Du nouveau pour l’Agent Orange ? Marie-Hélène Lavallard

Dernier ajout : 17 janvier 2012.

Du nouveau pour l’Agent Orange ?

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Le 16 juin 2010 à Hanoi, le Dialogue Group rendait public son quatrième rapport : il annonçait 300 millions de dollars pour remédier aux conséquences des épandages de défoliants au Vietnam. Gros titres dans les journaux, émotion et discussion.
Qu’en est-il ?

Un groupe humanitaire de discussion entre Américains et Vietnamien
Le Dialogue Group a été fondé en 2007 sous l’égide de l’Institut Aspen grâce à un financement de la Fondation Ford. Il réunit des citoyens, des hommes politiques et des scientifiques des deux pays pour se pencher sur les conséquences des épandages d’Agent orange au Vietnam.
Son objectif explicite
– démontrer qu’au-delà des clivages politiques une action
humanitaire peut trouver place-indique la voie qu’il suit
et en marque les bornes : « Les questions de responsabilité, de conscience et de valeur des preuves ont trop longtemps provoqué d’amères discussions et été un frein aux réparations ».

Cette approche purement humanitaire a été saluée comme une marque de bonne volonté mais a provoqué quelque perplexité chez certains des amis du Vietnam.

De fait, les trois premiers rapports (portant respectivement sur l’existence des « points chauds », sur les dégâts causés à l’environnement et sur les atteintes sanitaires) n’apportaient pas grand-chose de nouveau par rapport aux études antérieures. Il n’en va pas de même du rapport 2010.

Un changement de ton notable
Le rapport 2010 comporte deux parties, une Déclaration et un Plan d’action.

La Déclaration adopte un ton direct qui rompt avec les précautions de langage habituelles. Il n’est plus question de protéger les GIs des embuscades : « Le but de la campagne [d’épandages] était de priver les forces d’opposition de nourriture et du couvert qui leur venait en aide et les protégeait des attaques
US ».
Les chiffres concernant les quantités de défoliants, les superficies touchées, le nombre des victimes passées et actuelles sont exacts et sans contestation. Les chiffres avancés par la Croix Rouge vietnamienne sont repris comme étant « la
meilleure estimation disponible ».
Le rapport salue les efforts déployés par le Vietnam depuis 1980 pour faire face par lui-même aux conséquences des épandages, tout en rappelant les
modestes aides humanitaires octroyées par des ONG, dont la Fondation Ford.

Un appel sans équivoque aux États-Unis

La déclaration est suivie d’un Plan d’action qui mobiliserait 300 millions de dollars, à raison de 30 millions par an. L’énumération des tâches à mener à bien dans ce laps de temps occupe quatre pages et distingue plusieurs phases, tant pour nettoyer les sols contaminés et réparer les dommages causés aux
écosystèmes que pour venir en aide aux personnes souffrant de handicaps liés à la dioxine ainsi qu’aux autres personnes handicapées.

Le programme est ambitieux et on peut douter que 300 millions y suffisent, sans parler des effets de l’infl ation sur dix ans. D’ailleurs, le Dialogue Group n’a aucun pouvoir de décision et ne dispose d’aucuns fonds. Le problème des
conséquences des épandages est donc bien loin d’être réglé.
Mais un point mérite d’être souligné : le Dialogue Group s’adresse directement au gouvernement américain pour financer la majeure partie du budget prévu. Cela est nouveau.
« Le gouvernement américain devrait jouer un rôle-clé pour faire face à ces coûts ».

L’optimisme du co-président

Walter Isaacson, Président de l’Institut Aspen, est co-président du Dialogue Group. Il paraissait enchanté quand il en a présenté la Déclaration et le Plan d’Action. « Il s’agit de quelque chose qui est le principal héritage de la guerre du Vietnam, la principale cause d’irritation dans nos relations. Le nettoyage de notre gâchis [« mess »] de la guerre du Vietnam sera beaucoup moins coûteux que la fuite de pétrole dans le Golfe que BP va devoir nettoyer ». [1]
La somme de 300 millions, on l’a dit, est bien insuffisante pour répondre aux besoins des victimes de l’Agent Orange. À titre de comparaison, les États-Unis dépensent 2 milliards par an pour l’aide aux Vétérans, ce qui ne fait d’ailleurs qu’une moyenne de 1 000 dollars environ par personne. Elle est toutefois
d’un ordre de grandeur suffisant, selon les Vietnamiens, pour la décontamination des trois Points chauds, Danang, Bien Hoa et Phu Cat et des quelques autres de moindre importance (on en dénombre 28 en tout).

Le gouvernement américain n’a pas encore répondu à l’appel du Dialogue Group, mais d’autres initiatives se font jour.
Les Nations Unies cherchent à rassembler 5 millions pour Bien Hoa ;
l’EPA (Environmental Protection Agency) lance un programme conjoint avec l’Académie des Sciences et techniques du Vietnam pour étudier les possibilités de biodégradation de la dioxine.

Les raisons du changement de ton

Parlant de la nouvelle donne, Walter Isaacson invoque pour s’en réjouir le fait de marquer d’une pierre blanche le 35e anniversaire de la fin des hostilités,
le 15e de la reprise des relations diplomatiques entre les États-Unis et le Vietnam
et le Millénaire de Hanoi.
Ces raisons honorables semblent faibles. On envisagerait plutôt un infléchissement de la ligne de conduite américaine dans le sens d’une certaine « Realpolitik ».

Depuis quelques mois [2] on voit se multiplier aux États-Unis les débats à propos des suites durables de la guerre et principalement des épandages, une « épine » dans les relations entre les deux pays.
Ce fut d’abord, en décembre 2009 une série de cinq articles dans le prestigieux Chicago Tribune.
En janvier 2010 le Washington Monthly, très influent, y consacre sa table ronde mensuelle et publie quatre articles. En mars, c’est le tour du
Los Angeles Times.

Tous posent la même question,
reprise à l’occasion par des parlementaires : le Vietnam est-il assez important pour que les États-Unis s’attellent sérieusement au problème de l’Agent Orange ? La réponse, à l’évidence, est oui.
Danang est un excellent port en eaux profondes sur la mer de Chine. D’ores et déjà un navire ravitailleur américain est dans la rade de Cam Ranh pour des réparations importantes. Plus globalement, dans la situation géopolitique de l’Asie, les États-Unis ont besoin du Vietnam. Leur changement d’attitude
serait donc la conséquence de l’acharnement et du talent déployés par le Vietnam pour se redresser, d’abord, conquérir sa place dans l’Asie du Sud-Est ensuite, s’imposer enfin comme un partenaire mondial à part entière.
Marie-Hélène Lavallard

Notes

[1Faut-il rappeler la ferme déclaration du président Obama à ce sujet ? « C’est eux qui ont causé
le désastre, c’est eux qui doivent en assumer les conséquences ».

[2Dès mai 2009, un rapport au Congrès américain portait sur « Les victimes vietnamiennes de l’Agent Orange et les relations États-Unis-Vietnam ». L’auteur y suggérait l’adoption d’un plan d’aide pluriannuel comme l’une des mesures susceptibles d’améliorer l’« image » des États-Unis en Asie. (Congressional Research Service, May 28, 2009, Vietnamese victims of Agent Orange
and U.S.-Vietnam relations, Michael M. Martin, Analyst in Asian Trade and Finance.)