Entretien avec Dang Van Viet

Dernier ajout : 24 janvier 2010.

Le 5 mars 2009 à 14h30 j’ai eu la surprise de rencontrer dans son modeste appartement, certainement un homme hors du commun, Dang Van Viet. Une rencontre rafraîchissante et retranscrire ce moment, est un plaisir.

dang Van Viet et Le Thi Thu Thuy
« Je ne suis pas artiste !
Je ne suis pas militaire !
Ecrivain non plus.
Le destin a fait que je suis devenu militaire malgré moi et à la retraite je suis devenu écrivain et historien malgré moi.

Je vais vous parler un peu de moi :
Je suis le descendant d’une famille de grands mandarins, grands lettrés et grands généraux. Nos ancêtres sont les Trần, ces généraux qui ont vaincu les mongols au XIIIè siècle.

Mon arrière grand-père était régent sous la dynastie des Nguyen. Mon grand-père était agrégé ès lettres, le plus haut gradé de son temps, il a été, de ce fait, Directeur de la Faculté des lettres Văn Miếu, sous l’ancien régime…
Mon père Dang Van Huong était lui aussi Docteur ès lettres et mandarin, Ministre sous trois régimes différents : Bao Daï, Tran Trong Kim et Ho Chi Minh. Sous le régime de Tran Trong Kim, il était Chef de la Province de Nghe An. Il a participé au mouvement révolutionnaire de la Région, en collaboration étroite avec le secrétaire du Parti Tran Van Cung. Il a aidé à la libération de la Province Nghe An en août 1945, sans perte de sang. Ho Chi Minh l’a nommé ministre de son premier cabinet.

Un véritable bouleversement s’est produit avec la Réforme agraire de 1953 à 1955. Mon père était ministre en fonction du Gouvernement, mais il a été cité devant le tribunal des paysans. Le Président Ho Chi Minh est intervenu, mais mon père a été écarté du mouvement des paysans et il est mort dans son village natal. L’effet a été énorme sur toute ma grande famille, d’autant plus que nous avons tout perdu. Ce fut la dispersion générale de notre famille en Amérique, en France en Australie. J’ai actuellement un cousin, Dang Van Ky, professeur à Polytechnique, à la fois, Directeur d’un Institut de recherche scientifique à Paris. J’ai une petite sœur, Dang Thi Tam, Docteur en psychologie infantile et professeur en Illinois (USA).

J’étais dans mon enfance avec mes parents, mandarins à Hué, où j’ai suivi mes études primaires et secondaires (4 ans au Lycée de la Providence, avec les pères des Missions étrangères, 4 ans au Lycée Khai Dinh, òu j’ai passé mon bac mathélém). Ensuite je suis allé à Hanoi où j’ai entrepris des études de médecine pendant 3 ans.

Quand la révolution d’août 1945 est survenue, je me suis engagé dans l’armée de Ho Chi Minh, j’avais 25 ans. Je suis né en 1920, dans le mouvement révolutionnaire. Bien que sans passer par aucune école militaire. J’ai toujours gagné les batailles grâce à mes aptitudes militaires innées. J’ai été Commandant en chef du Front de la Route coloniale No 9 (Dong Ha à Savanaket) à 25 ans, en 1945. En 1946 j’étais commandant du Front RC7 (Dien Chau, Sâm Nua).

J’ai été commandant du Front RC4 de 1947 à 1950, après je passais au commandement du Front de la RC6 …(1953).

Batailleur malgré moi…
En 1949 , Le Général Vo Nguyen Giap a décidé de former deux régiments d’élite - Le régiment 174 et le régiment 209. Giap avait nommé les principaux chefs de Régiment
E 209 : Le Trong Tan (chef de Rég.), Tran Do (Commissaire politique).
E174 : Dang Văn Viet (chef de Rég.), Chu Huy Man (Commissaire politique).
Vers la fin de l’année 1950, le Général Giap a organisé la campagne des frontières, nous avions libéré Dong Khe, fait prisonniers Lepage et Charton, nous avions exterminé 5500 soldats (morts et prisonniers) sur 6000 du CEF en 7 jours. Actuellement cette bataille est reconnue comme l’une des grandes batailles mondiales avec Dien Bien Phu, Waterloo, Pearl Harbourg....
Après j’ai participé à la libération de la Zône militaire Ouest avec la prise de Moc Chau, un point fort et important - en une nuit. J’avais bien étudié le terrain et adopté la tactique appropriée.

Avec 20 000 mines et leur 2000 tonnes de fils barbelé, l’ennemi ne pense pas à la défaite, le poste était pour lui imprenable.
Nous étions tellement en infériorité dans tous les domaines. J’avais bien manœuvré et organisé l’attaque. À Dien Bien Phu mon régiment 174 a été le vainqueur d’Hélène, il a contribué à la libération du Sud avec la prise de Buon Me Thuot et l’extermination de la 23è division de l’armée du Sud.
Mon régiment a toujours été vainqueur dans les combats, il a été promu deux fois héros national de l’armée. 20 de ses officiers ont été nommés généraux, sauf son commandant ! Il est condamné à être lieutenant colonel à vie.
Plus de 100 de mes soldats ont été promu colonels. J’aime mon pays, mon plus grand vœu pour toute ma vie a été de gagner la liberté et l’indépendance de mon pays et de participer à sa reconstruction … que Liberté, Egalité Fraternité soient pour tous les pays ; dans mon enfance j’ai été témoin des injustices et des mesures de répressions sauvages du régime colonialiste à la moindre velléité de résistance.

Mes malheureux compatriotes étaient envoyé à Poulo Condor ou étaient décapités sur place.

Je ne fais pas partie de la classe des pauvres, mais nous, les petits intellectuels, nous connaissions à fond la barbarie du régime colonialiste, ce dont nous ne voulions pas, c’est du colonialisme français. Le peuple vietnamien n’a aucune haine pour le peuple français.
J’ai toujours été à côté de Ho Chi Minh, c’était un grand révolutionnaire, un grand communiste et un grand patriote. J’étais très proche de lui et j’ai toujours appliqué ses paroles.

Ma femme était aussi dans l’armée, je l’ai rencontré à la Croix Rouge, elle était pharmacienne de première classe, elle avait son « bac philo ». Après la guerre elle a travaillé au Ministère de la Santé, et puis elle a été directrice d’une usine de produits pharmaceutiques, elle est morte il y a 11 ans, j’ai eu avec elle deux enfants, un garçon et une fille et j’ai quatre petits enfants.

Après la retraite, comme mon temps est libre, je me suis mis à écrire quelques livres, je suis devenu écrivain malgré moi. Avec la guerre j’ai gagné 117 batailles sur 120 - 5 fois blessé, plus de 30 fois, j’ai été entre la mort et la vie.
Mon peuple m’appelait : « Grand Roi » de la RC4, le « Tigre gris » de la RC4, ou encore « Héros de la RC4… ». Des français m’ont appelé « mon petit Napoléon ». J’aime bien qu’on m’appelle « Le vieux soldat ».
J’ai reçu le premier grand Prix littéraire National pour mon livre « La RC4 embrasée ». « Les mémoires du vieux soldat » a été classé premier parmi les autobiographies de l’année 2004 (BBC).
Je viens d’achever en 2008 le premier livre d’histoire militaire du Vietnam.

Nous avons vaincu plus de 20 invasions étrangères : 13 contre les chinois, 3 contre les mongols, 2 contre les français, 1 contre les américains et 1 contre les japonais. Nous sommes arrivé à garder notre intégrité territoriale et notre culture.

On doit en déduire que le Vietnam a une stratégie militaire bien à lui qui ne ressemble en rien à la théorie militaire des chinois (Ton Tu), ni à la théorie militaire européenne (Clauzwits). Nous avons su sauver notre pays pendant les guerres anti-française et américaine, en retour nous avons aussi commis des erreurs dans la conduite de la guerre comme à Quang Tri – Mau Than - Cambodge".

Dang Van Viet, malgré les injustices subies et non réparées, garde toujours foi en l’avenir de son pays, de son peuple, mène une vie saine, sobre, utile ; à 90 ans, il continue à écrire ses derniers livres, à jouer au tennis, à circuler sur vélomoteur à travers les rues populeuses de Hanoi, avec toute la fraîcheur d’âme, la lucidité d’un « Vieux jeune soldat ». propos recueillis par Dominique de Miscault avec l’aide toujours amicale de Le Thi Thu Thuy