Focus sur la situation et l’actualité religieuses au Vietnam - Perspectives (...)

Dernier ajout : 25 août 2008.

Focus sur la situation et l’actualité religieuses au Vietnam.

Certains vous parieront tout naturellement de bouddhisme, sans forcément mesurer ce qui rapproche et ce qui distingue un bonze d’un autre, celui-ci paré de sa tunique jaune safran

et rattaché à la congrégation du sangha de bouddhisme theravada du Vietnam, celui-là portant tunique marron et suivant les rites et enseignements du grand véhicule. D’autres mentionneront la longue histoire de la communauté catholique, la seconde d’Asie derrière celle des Philippines, des heures glorieuses de l’évangélisation triomphante et des actions caritatives aux moins resplendissantes des persécutions passées et des défiances plus contemporaines. D’autres encore vous parleront de mystérieuses sectes plus ou moins baroques ou austères, caodaïsme et Hoa Hao en tête, donnant au Vietnam méridional, une teinte si particulière. Il y a ceux qui piqueront votre curiosité en mentionnant le nom d’associations religieuses dont vous n’avez jamais entendu parler jusqu’alors, qu’elles soient de création vietnamienne (tu ân hiêu nghia) ou étrangère (bahai) ; ceux qui vous étonneront par l’existence de diverses mouvances protestantes, vous faisant ainsi prendre conscience, qu’ici comme ailleurs dans le monde, les sectes évangéliques se montrent vivaces et prosélytes, tout particulièrement auprès des populations montagnardes des Hauts plateaux du Centre ou de l’arc montagneux du Nord Vietnam ; ceux qui penseront vous rassurer en confirmant qu’ici l’Islam, ultra-minoritaire et apaisé n’est pratiqué que par des dizaines de milliers de Cham. Et il y a ceux enfin qui vous diront qu’en dehors du culte des ancêtres et du culte de la raison, point de salut. Telles sont les réponses, aussi diverses que fondées, qui aiguiseront un peu plus encore votre désir de comprendre le rapport des Vietnamiens à la religion en ce début de troisième millénaire.

Plutôt que de hiérarchiser par croyance ou par confession, c’est en considérant cette pluralité que l’on se rapprocherait le mieux de la situation religieuse du Vietnam. Pluralité car on y trouve pratiquées les principales religions institutionnalisées au point que l’on ne peut réellement parler de religion dominante comme ce peut être le cas dans d’autres pays d’Asie du Sud -Est. Pluralité toujours lorsqu’on considère la réalité de pratiques quotidiennes qui n’empêchent pas un bouddhiste d’assister à la messe lors des principales festivités chrétiennes et inversement ; qui n’empêchent pas moins un sceptique ou un non-croyant de fréquenter un lieu de culte (temple abritant une divinité protectrice, pagode réputée ou temple hindouiste à Ho Chi Minh Ville)

temple hindouisteà la veille d’une décision importante engageant son avenir. Pluralité enfin lorsqu’on intègre à ce tableau la persistance de tout un lot de croyances archaïques, présentes dans les zones de montagnes et en milieu rural (rappelons que plus de 80% de la population vietnamienne vit à la campagne) qui sont venues s’agréger aux théologies ou aux systèmes de pensée asiatiques plus structurants (bouddhisme, confucianisme, taoïsme notamment) au point d’engendrer de nouvelles pratiques et croyances. Dernier phénomène actuel ajoutant à cette pluralisation, le pays poursuit aujourd’hui une intégration internationale qui ne se perçoit pas uniquement aux niveaux politique et économique mais également sous la forme induite d’une globalisation du religieux (existence de communautés religieuses vietnamiennes à l’étranger, mobilité accrue des hommes et des idées, accessibilité à de nouvelles croyances par le biais de nouveaux moyens de communication tel qu’Internet ... ).

Tirant certains héritages de la Chine, de l’Asie indianisée et d’une France impérialiste de laquelle il s’est inspiré simultanément de son rôle passé de « fille aînée de l’Eglise » et de ses expériences révolutionnaires puis laïques, le Vietnam, riche de sa diversité ethnique, culturelle et religieuse, a définitivement tourné les pages sombres de la guerre, de la division, de la manipulation des religions à des fins partisanes. Certes, tout est loin d’être simple et certains contentieux restent à régler. C’est ce que demandent ou clament parfois avec véhémence certaines organisations vietnamiennes agissant de l’étranger en rappelant les abus de pouvoir d’un des derniers régimes socialistes du monde et ses manquements envers certaines libertés fondamentales, la liberté religieuse faisant en l’occurrence l’objet de toutes leurs attentions de même que celles des défenseurs des droits de l’homme et d’observatoires internationaux. Il n’empêche que la jeunesse du pays (plus de la moitié de la population n’a pas connu la guerre et ses vicissitudes) et la vitalité économique (l’une des plus productives au monde) incitent à se tourner vers les espoirs et la prospérité à venir plutôt que vers les événements funestes du passé. De plus, le défi que représente l’intégration de plus en plus effective du vietnam dans le contexte de globalisation pousse l’Etat vietnamien à poursuivre, voire à accélérer, la redéfinition de sa politique religieuse : tout en préservant un contrôle sur des organisations religieuses dont on exige qu’elle soient enregistrées et rattachées au Front de la Patrie pour être légales, il leur reconnait, en contrepartie, le droit d’œuvrer dans certains domaines de la société (activités sociales et caritatives, avancées dans le domaine de la formation et de l’éducation par exemple).

En ce début d’année 2007, la situation pourrait se résumer ainsi :
D’après les statistiques délivrées par la commission des affaires religieuses du gouvernement, le Vietnam abrite plus de 20 millions de croyants, soit près d’un quart de la population qui se réclame d’une des six religions reconnues officiellement :
- le bouddhisme et ses 10 millions d’adeptes environ (à noter qu’une majorité de la population s’en réclame même si elle le pratique de façon lâche)
Le catholicisme et ses 6 millions d’adeptes
Le caodaïsme et ses 2,2 millions d’adeptes
Le bouddhisme Hoa Hao (dernière religion à avoir été reconnue en 1999) et ses 2 millions d’adeptes
L’islam concernant 70.000 Cham

Mosquée d'Ho Chi Minh Ville Mosquée d'Ho Chi Minh Ville
Le protestantisme qui dépasse le million de fidèles
En comparaison, les mêmes statistiques officielles donnaient en 1997 un total de 15 millions de croyants répartis comme suit :
- 7,620,803 bouddhistes
- 5,028,480 catholiques
- 412,344 évangélistes
- 1, 147,527 caodaïstes
- 1,306,969 Hoa Hao
- 93,294 musulmans

Il va sans dire que ces statistiques restent relatives et que cette présentation ne tient pas compte d’organisations qui n’ont voulu porter allégeance à aucune forme de pouvoir politique. Par bouddhisme, il faut ainsi entendre l’Eglise Bouddhique du Vietnam fondée en 1981 et non pas l’Eglise Bouddhique Unifiée du Vietnam (EBUV), apparue à Saigon dans les années 1960 et qui se trouve de facto en dissidence depuis 25 ans. Ceci est également vrai pour le caodaïsme et pour le bouddhisme Hoa Hao dont certains membres historiques rejettent l’authenticité et la représentativité des organisations mises en place.

Cathédrale de HanoiLe catholicisme s’est vu quant à lui grandement limité dans ses activités liturgiques, sociales ainsi que dans son organisation ecclésiastique, faute de normalisation des relations avec le Vatican Cathédrale d'Ho Chi Minh Ville. Quant au protestantisme, la situation est doublement complexe, du fait de l’atomisation de cette confession en de nombreuses sectes évangéliques et du prosélytisme qui s’opère auprès des minorités ethniques. Enfin, ces statistiques ne tiennent pas compte de fidèles d’autres
mouvements religieux non reconnues par l’Etat. Elles donnent cependant un certain état de la situation.
Ces derniers mois, des signes évidents et des actes forts ont prouvé l’assouplissement de la régulation étatique tels que la mise en application de l’ordonnance de juin 2004 sur la vie religieuse ou encore la sortie du pays de a liste noire des pays attentant à la liberté religieuse dressée par le Département d’Etat américain (désignation CPC, Country of Particularly Concern). L’annonce s’est faite au moment même où le pays accueillait à Hanoi le sommet de LAPEC, lequel a officialisé l’adhésion de son 150ème membre en présence d’un président américain qui, en outre, n’a pas manqué l’occasion d’assister à Hanoi à un office chrétien œcuménique hautement médiatisé

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Tout ceci a pu se réaliser grâce à une meilleure visibilité des activités menées précédemment à l’encontre des organisations protestantes (visite d’observateurs étrangers en septembre 2006, enregistrement d’organisations protestantes en octobre et novembre) et de certains dissidents (rencontre officielle des vénérables Thich Quang Do et Thich Huyen Quang de l’EBUV en septembre 2006 par exemple). Cela s’est fait aussi grâce au rapprochement avec le Vatican concrétisé par la mission du cardinal Crescenzio Sepe, préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, en novembre 2005 au cours de laquelle ce dernier a ordonné publiquement 57 prêtres sur le parvis de la cathédrale Saint-Joseph de Hanoï. Depuis, le Premier ministre Nguyên Tan Dung est allé à la rencontre du Pape Benoît XVI (fin du mois de janvier 2007), laissant augurer l’instauration prochaine de relations diplomatiques entières entre les deux états. Il s’agit de la première visite officielle d’un dirigeant communiste vietnamien au Vatican.

Autre nouveauté importante, un livre blanc sur la « religion et la politique religieuse du Vietnam » expliquant en près d’une centaine de pages la situation religieuse du pays et la politique mise en oeuvre a été publiquement présenté le premier février dernier. Ce même jour, le représentant des affaires religieuses a annoncé que conformément à sa politique d’enregistrement, le gouvernement allait ajouter à la liste 6 des religions officielles, deux nouveaux mouvements religieux directement liés au bouddhisme (tu ân hiêu nghia et tinh dô cu si phât hoi).
C’est peu de temps après que le vénérable Thich Nhât Hanh, un des principaux fondateur de l’EBUV installé depuis de longues années au village des pruniers (Dordogne) a décidé d’eff ectuer une visite de près de trois mois au Vietnam accompagné d’une importante délégation de bonzes. Preuve de la vitalité du bouddhisme vietnamien, cette seconde mission en près de trente ans (la première s’est déroulée début 2005) est également la preuve d’une volonté de dialogue, voire de reconnaissance internationale qui, en prolongement, a fait dire à l’actuel Premier Ministre que le Vietnam était prêt à accueillir la prochaine Conférence Internationale du Bouddhisme.

Derrière ces signes particulièrement encourageants de clarification juridique et, à l’évidence, de volonté d’instauration du dialogue, d’autres faits, tels le procès du révérend père Nguyen Van Ly en février dernier ou la publication, à la même date, du dernier rapport de l’association protestante Portes Ouvertes, incitent certains observateurs à rester vigilants et certains analystes à plus de circonspection dans leurs conclusions. Comme pour nous rappeller qu’au Vietnam plus qu’ailleurs, la question religieuse est toujours une question sensible. Et fondamentale à la compréhension tout phénomène social, politique et culturel.
Uchihara (Japon) Pascal Bourdeaux 10 juin 2007