Fête dans un village « Ko Tu »

Dernier ajout : 21 février 2008.

Fête dans un village

Vautré au fond d’une large vallée où l’on cultive le thé et de petites rizières, le village est composé de quelques maisonnettes basses à l’allure bien modeste, seules une ou deux maisons plus hautes signalant les familles plus aisées. Une épicerie-bazar, « tap hoa » en vietnamien, et un café avec ses tables basses en plastique et son billard où se retrouvent quelques jeunes.
Sur un terre-plein a été construite la maison commune que l’on va aujourd’hui inaugurer.

On a accroché aux parois les photos des personnages importants, le portrait de « Bac Ho » et les diplômes du village.
Sur le terre-plein a été dressé un mat peint de couleurs chatoyantes et surmonté d’une sorte de plumeau. Un buffle tourne inlassablement autour du mat auquel il est solidement attaché par une tresse de bambou. De part et d’autre du mat ont été érigés deux gros bambous dont les extrémités se touchent et où sont suspendus des motifs décoratifs.
Des hommes tournent autour de cet ensemble en rythmant leur pas à l’aide du petit tambour et du gong. Ils ont revêtu pour la circonstance leur tenue de fête : l’un d’eux ainsi a trouvé très seyant d’arborer une vareuse militaire et un béret.

Voici que la « sono » annonce que la cérémonie est ouverte et pour cela un petit spectacle va commencer. Modernisme oblige, un orgue électrique accompagne sur un rythme approximatif une jolie danse traditionnelle exécutée par le groupe des jeunes adolescentes.
Après une pose permettant que les derniers invités arrivent (très souvent porteurs d’un cadeau), on reprend la musique des gongs et les danses autour du mat.

Le moment du sacrifice est venu. Le chef du village invite d’abord un invité de marque (certainement un responsable du district) à porter le premier coup à l’aide d’une lance factice. Après ce simulacre, le vieil homme s’arme d’une lance portant à son extrémité une longue lame acérée. Le buffle excité tourne et fonce donnant des coups de tête dans sa direction. Soudain le coup part et la lame s’enfonce déséquilibrant l’homme. Un homme plus jeune et plus fort prend la lance. Son coup est prompt et fatal. La bête mortellement touchée tourne encore un instant, crachant des flots de sang avant de s’effondrer. Les hommes se précipitent pour lui serrer solidement le mufle pour éviter l’hémorragie. Le chef coupe un toupet à l’extrémité de la queue de l’animal et le lance au sommet du mat. Il va falloir s’y reprendre à plusieurs fois pour qu’enfin la touffe de poils reste sur le sommet. Signe que l’on peut manger la viande du buffle sacrifié.

On nous invite à monter dans le « rong » où l’on nous fait place sur une natte au centre de laquelle sont servis les mets : riz, bœuf sauté aux oignons, grenouilles, hérisson, riz cuit dans un bambou ou riz gluant cuit dans la feuille de bananier pliée pour imiter l’oreille du buffle. La chaleur et l’alcool mêlées échauffent l’ambiance.

Il est temps de saluer et remercier nos hôtes pour leur accueil si chaleureux. On nous invite à revenir comme des amis, on échange même un numéro de téléphone pour garder un lien.

Certes, ici on ne vit plus totalement à l’écart du modernisme et cette évolution normale améliore la vie de ces petits paysans. On n’est plus à l’époque où Condominas vécut chez les Mnong Gar (« Nous avons mangé la forêt » !). Pourquoi faudrait-il arrêter le temps, pour satisfaire nos rêves d’exotisme ? Les Ko Tu du village de Toong Coi gardent en mémoire leurs rites et coutumes sans être fermés aux évolutions du monde moderne. Avec aussi toutes les contradictions que cela peut supposer, mais ceci est un autre discours.
Jean Cabane

Portfolio

  • Femme au chapeau cônique