Cinq colonnes à la une - Patrice Jorland

Dernier ajout : 29 avril 2012.

Cinq colonnes à la une


Deux affaires ont fait la une de la presse vietnamienne
depuis le début de l’année civile ou, en tout
cas, retenu l’attention de la population et attiré celle
des observateurs étrangers.

La première est déjà ancienne,
qui remonte à 2005, lorsque les autorités de
la ville de Can Tho et du district de Co Do ont voulu
saisir les terrains de la ferme coopérative de Song
Hau pour y construire une ville nouvelle, en partenariat
avec des investisseurs sud-coréens et américains.
Le projet avorta car cette ferme, édifiée à
partir de 1978 dans une zone marécageuse, fait travailler
3 000 familles paysannes et est une complète
réussite économique et sociale, tout en étant restée
fidèle aux principes du socialisme. La vengeance
étant un plat qui se mange froid, un procès fut intenté
à la directrice de la coopérative, Mme Tran
Ngoc Suong, héroïne du travail, qui avait succédé
à son père, un ancien combattant du front de libération.
Condamnée en 2009 à une peine de prison pour
avoir détourné une somme équivalant à 430 000 dollars,
elle a vainement interjeté appel, mais son sort a
suscité un torrent de protestations venant de simples
citoyens et de personnalités, telle Mme Nguyen Thi
Binh. Il s’est avéré que cette somme correspondait
à un fonds social pour les familles de la ferme, en
conformité avec la réglementation de l’époque. La
Cour suprême cassa le jugement en mai 2010 pour
vice de forme, ce qui n’a pas empêché la police de
Can Tho d’ouvrir une autre enquête et, sur la base
de preuves qu’elle aurait trouvées, d’engager de
nouvelles poursuites contre Mme Suong. Saisie par
cette dernière, le Front de la patrie a procédé à ses
propres vérifications et indiqué au tribunal que la
prévenue était sans reproche. Le 20 janvier dernier,
les autorités de Can Tho ont annoncé qu’elles abandonnaient
leur plainte « à cause de la contribution
de Mme Suong et de sa famille à l’État ».

Quelques jours auparavant, le 5 janvier exactement,
dans un village du district de Tien Lang, en
banlieue de Haiphong, Doan Van Man et sa famille
avaient résisté, à l’aide d’une mine artisanale et de
tromblons, à l’assaut mené par près de 80 policiers
et soldats, blessant six d’entre eux. Depuis 1997, le
coupable louait au comité populaire quelques hectares
de marécages qu’il avait transformés en bassins
de pisciculture. Après plusieurs années d’efforts,
l’expérience s’était révélée fructueuse et fut imitée
par une vingtaine d’autres familles, si bien que
250 hectares auparavant improductifs avaient été
transformés en bassins. Sans doute est-ce pour cela
que les autorités locales annoncèrent en 2005 que
les baux seraient résiliés deux ans plus tard, et sans
indemnités pour les travaux réalisés. Les familles
engagèrent alors une procédure qu’elles perdirent,
mais l’intervention d’un médiateur aboutit à un accord
qui leur permettait de rester sur les lieux. Las,
affirmant que le premier jugement était toujours valable,
lesdites autorités leur intimèrent l’ordre de déguerpir
et envoyèrent la force publique pour qu’il en
soit ainsi. L’affaire fi t immédiatement sensation et
la presse procéda à des investigations qui révélèrent,
par exemple, que les bâtiments de la famille de M.
Man n’avaient pas été détruits par des voisins mécontents
de son comportement, comme l’affirmaient
les autorités, mais par un petit entrepreneur en
travaux publics que celles-ci avaient payé pour les
raser au bulldozer.

Les plus hautes autorités du pays ont ordonné une
enquête, le premier ministre s’est rendu sur place
et, au bout de quelques semaines, plusieurs responsables
ont été démis de leurs fonctions ou sanctionnés.
Ces deux affaires sont symptomatiques des problèmes
soulevés par la loi foncière, dont une refonte
est en cours et « Perspectives » consacrera prochainement
un dossier à cette question complexe,
mais cruciale. Elles reflètent aussi certaines des tensions
économiques et sociales que connaît le Vietnam,
tensions qui pourraient revêtir une dimension
politique si des mesures adéquates n’étaient pas
prises. Les observateurs ont noté que le Premier
ministre Nguyen Tan Dung a félicité les journalistes
pour le rôle qu’ils avaient joué pour éclaircir
l’affrontement de Tien Lang.
PJ