Entretien avec le Général Pham Phu Bang

Dernier ajout : 23 janvier 2010.

Et si l’armée vietnamienne n’était qu’un souvenir ?

« Avec la pluie, on garde les visiteurs.
La pluie n’a pas de cadenas ou de chaînes mais elle a ce pouvoir »

Il pleuvait des trombes ce 29 mai 2009, lors de mon entretien avec le Général Pham Phu Bang. L’homme est très accueillant, il provoque la sympathie, il est maigre, il paye aujourd’hui son dévouement à sa Patrie, il ne pèse plus que 45kg. Pham Phu Bang est resté 66 ans en première ligne. La liberté cela se paye dit-il avec douceur. Il a parcouru plus de 10 000 Kms à pied du Nord au Sud avec 30 Kg sur le dos.

« Il y a eu véritablement deux guerres, la guerre française et la guerre américaine et en même temps, elles ne peuvent pas être séparées. J’ai rejoint l’armée en 1945.
Dès lors, je n’ai plus eu de vie de famille. Je n’ai pas vu ma mère pendant trente ans, c’est à dire jusqu’à la Libération de Saigon en 1975. Elle était à Saigon et moi au Nord. Je dois vous dire que 1975 fut vraiment une période radieuse quand des millions de jeunes et de soldats ont libéré le Sud Vietnam. Un soldat a été capable de porter une lettre à pied de Hanoi à Saigon. Cela pouvait prendre de trois mois à un an. J’ai moi-même reçu une lettre de ma femme après deux ans et du fait qu’elle avait subit toutes les intempéries, elle était illisible. Je n’ai pu que l’embrasser. La guerre c’était cela.

J’ai participé à l’attaque de Mau Than à Ho Chi Minh Ville, mais j’ai été blessé à la tête et aux jambes. Il aura fallu quarante cinq jours pour que je puisse voir un docteur. Nous étions en pleine jungle. Il n’y avait pas d’anesthésie. Le médecin m’a dit : « essayez de ne pas crier »
J’avais encore un morceau d’obus de la 25ème Division - la Foudre des Tropiques qu’il devait extraire. Le docteur fit venir son bel assistant et dit « regardez son beau visage, Oncle, et ne criez pas ».

Des milliers d’hommes n’ont pas vu une femme pendant des années. Quelques fois des musiciennes venaient encourager les troupes à Dien Bien Phu. Nous ne faisions qu’un vœux, « belles filles, restez devant nous que l’on puisse vous regarder… »

Il y avait le régiment de Nguyen Thi Dinh qui était un régiment de femmes. Madame Dinh dirigeait l’Union des femmes soldats. Ses soldats apportaient nourritures et munitions à l’Armée réfugiée dans les montagnes du Centre. Elles étaient aussi téléphonistes ou médecins et là aussi pour humaniser les hommes.

Une jeune femme chantait au moment des opérations sans anesthésie.
Même si les consignes étaient de ne pas tirer avant d’être sous le feu ennemi, en 1946, nous avons dû nous défendre à Hué, sur le Lycée National, celui là même où j’avais étudié quelques années avant et où j’avais des amis.

…Et encore cette guerre larvée interminable contre les chinois de 1960 à 1988…
Un des souvenirs les plus pénibles c’est cette guerre sous la pluie, affamé, toujours mouillé de 1945 à 1952 : « marche ou crève » pas d’alternative, jusqu’au moment où le commandant de compagnie nous a apporté un morceau de plastique, une merveille de modernité. Cette protection apparaissait, à l’époque comme une merveille de la technologie.

« Jours après jours, mois après mois, années après années elles apportaient riz et munitions. Qu’est-ce que cette vie, cette vie de guerre.
Cinquante ans de guerre contre toutes les armées du monde… »

Huu Gnoc a dirigé un camp de prisonniers de guerre, il serait intéressant de recueillir son témoignage. Il y a aussi ce général marocain français blessé, dans les mines de charbon …Toutes les guerres se ressemblent. Il a épousé une cochinchinoise et plus tard a emmené ses trois femmes marocaines, il avait 3 filles noires, mais il n’a reconnu que la vietnamienne. Nelcya Delanoë a recueilli son témoignage qu’elle a publié dans Poussières d’empires. [1]

En ce qui concerne la situation militaire aujourd’hui au Vietnam Pham Phu Bang pense que « l’exemple de la France, le budget militaire n’est pas assez élevé et pourtant il l’est toujours trop aux yeux du grand public. Aujourd’hui il est au minimum, quant aux effectifs, on ne sait pas exactement.
À cause du chômage, pour beaucoup de paysans, l’armée reste une issue mais c’est très difficile d’y entrer.

À nos yeux, encore aujourd’hui, votre philosophie est un luxe voir François Julien et Raymond Devos ! C’est tout l’écart entre nos pays ».

Bibliographie : Martha Hess “ Then the Americans came“ First print in 1993 NewYork Entretien avec Dominique de Miscault

Notes

[1Broché Paru le : 24/08/2002 Editeur : PUF ISBN : 2-13-052915-1 EAN : 9782130529156 , 222 pages, 330 g 15cm x 22cm x 1,8cm
Trahir n’est jamais un acte innocent.
Encore faut-il savoir qui trahit, qui est trahi, et pourquoi. De Hô Chi Minh à Hassan II, à travers le destin méconnu d’un groupe de soldats marocains de l’armée française envoyés combattre en Indochine, ce livre offre une relecture totalement inédite de la décolonisation. Ces recrues désertèrent en effet le Corps expéditionnaire français (où les combattants non-français étaient la majorité) et rejoignirent le camp du Viet-Minh.
Par solidarité entre ressortissants de peuples colonisés ? Par sympathie idéologique ? Par refus de servir une cause qui n’était pas la leur ? Par opportunisme ? Toujours est-il que, contre leur gré, ces hommes demeurèrent plus de vingt ans au Viêt-nam. Ils épousèrent des Vietnamiennes, eurent des enfants, et leur retour au Maroc, en 1972 seulement, souleva mille difficultés. Télescopage entre histoire collective et destins individuels, drainés par les circonstances tragiques de la fin de l’Empire français et les contradictions de la géopolitique ; mécanismes de mémorisation et d’oubli, pris dans l’instrumentalisation des idéaux les plus nobles par la raison des États ; témoignages des acteurs de l’histoire et épopée de la seconde moitié du XXe siècle, cette saga des familles maroco-vietnamiennes jette un jour cru et souvent bouleversant sur ce que furent les enjeux des guerres de décolonisation et de l’indépendance nationale.
Un travail indispensable et salutaire pour qui veut penser cette période et la nôtre en dehors des sentiers battus.