiliser et de faire connaître la culture vietnamienne dans son contexte d’Asie orientale. Et pour se faire elle toujours publié des textes et des études, organisé des conférences et même proposé une soirée poésie musicale au Musée Guimet en 1992.
Maintenant, force est de constater et d’admirer l’essor économique et intellectuel du Vietnam.
Les relations de coopération et culturelles sont assez bonnes, des stagiaires surtout en médecine viennent en nombre chaque année. Un travail très intéressant, en partie initié par Charle Fourniau en son temps, a établi des études et des échanges autour des archives de l’époque coloniale qui se trouvent à Aix en Provence, à Hanoi et à Ho Chi Minh Ville.

La visite du Premier ministre Nguyen Tan Dung, fin septembre et dans la foulée les Assises de Montreuil ont confirmé l’importance et la solidité des coopérations quel qu’en soit la diversité et les orientations politiques en France. Il est de plus en plus évident que c’est tout simplement l’intérêt de la France d’accentuer son lien avec le Vietnam qui reste sa porte d’entrée sur l’Extrême orient.
Charles Fourniau,
propos recueillis par Dominique de Miscault

Notes

[1La guerre américaine, guerre sans fin ? Bruno Tertrais - Etudes Tome 400 2004/4 Etudes S.E.R. p. 453 à 463 - 140 pages

[2Francis Jourdain (1876-1958) a été peintre, créateur de meubles et de décorations d’intérieurs, de céramiques, et d’autres objets d’arts décoratifs. À partir des Années 1930, il s’est de plus en plus engagé politiquement et a fini par adhérer au parti communiste français. À la fin de sa vie, il a exercé la fonction de Président du Secours Populaire Français

[3Andrée Viollis - voir Perspectives No 56 page 22

[4voir Perspectives 62 page 22 et Perspectives No 63