Entretien recueilli auprès du docteur Nguyen Thi Hoï

Dernier ajout : 26 mai 2011.

Entretien recueilli auprès du Professeur Nguyen Thi Hoï, médecin Émérite, le dimanche 13 mars 2011 lors du passage à Hochiminh-ville Ville de Nicole Trampoglieri et Dominique de Miscault. Rédaction Patrice Jorland


Je suis la sixième d’une famille de huit enfants et c’est pour cela que, dans le sud, on m’appelle « tante sixième ». Nous sommes originaires de Binh Dinh, au centre du pays. Nous y sommes tous nés, des mains de notre grand-mère qui était sage-femme, mais nous avons vécu à Saigon car mon père, qui était postier, convoyait le courrier par train entre cette ville et Tourane, l’actuelle Danang. Après 1945, il a milité dans la jungle car il était membre du Parti Communiste Vietnamien.
Au début de 1945, il y a eu des bombardements américains sur Saigon en relation avec le coup de force japonais du 9 mars, et la famille a été évacuée à Binh Dinh, à l’exception de ma grande sœur, qui passait le brevet, et de moi, qui étais à l’école primaire. Notre père devait venir nous chercher, mais avec le 23 septembre, c’est-à-dire la première intervention armée du corps expéditionnaire français dans le sud, nous sommes restées bloquées. J’avais onze ans et demi et, jusqu’en 1975, je suis restée coupée de mes parents et n’ai plus reçu de leurs nouvelles. Après 1975, au moment de la réunification, nous avons été obligé de préparer notre mère à cette rencontre plus qu’inattendue après 43 ans d’absence suite de la séparation du 17e parallèle .

Mes études en France

Nous avions un cousin, qui était parti en France avec une bourse pour faire des études à l’École des Ponts. Il épousera plus tard une Française qui
avait été déportée pendant l’occupation. Notre cousin a voulu nous faire venir, car ma sœur avait une primo-infection, mais celle-ci avait gagné le maquis dans le delta du Mékong avec ses amis. Ce groupe a été contraint de se disperser du fait des opérations de l’armée française et ma sœur est revenue à Saigon pour ne pas me laisser seule. Elle m’a confiée à une voisine et est partie en France. J’ai été admise dans une école française, ce qui m’a obligée à passer le certificat d’études primaires français, alors que
j’avais déjà l’équivalent vietnamien. Des manifestations de lycéens et d’étudiants étaient organisées contre la guerre et je séchais les cours pour y participer. La directrice de l’école a prévenu ma sœur, qui m’a alors fait venir en France, où je suis arrivée en 1949. J’ai habité rue de la Contrescarpe, dans le 5e arrondissement de Paris. Comme j’avais également une primo-infection, on m’a envoyée en Haute-Savoie
et j’ai alors préparé le bac par correspondance. Avec une bourse, j’ai entrepris ensuite des études de biologie et de microbiologie à l’Institut D’Arsonval, qui duraient trois ans et devaient me permettre de travailler dans un laboratoire d’analyses médicales J’ai été beaucoup aidée par le directeur des études et un des enseignants qui étaient membres du parti
communiste français. Comme la formation que je suivais n’était pas d’un très haut niveau, j’ai pu acquérir mon diplôme sans difficulté politique.
Pourtant, j’étais une militante active du PCF, dans ce qu’on appelait un groupe de langue qui réunissait les Vietnamiens, j’étais membres de l’Union des vietnamiens de France et je participais à leur groupe culturel. Nous rédigions un bulletin clandestin dans une mansarde, dont nous faisions des tirages à l’alcool.

Je suivais des cours de marxisme-léninisme à l’Université nouvelle, rue
du Renard, participais à un club de femmes, à l’organisation des travailleurs
scientifiques, à une chorale de jeunes et à un groupe théâtral. Nous donnions des représentations lors des fêtes, en particulier au moment du Têt. Tous les ans nous nous rassemblions à la salle MAUBERT MUTUALITÉ avec des centaines d’amis français et vietkieus . Notre répertoire était des chants patriotiques et des pièces venant des maquis, si bien que quand je suis rentrée au pays, tout le monde était étonné de voir que je connaissais ces chansons. Après l’arrestation de Jacques Duclos, nous avons dû passer dans la clandestinité car les autorités françaises recherchaient les relations entre le PCF [1]]] et les Vietnamiens. J’aimais beaucoup Jacques Duclos que j’ai entendu parler au Vél d’Hiv. C’était un orateur tout feu tout flamme et j’étais enthousiasmée
par ses discours.

Le chemin du retour
Après les entretiens de Fontainebleau, le président Ho Chi Minh était retourné au pays avec un groupe de diplômés et, par la suite, des retours étaient organisés chaque année pour ceux qui avaient obtenu leurs
diplômes. Ceux-ci rentraient en passant par les pays socialistes et il fallait franchir la frontière de manière discrète pour aller prendre l’avion en Belgique ou en Suisse. Ces retours étaient organisés avec le PCF,
le Parti du Travail Suisse et le Parti communiste de Belgique. J’ai terminé mes études en 1954, ai ensuite effectué un stage à l’Institut de Physique et Chimie Pierre et Marie Curie dans le quartier latin, puis je suis rentrée au Vietnam en 1955, en même temps que ma sœur. Celle-ci est passée par la Belgique et moi par la Suisse. Nguyen Khac Vien, qui dirigeait alors l’organisation des Vietnamiens en France et
n’était pas encore mon beau-frère, avait organisé les choses de cette façon.

Nous sommes passés en Suisse accompagnés par un militant du PCF qui nous servait de guide et de couverture. Dans notre groupe, nous étions trois femmes et, à notre arrivée à Zurich, le camarade français a donné à chacune d’entre nous un brin de muguet, car c’était le premier mai. À l’aéroport de Zurich, je tremblais comme une feuille, mais il n’y a pas eu de problème. Nous sommes descendus d’avion à Prague et la ville était décorée pour le 1er mai. C’était la première fois que je voyais tant de drapeaux, y compris celui du Vietnam, les portraits des dirigeants. La ville était en fête. On nous a donné des vêtements car nous n’avions que ceux que nous portions sur nous. De Prague, nous avons rejoint Moscou via Berlin et Varsovie, puis pris le Transsibérien et rejoint le Vietnam en passant par la Chine. La totalité du voyage a pris deux mois, avec bien entendu des étapes. À Moscou, notre ambassadeur nous a fait visiter
la ville. J’ai dit ma surprise de voir des personnes habillées de beaux manteaux mendier dans les rues. On m’a répondu que c’étaient d’anciens aristocrates, de là leurs habits, dont les biens avaient été confisqués et c’est à cause de cela qu’ils mendiaient. J’ai également été surprise de voir qu’à côté de bâtiments modernes, il y avait de vieilles bicoques en mauvais
état. Je croyais que le socialisme était capable de tout régler en un tournemain. Je me souviens également de l’arrêt à Omsk : j’avais voulu sortir du train et me suis adressée à un soldat, qui m’a soulevé de terre
comme un fétu de paille. C’était un colosse, qui me fit penser à Paul Kortchaguine, le héros du roman de Nicolas Ostrovski « Et l’acier fut trempé ».

De l’autre côté de la frontière chinoise, le train a traversé des zones très pauvres et fort peu habitées. Les maisons étaient très basses et on m’a expliqué que c’était à cause du froid. J’ai alors compris pourquoi
on dit en Chine que l’on saute par-dessus le toit de la maison. À cette époque, la Chine et le Vietnam, c’était comme « les dents et les lèvres ». Nous avons été très bien reçus et on nous a donné de nouveaux
vêtements. Nous sommes arrivés à Hanoi deux jours seulement après la remise de la ville aux autorités vietnamiennes. Haiphong était encore occupée.

Au ministère de la santé

À mon retour, j’ai commencé à travailler au ministère de la santé et cela pendant vingt ans. Les débuts ont été difficiles. On nous a fait passer des épreuves afin de savoir si nous pouvions nous adapter à nos nouvelles conditions de vie. J’ai commencé à travailler dans un hôpital aux côtés de cadres médicaux du Sud « regroupés » au Nord après les accords de
Genève, mais plusieurs d’entre eux me reprochaient d’être « beurre et fromage », c’est-à-dire d’avoir séjourné dans un pays capitaliste pendant mes études alors qu’ils étaient restés sous les bombes. Pourtant je travaillais dix heures par jour et dans des conditions précaires. Il fallait laver la verrerie qui avait contenu du sang ou des selles sans gants ni désinfectants, et avec les risques afférents. Le seul désinfectant dont je disposais était du Crésyl. On m’observait tout le temps, même à la cantine où l’on voulait vérifier si je savais me servir de baguettes. Les incompréhensions de ce genre sont sans doute inévitables et moi, je voulais
prouver que j’étais rentrée pour servir le pays. Le premier ministre Pham Van Dong nous a réunis pour voir comment les choses se passaient pour nous. C’est la première fois que j’ai rencontré le président
Ho Chi Minh, qui est entré dans la pièce par une petite porte et s’est entretenu avec nous. Il a vu ma bague de fiançailles et s’en est étonné : « Fiancée si jeune ? ». J’ai répondu que mon fiancé rentrerait bientôt de ses études en France et il m’a demandé si je comptais poursuivre mes études. J’ai dit que mon but était de rembourser par mon travail en temps de
paix ce que nous n’avions pas pu donner pendant la guerre. La deuxième fois que j’ai rencontré le premier ministre Pham Van Dong, ce fut en 1967, juste avant mon départ pour un stage en France. À ce propos, j’ai eu des problèmes car la fonctionnaire du quai d’Orsay se souvenait de moi à cause de la manière dont la photographie de mon premier passeport était
éclairée et parce que j’avais quitté la France en 1955 sans prévenir.
Après trois ans d’épreuves, on a voulu savoir si j’étais une communiste sincère avant de m’accepter dans le parti. Lors de sa venue au Vietnam, Jeannette Vermeersch, l’épouse de Maurice Thorez, a apporté les documents prouvant que j’avais été une militante du PCF et j’ai
été admise au PCV en comptabilisant mes années d’ancienneté au PCF. Durant les vingt années qui ont suivi mon retour au Vietnam, j’ai pu faire
des études de médecine et ai reçu des responsabilités de plus en plus importantes, au travail, à la municipalité de Hanoi, dans les syndicats.
35 ans après Nous étions cinq enfants à vivre au nord, ma sœur, deux frères plus âgés que moi et un plus jeune. Le septième enfant avait été tué pendant la guerre française et le benjamin, le huitième, est allé combattre au sud après avoir accompli des études en URSS. Il a été tué pendant la guerre américaine. Nous avons donc perdu aux combats deux membres de notre famille. Mais j’étais restée sans nouvelles de mes parents depuis
1945. Par mon mari, qui était parti dans la jungle du sud, nous avons appris que notre père était décédé en 1972. Il avait été interné dans un hôpital psychiatrique et parlait constamment de ses deux filles.

En 1975, quand j’ai pu regagner Hochiminh-ville après la réunification et que je suis allée à notre maison, j’ai fait du bruit, parlé avec les voisins avant d’entrer, afin de ne pas surprendre ma mère. Par la suite, nous avons pu nous occuper d’elle jusqu’à son décès en 2001, ce qui nous a permis de rattraper un peu du temps perdu. Mais nous étions hantés par le fait que nous ne savions rien de la disparition du benjamin, ni la date ni le lieu de sa mort et sa dépouille n’avait pas été retrouvée. Les services de l’armée n’ont pu me donner d’indications et je me suis adressée par lettre à un médium en lui donnant seulement le nom et l’âge de mon frère. Deux jours
plus tard, le médium m’a téléphoné et m’a demandé si mon frère était grand, maigre et avec des cheveux bouclés. C’était vrai et on a pu retrouver la dépouille à la frontière du Cambodge.

Henri Carpentier
Après 1975, j’ai travaillé à l’institut Pasteur de Ho Chi Minh-ville. Je partais en France tous les deux ans pour des stages et, en 1982, j’ai rencontré Henri Carpentier qui dirigeait l’Association médicale franco- vietnamienne, ainsi qu’Henri Van Regemorter qui s’occupait la Cooperation scientifique france- Vietnam avec le Comité d’État de la Science du Vietnam et Yvonne Capdeville avec l’institut national d’hygiene et d’epidemiologie-, INHE Hanoi.
Ils nous ont beaucoup aidés pour l’organisation des stages, mais j’ai parlé à Henri Carpentier des besoins de l’institut Pasteur, notamment pour combattre la tuberculose qui faisait les mêmes ravages qu’en 1945, et lui ai fait part des bons résultats obtenus au Nord grâce au BCG. Je lui ai dit que nous avions besoin de transferts de technologies et de savoir-faire, qu’il nous fallait pouvoir produire nous-mêmes le vaccin dans un esprit de souveraineté. Henri était ravi. Il m’a emmenée chez Rhône-Poulenc, mais cette entreprise
voulait nous vendre ses vaccins. Henri a pris des contacts avec la CEE, l’UNICEF, a réuni des fonds et a puisé dans les siens, ou plutôt dans ceux du cabinet de gynécologie de sa femme, Arlette, rue Payenne. Il fallait aussi obtenir la coopération de l’institut Pasteur de France, car le nôtre était délabré, vieillot et son personnel devait être mis à niveau. Jean Oberti
a joué un rôle déterminant pour la formation scientifique.

C’est ainsi que nous avons pu créer notre laboratoire de production de BCG. Henri est venu à plusieurs reprises pour suivre l’état d’avancement des travaux, avec des agents électriciens d’EDF recrutés par Raymond Mignot. Il y avait Ammour et Alain Dussarps qui, au début, était très réticent à se rendre à Hochiminh-ville, mais une fois sur place, il a immédiatement attrapé le virus vietnamien.

La leçon que je retire de cela est que la solidarité est un bien très précieux. L’exemple d’Henri Carpentier en est la preuve. Pendant la guerre américaine, il nous a fait parvenir des valises de chirurgie de temps de guerre, des bicyclettes dont la dynamo permettait d’éclairer les tables d’opération. Il a fait parvenir à l’institut Pasteur de Ho Chi Minh-ville deux conteneurs de matériel déclassé d’EDF, le materiel médical viendra après avec le concours des contributions des amis de AAFV ET d’autres ONG. On a pu construire et équiper le laboratoire en deux ans. Nous étions fiers de produire nous-mêmes notre vaccin. L’inauguration du Labo BCG, s’est faiteen présence de Charles Foiurniau.
Tout ce récit est la preuve d’une réelle amitié et Solidarité entre notre peuple et le votre. Une collaboration difficile requérant beaucoup d’énergie, de cœur et de sueur.

Notes

[1[[La manifestation du 28 mai 1952 contre la venue en France
du général américain Ridgway, qui commandait en Corée, fut
violemment réprimée et Jacques Duclos emprisonné à la suite
de la fouille du coffre de sa voiture où deux pigeons avaient
été trouvés. Le ministre de l’intérieur de l’époque déclara qu’il
s’agissait de pigeons-voyageurs grâce auxquels la direction du
parti communiquait secrètement. L’affaire tourna court lorsque
la police constata que les volatiles étaient morts et destinés à la
casserole (NDLR).