Françoise Demeure - Perspectives No 62

Dernier ajout : 15 août 2008.

Françoise DEMEURE, qui a longtemps été membre de l’AAFV, a aujourd’hui quatre-vingt-trois ans, elle a été trente-six ans bénédictine et a vécu sur les Hauts plateaux du Vietnam vingt et un ans, de 1954 à 1975.
Elle nous raconte qu’en 1953 l’évêque de Kantoum, Paul Seitz, de passage au monastère de Vanves, avait fait part de son vœu d’implanter la vie monastique dans son diocèse, à Ban Mé Thuôt, sur les Hauts Plateaux.

« Avec quatre autres professes, nous sommes arrivées le 18 juillet 1954 au Vietnam, et le 21 juillet à Ban Ma Thuôt, le jour même des Accords de Genève ! C’était vraiment une intuition et une volonté extraordinaires de la part de cet évêque car, à l’époque, il n’y avait aucun catholique baptisé sur le Plateau du Darlac aujourd’hui renommé Dak Lak, dont le Père Bianchetti, des Missions Etrangères de Paris a été le responsable, de 1952 à 1974. En revanche, les Protestants Evangéliques étaient présents depuis une trentaine d’années déjà au Darlac. Nous partions avec un idéal, une foi encore plus grande, mais une naïveté incroyable ! À l’époque les autorités ecclésiastiques envoyaient en Mission les religieuses sans leur donner la moindre notion sur l’histoire, la géographie ou la culture, rien sur le pays. Nous arrivions sur cette chaîne annamitique au milieu des ethnies montagnardes sans en connaître la culture, avec comme seul bagage spirituel, aimer les autres, sans trop savoir ce que signifiait vraiment aimer le Christ dans le prochain. Nous vivions notre vie contemplative : nous chantions l’office en grégorien et en latin au nom de l’Eglise, cinq ou six heures par jour, alors qu’il nous fallait recruter des vocations vietnamiennes !

Dès juillet 1954, des centaines de milliers de vietnamiens du nord fuyant le communisme sont venus s’installer sur les Hauts Plateaux. Pas moins de trente villages de fervents catholiques à la foi démonstrative, avec leurs curés, ont surgi autour du centre de Ban Mé Thuôt, copies conformes de leurs villages du nord dans leurs constructions… Ils étaient très colonialistes à l’égard des montagnards. Ces villageois étaient courageux, mais ils étaient pour la plupart des hommes de la mer qui ne connaissaient ni la forêt ni sa faune. Que pouvait représenter cette incursion catholique vietnamienne dans une ethnie Rhadé (aujourd’hui appelée Edê) ? Au début, nous n’avons eu que des demandes vietnamiennes alors que nous étions en pays Rhadé !

Nous rencontrions une fois par mois l’évêque qui a vite compris l’ambiguïté de notre situation entre ces deux cultures différentes. Notre enthousiasme était intact, mais nous manquions de connaissances de base sur ces cultures. Les Pères, surtout les Rédemptoristes, insistaient pour nous confier leurs ouailles, des jeunes filles vietnamiennes de dix-sept, dix-huit ans qui venaient pour la plupart du littoral, en dessous du 17° parallèle, dont la foi était très mystique, et qui se retrouvaient dans une culture de la forêt ! Cela posait beaucoup de problèmes. Nous mesurions toute notre incompétence, baragouinions le Vietnamien, dans un environnement très différent psychologiquement. À quel catholicisme avions-nous à faire ? Très peu de ces jeunes filles purent rester : elles faisaient en moyenne un séjour de trois à dix-huit mois et repartaient dans la vie civile. Heureusement trois nouvelles professes sont arrivées de France dans les années qui suivirent, pour nous aider dans nos tâches.

Nous avions, bien sûr, surtout au début, des problèmes financiers car nous devions assurer notre gagne pain. Pendant six à sept ans nous vivions en partie avec des dons venant de France ou de donateurs locaux. Au même moment, la mission nous a octroyé dix hectares de caféiers qui ont mis cinq à six ans pour produire. Dès lors, nous vivions en auto subsistance. Nous avions aussi un verger, une ferme, et nous faisions bénévolement les travaux habituels des moniales, dont la fabrication des hosties. De cinq mille hosties, nous sommes vite passées à cinquante mille puis soixante mille !

A notre arrivée, nous avons été hébergées par une famille vietnamienne très généreuse, mais avons dû nous habituer au bruit et à la promiscuité du mode de vie vietnamien ! Les premiers bâtiments du monastère furent sur terre battue, murs de bambous tressés, et recouverts de tôles. Puis nous avons construit en bois sur pilotis, et nous avons même édifié ensuite une vaste église en bois de style montagnard, qui existe encore.

Tout cela posait cependant beaucoup de questions : nous avions reçu de la Mission une terre qui nous faisait vivre, mais nous voulions savoir à qui elle appartenait avant ? À cette époque, la mission ne répondait pas à cette question. Il faut se rappeler que les sœurs n’étaient ni plus ni moins que les « servantes » des Pères ! Ces Pères, le plus souvent des Missions Etrangères de Paris, étaient de véritables forces de la nature, admirables, généreux, des vies exemplaires, de grands solitaires qui en devenaient très autoritaires, voire machistes, surtout envers les sœurs ! Il s’agissait pour nous de trouver un rapport d’équilibre.

Les villages étaient alors en pleine jungle et il n’était pas rare qu’un cheval soit mangé par un tigre ! Le monastère cheminait dans ce cadre local et la guerre augmentait. La terre nous faisait vivre mais nous posait sans cesse la question de son appartenance. Si elle était auparavant la propriété d’un village, nous pensions qu’elle devait lui être rendue. Nous avons pu la leur restituer en effet en 1967. C’est peut-être ce qui nous a permis d’avoir une relation privilégiée avec les Edês ; d’ailleurs, d’une façon générale, les Français ont toujours entretenu des relations privilégiées avec les minorités. C’était une véritable histoire d’amour que nous vivions et qui se poursuit encore aujourd’hui.

Peu à peu, sur la demande de notre Evêque, un Foyer Montagnard a été construit à côté du monastère : une soixantaine de jeunes filles montagnardes y étaient accueillies. Nous leur apportions une éducation de base pour qu’elles deviennent des femmes solides et ouvertes. Nous avions une forme d’évangélisation à découvrir et ne cherchions pas à baptiser trop vite : les premiers baptêmes ont eu lieu en 1959-60. La vie était joyeuse au Foyer, simple et très saine.Le Christ est venu pour nous libérer. La Foi doit apporter une libération personnelle qui se traduit par un bonheur de vivre et une responsabilité consciente de soi . Si nous constations cet état d’esprit, peut-être la Foi adviendrait-elle ? Quand la foi germe, on voit clairement l’épanouissement nouveau de la personne, capable désormais de prendre sa vie en charge.

Au Noviciat du monastère, l’enseignement de la Théologie, des Pères de l’Eglise et de l’Ecriture Sainte pour former de futures sœurs vietnamiennes, était très sérieux et demandait de leur part un réel effort, soutenu et méritoire. Du fait de notre engagement monastique, nous n’avions pas à assurer les rites paroissiaux avec leurs cérémonies et processions auxquels les Vietnamiens et nombre de chrétiens sont souvent très sensibles. Nous avons cependant toujours bénéficié d’un grand respect de la part de la population vietnamienne qui nous a entourées d’une magnifique amitié.

Au cours des années, nous avons dû chercher à ce que le monachisme soit mieux inséré dans son propre terreau culturel et social. C’est pourquoi nous avons transféré le monastère à Thu Duc, au sud Viet-Nam, pour les sœurs vietnamiennes, en février 1967. Ce fut un grand tournant. La vingtaine de sœurs vietnamiennes formées à Ban Mé Thuôt, y implantèrent le monachisme dans leur propre culture : elles sont aujourd’hui plus de soixante dix !

Quant à Soeur Marie-Boniface, autrichienne et peintre, et moi-même, nous restions sur les Hauts Plateaux pour partager avec la population les trésors de notre vie chrétienne et monastique. Nous avons vécu huit ans avec les Rhadés : eux-mêmes nous ont tout appris :
comment puiser l’eau, allumer le feu sous la pluie, regarder le ciel, éveiller nos sens. Autour du feu, nous écoutions les mythes et les légendes et nous avons créé des liens profonds. C’était une merveilleuse humanité. Je rêvais en rhadé ! Le christianisme que nous partagions était essentiellement biblique. Soeur Marie-Boniface peignait les scènes bibliques. Au milieu des Montagnards, nous avons cherché à inventer des formes nouvelles pour le monachisme chrétien.Nous avons souvent rencontré à cette époque notre ami Jacques Dournes et avons même pensé un instant à travailler avec lui chez les Jörai, mais nous ne pouvions abandonner les Rhadés.
La forêt que j’ai connue était alors dense et rutilante, mais dès 1966 elle a été dévastée et défoliée par la guerre américaine. Nous n’étions pas alors conscientes de la nocivité de cette déforestation, contrairement au napalm qui brûlait ou aux raids effrayants des B52 ! Dès cette époque, les « charly », surnoms donnés aux viet-côngs par les soldats américains, étaient omniprésents mais invisibles, et nous étions sûres de leur victoire. C’était l’enfer sur les hauts plateaux. Le plan du Général Giap était en effet de prendre le Sud à partir des hauts plateaux.

L’exploitation des bois précieux a commencé dès 1970 par des entrepreneurs vietnamiens soutenus même par des ministres ! L’exploitation abusive a entraîné une profonde déstructuration de la société montagnarde. En effet,les montagnards sont des hommes de la forêt, ils ont besoin de cette forêt pour leur subsistance et pour construire leurs maisons : ils sont aux aguets dans la forêt, détectent la moindre trace, le moindre son ou la moindre odeur : la forêt est leur monde, leur culture et leur vie. Détruire leur forêt équivaut à les détruire eux mêmes.

Nous avons été expulsées par la police vietnamienne en septembre 1975. Je dois dire que la première implantation du communisme dans notre région, de mars 1975 jusqu’à notre expulsion, a été impressionnante et même assez remarquable » (propos recueillis par Dominique de Miscault)

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Jacques Dournes a vécu plus de vingt ans chez les Joraïs sur les hauts -plateaux du centre du Viet Nam. Il était prêtre des missions étrangères mais aussi ethnologue. Revenu en France en 1970, il a participé aux recherches du CNRS puis s’est retiré dans le Sud-Ouest de la France ; il est mort en 1993. Une très belle phrase de lui que lui a inspirée la population des Hauts-plateaux : « Dieu aime les païens »... est également le titre de l’un de ses nombreux livres tant sur la théologie que sur l’ethnologie.
Il a dû laisser un bon souvenir parmi les habitants des Hauts-plateaux vietnamiens, puisque, plusieurs années après son départ, en 1993, une cérémonie a été célébrée à sa mémoire ; une hutte-tombeau a été érigée et une stèle de bois posée (ce lieu a dû devenir un musée ethnographique).
Il faut lire ces contes comme des fables, des récits ; ils sont un aspect, une mémoire de la vie des habitants des Hauts -plateaux, les Joraïs.