En suivant la piste des hommes – Notes sur le journal de bord ethnographique (...)

Dernier ajout : 24 juillet 2008.

Ordonné prêtre en 1945, et admis la même année aux Missions étrangères de Paris, Jacques Dournes a tout juste vingt-quatre ans lorsqu’il rejoint le Vietnam pour être assigné à la mission de Kala près de Djiring, en pays srê. De 1946 à 1952, il suit « la piste des hommes », de village en village, cheminant à pied comme les indigènes et avec eux, scrutant le Pays Montagnard des populations proto-indochinoises, entre Phan Thiet, Dalat et Kontum.

Une réflexion sur l’œuvre de J. Dournes doit se porter d’emblée au cœur de ses travaux pionniers, aller droit à ceux qui représentent à la fois une des plus audacieuses incursions dans les « jungles moïs » du centre du Vietnam et un apport spécifique d’un missionnaire à la connaissance ethnographique de cette région. Mon propos est ici de revenir sur son premier « terrain », en retenant les traits qui nous paraissent essentiels, en évoquant les points qui font de son journal de bord intitulé En suivant la piste des Hommes une œuvre majeure, et pourtant peu citée par les spécialistes, de l’ethnographie du Centre du Vietnam. [1]

Ce livre met son lecteur à l’assaut des hauteurs du sud-est de l’Annam, nous partageant l’histoire, la connaissance botanique, les techniques et les manières de penser de ses populations montagnardes : chez les Srê qui pratiquent la culture irriguée du riz, mais aussi chez les Röglai, Maa et Noup qui exploitent le mir (champ de montagne sur brûlis). Les étapes de son périple à pied sont rythmées par des veillées, dans lesquelles résonnent différents répertoires de gongs et se sirotent des goûteuses jarres d’alcool de riz, révélant à Dournes les dimensions sensibles, rituelles, symboliques de ces moments de sociabilité.

Outre le fait de poser les bases d’une ethnographie religieuse de la région, au travers de son observation de l’initiation et du rôle social des chamanes et sorciers, ses descriptions rendent compte du degré d’influence que les Chams d’autrefois ont exercé sur les Montagnards du sud de l’Annam : les pistes du sel, les trésors cham en terre röglai, les légendes des veillées contant le mariage de Cham avec des filles montagnardes, les techniques de labourage et jardinage, la science des constellations, le rapprochement des formes dialectales (röglai, churu, jörai et êđê) avec le cham ont été pour J. Dournes autant de rappels d’une histoire encore pré¬sente à la mémoire de l’homme des hauts plateaux, au point de conclure que « la piste qui remonte l’histoire montagnarde passe par le pays cham » (p.180).

Mais la figure de l’ethnographe ne doit pas dissimuler et faire oublier celle du missionnaire catholique, et le sac de J. Dournes contient à la fois des médicaments et le nécessaire liturgique pour célébrer la messe dans les villages avec des scouts srê. Ses pérégrinations lui donnèrent l’occasion de découvrir que la théologie, do¬maine dans lequel il excellait –et il le prouva au début des années 1960 en étant un des rédacteurs de Vatican II– et le pouvoir énigmatique et mystérieux de la parole du Christ pouvaient se retrouver dans la spiritualité et les pratiques animistes (figure de « la vierge à l’enfant » dans les légendes locales, parallèles entre les récits bibliques et ceux que les Montagnards font de la Genèse, du sacrifice du buffle, etc.).
À cet égard, J. Dournes partage avec les grands écrivains catholiques du vingtième siècle, comme Georges Bernanos et François Mauriac, cette exploration dans la pratique littéraire d’une vision chrétienne des choses ; mais il se distingue également de façon radicale de ses illustres prédécesseurs, par le fait qu’il propose à la fois une analyse ethnographique de ses récits, ainsi qu’une forme de christianisme plus personnelle dans laquelle l’expérience intime de Dieu et de l’Humanité est considérée comme ayant plus de valeur que l’adhésion au dogme. Il écrit : « J’ai d’abord cherché à connaître le Montagnard dans le cadre de sa tradition. Au terme de ce voyage dans l’âme d’un peuple, ce qui importe ce n’est pas la piste de terre, ce n’est pas le nom d’un village ou d’une espèce végétale, ce n’est pas la disposition orographique. Ce qui importe, c’est ce à quoi tout cela conduit : l’homme intime » (p.243-244). [2]

De ce journal de bord, un point de méthode ethnographique, ou plutôt un type de regard sur ces populations montagnardes, mérite d’être souligné puisqu’il fait généralement défaut aux différents colonisateurs et administrateurs de cette région : « Quant à ce qui manque pour être vraiment dedans, on peut le compenser par une sensibilité toujours en éveil et une sympathie constante. On ne connaît bien que ce qu’on aime, de cet amour qui suppose le désir de se rendre semblable à son objet, d’y pénétrer » (p.13-14).

S’immerger, apprendre la langue, marcher dans les pas des « animistes » : telle était la dé¬marche missionnaire de Jacques Dournes, qui fit de lui un incontournable ethnologue des hauts plateaux du Centre Vietnam.
Jérémy Jammes [3] Perspectives No 66

Notes

[1J. Dournes, En suivant la piste des hommes sur les hauts plateaux du Vietnam, Paris : Julliard, 1955, 251p.

[2Saigon : France-Asie, 1950, 281p. Pour une bibliographie de son oeuvre, lire l’article « Jacques Dournes, son œuvre. Une nouvelle bibliographie », Par Laurent Dartigues et Pierre Le Roux, MOUSSON, n°3, 2001 IRSEA.

[3L’auteur (jjammes yahoo.com) est affilié post-doctorant au Groupe Sociétés Religions Laïcités (CNRS-EPHE).