Des Français avec le Viêt Nam, avant 1961

Dernier ajout : 26 mai 2011.

Des Français avec le Viêt Nam, avant 1961


L’Association d’Amitié franco-vietnamienne est l’héritière d’une longue tradition liant les peuples de France et du Viêt Nam.

Cette tradition est aussi ancienne… que la conquête coloniale. C’est précisément à propos de la conquête du Tonkin, en juillet 1885, qu’un certain Georges Clemenceau porta le fer dans la plaie et dénonça avec véhémence la théorie des « races supérieures » émise par Jules Ferry. Comment ne pas rappeler, avant 1914, les grandes voix socialistes de Jules Guesde, de Jaurès, les protestations de la Ligue des droits de l’Homme, où un certain Anatole France se distingua ?

Même si, vues d’aujourd’hui, certaines de ces protestations paraissent limitées dans leur portée, ceux qui les émirent furent, alors, l’honneur du pays.
Alain Ruscio au CID à Montreuil
Et ce n’est pas par hasard si un jeune « Annamite », qui arrive pour la première fois en métropole en 1911, se tournera un peu plus tard vers ces cercles socialistes, puis vers les communistes. Il se fera appeler plus tard Nguyen Ai Quoc puis, plus connu encore, Ho Chi Minh.

Dans l’entre deux guerres, les colonialistes français veulent imposer toujours plus durement leur loi. Sur place, les peuples d’Indochine – surtout celui du Viêt Nam – savent trouver les outils politiques, évidemment clandestins, pour résister. Mais la répression est violente. Les envois à Poulo Condor, les éliminations physiques, l’usage de la torture et, hélas, le recours à la guillotine deviennent des moyens habituels.

En France, le cri protestataire ne s’éteint pas. Le journal communiste L’Humanité barre sa Une, le 18 juin 1930, d’un retentissant « Gouvernement d’assassins ! », suite à l’exécution capitale de 13 militants nationalistes. Trois années plus tard, divers intellectuels fondent un « Comité d’amnistie et de défense des Indochinois ». Romain Rolland en est alors la grande voix. On y trouve des communistes et des communisants (Henri Barbusse, Francis Jourdain, Paul Langevin) des socialistes (Marius Moutet), des pacifistes (Victor Margueritte) ou, tout simplement, des témoins directs de certaines pratiques révoltantes (Louis Roubaud, Félicien Challaye, Andrée Viollis ). Ce Comité continuera à s’exprimer tout au long des années 30.

Le thème principal de la protestation, la demande immédiate, c’est l’obtention de l’amnistie pour tous les prisonniers politiques. C’est, par exemple, l’exigence que va porter jusqu’en Indochine une délégation du Comité et du Secours Rouge International dirigée par Gabriel Péri et Jean Chaintron (18 février au 18 mars 1934).

Les conquêtes du Front populaire, en ce domaine au moins, amèneront quelques améliorations au sort des Indochinois.

Après la guerre mondiale, on sait que ces indigènes, ces nha-que, veulent reconquérir leur dignité. Le 2 septembre 1945, à Hanoi, un leader vietnamien au nom nouveau, Ho Chi Minh, proclame l’indépendance de son pays. Le 23 du même mois, à Saigon, les Franco-Britanniques reprennent le contrôle de la ville. En fait, la guerre d’Indochine vient de commencer.

Mais, en 1946, lorsque Ho Chi Minh vient en France, bien peu en sont intimement persuadés. Certains – Vietnamiens et Français, quoi qu’en écrivent aujourd’hui ceux qui sont lucides a posteriori – pensent que l’indépendance du Viêt Nam est compatible avec l’appartenance à une entité au nom nouveau, l’Union française.

C’est justement pendant que Ho est en France que certains Français décident de fonder une Association France-Vietnam. L’acte de naissance officiel est du 27 juin 1946. l’Association se fixe pour but de « créer entre les deux nations les liens d’une durable et compréhensive amitié ». Le Président en est le radical Justin Godart , ancien ministre du Front populaire, qui avait à ce titre visité l’Indochine en 1937. Le Secrétaire général en est Francis Jourdain, qui figurait déjà dans le Comité de 1933, tout comme Andrée Viollis, autre pilier, et Paul Langevin. La lecture de la liste du premier Comité national montre assez que l’amitié pour ce jeune peuple était alors très large : Maurice Viollette, Pr Robert Debré, François Mauriac, Maurice Schumann, Emmanuel Mounier, Francis Perrin, Paul Rivet, Albert Bayet, André Tollet, Pierre Cot, Benoît Frachon, Frédéric Joliot-Curie, Charles Vildrac, Pablo Picasso, Henri Wallon…

Les idées défendues par France-Vietnam montrent le chemin parcouru par rapport aux exigences, purement défensives, du Comité de 1933. C’est d’amitié avec un pays libre qu’il est désormais question. « Le colonialisme, honte de la France des droits de l’Homme », titre, au cœur de l’été, le Bulletin. Mais cette hostilité à un système n’est pas synonyme de renoncement aux intérêts d’un pays : « Par une paix démocratique au Vietnam, la France peut rester présente en Extrême-Orient » titre le Bulletin en 1947. Relues à la lumière des décennies passées depuis, ces lignes laissent un goût d’amertume…

On connaît la suite. Durant l’hiver 1946-1947, la guerre, commencée au sud du Viêt Nam, se généralise. « Non ! La guerre n’est ni nécessaire, ni inévitable » avait proclamé le Bulletin de janvier 1947. Il se trompait à moitié. Nécessaire, certes, elle ne l’était pas. Mais inévitable, compte tenu de l’état d’esprit des responsables français d’alors et du rapport des forces dans le monde, ce fut une autre histoire.

Dès 1947-1948, l’Association s’étiole. Son pluralisme de départ souffre énormément. Tous ses responsables (et sans doute les rares adhérents) de droite s’en vont. La répression frappe les autres. En juillet 1949 paraît le dernier Bulletin de l’Association. On perd sa trace ensuite.

Mais l’activité anti-guerre ne s’étiole pas pour autant. La campagne pour la libération d’Henri Martin (1950-1953) fédère les énergies. Au delà, c’est toute la « sale guerre » qui est dénoncée. Dans ce mouvement, les communistes sont les plus actifs et les plus nombreux. Mais l’aile gauche du Parti socialiste, les milieux chrétiens progressistes, et une nouvelle génération d’intellectuels s’investissent. La presse publie régulièrement des appels collectifs à la cessation des hostilités et à la reprise des négociations avec Ho Chi Minh. On y trouve les noms d’Aragon, Raymond Aubrac, Claude Bourdet, André Breton, Simone de Beauvoir, Aimé Césaire, Jean Cocteau, Pierre Emmanuel, Paul Éluard, Henri Matisse, l’Abbé Pierre, Jean Rous, David Rousset, Jean-Paul Sartre, Vercors…

Enfin, dans les derniers temps de la guerre, en décembre 1952, est créé un Comité national d’étude et d’action pour le règlement pacifique de la guerre du Vietnam, qui étend encore sa couverture politique, puisque désormais des hommes politiques se réclamant du mendésisme, par exemple, en font partie. On notera au passage que ce Comité comptait déjà certains futurs membres fondateurs de l’AAFV : Charles Bettelheim, Mariel Brunhes-Delamarre, Jean Chesneaux, Raymonde Dien, René Dumont, le Pasteur Maurice Voge…

Mai 1954 : Dien Bien Phu… Juillet 1954 : Genève. Une guerre s’achève, mettant fin à un siècle de présence coloniale française dans la région.

Un temps, le Viêt Nam disparaîtra des préoccupations des Français, même les plus engagés dans les combats internationalistes. Il faut dire qu’une autre guerre, plus traumatisante encore – en tout cas pour la métropole – venait de commencer, en Algérie. Durant presque dix ans, on ne parlera plus guère du Viêt Nam.

Jusqu’à ce que quelques Français, groupés autour de Charles Fourniau, décident de jeter les bases d’une nouvelle Association, appelée AAFV…
Alain Ruscio