HISTOIRE DU VIETNAM CONTEMPORAIN, LA NATION RÉSILIENTE

Dernier ajout : 2 juillet 2012.

NOTE DE LECTURE

HISTOIRE DU VIETNAM CONTEMPORAIN, LA NATION RÉSILIENTE par Pierre Brocheux


Édit. Fayard, octobre 2011

Il n’est plus nécessaire de présenter Pierre Brocheux aux lecteurs de Perspectives. Les publications sur le Viêt Nam de cet historien franco-vietnamien de talent font désormais référence et pas seulement en France, puisque son Ho Chi Minh, d’abord publié chez Payot, a été repris en 2007 par les Cambridge University Press…
Son dernier ouvrage, Histoire du Viêt Nam contemporain, réussit le tour de force de nous présenter toutes les facettes de l’histoire du pays, de la fin du XIXème siècle à nos jours, en une synthèse très bien documentée d’un peu moins de 300 pages (240 pages si nous excluons les notes, les annexes et la bibliographie !). A la différence de nombreux auteurs qui, pour cette période, mettent trop exclusivement l’accent sur l’émergence du sentiment national et plus encore sur la lutte pour l’indépendance en se focalisant sur une chronologie minutieuse des conflits armés successifs, Pierre Brocheux, sans négliger bien sûr ces aspects fondamentaux de l’histoire du pays, attire aussi notre attention sur l’évolution culturelle et les transformations économiques et sociales de la nation vietnamienne tout au long de cette période troublée. Il énonce ses choix sans la moindre ambiguïté dès la première page de son introduction : au constat initial que « la gestation du Viêt Nam contemporain est un phénomène plus que séculaire qui s’opéra pendant la domination coloniale française, et se poursuivit dans l’émergence des trois Etats qui lui succédèrent : la République démocratique du Viêt Nam, la République du Viêt Nam et la République socialiste du Viêt Nam », il ajoute bien vite l’avertissement que « le moment est donc venu de changer de paradigme et d’aborder cette histoire [celle du Viêt Nam contemporain] en analysant son dynamisme interne, ses ressorts sociétaux et culturels profonds, sans perdre de vue leurs relations étroites avec l’étape de la mondialisation dans laquelle ils s’inscrivaient ». Aucun aspect de la problématique historique n’étant occulté, nous pouvons donc accéder, grâce à Pierre Brocheux, à une vision plus nuancée et bien plus équilibrée de l’histoire de ce Viêt Nam contemporain qui ne se réduit plus à un exposé simplificateur, convenu et lénifiant.

Il ne faut dès lors pas nous étonner que dans la première partie de son ouvrage qui est consacrée au « moment colonial », l’auteur montre que celui-ci ne fut pas que violences ou même « ethnocide », mais aussi « échanges, transactions, interactions et fusions ». Il analyse la gouvernance coloniale avec bien des nuances. Décortiquant soigneusement les relations de pouvoir qui existaient entre l’ancienne élite mandarinale et le nouvel appareil d’État, il parvient à démontrer la dépendance des administrateurs français à l’égard des fonctionnaires vietnamiens (tout particulièrement en matière de recueil de l’information !), ce qui lui permet d’affirmer que c’est le ralliement de la petite bureaucratie à la cause révolutionnaire qui assura la victoire du Viêt Minh en août 1945 (page 30), et que c’est « en retardant sinon en refusant d’associer les Vietnamiens à la démocratie républicaine [que] les gouvernants français contribuèrent à décrédibiliser la monarchie « protégée » qu’ils considéraient comme l’alibi de la domination impériale ». Pierre Brocheux insiste aussi sur l’importance que revêtit le choix par les Français du quốc ngử (transcription romanisée de la langue vietnamienne) comme outil permettant l’alphabétisation des masses et un développement facile et rapide de l’éducation et donc une plus grande efficacité du système colonial. Ce choix fut finalement accepté par les lettrés soucieux de moderniser la culture vietnamienne, et même plus tard par les nationalistes dans un souci cette fois d’efficacité révolutionnaire ! Un chapitre entier dont le titre est particulièrement évocateur (« De l’agression culturelle et de son bon usage ») est consacré par l’auteur à cette question capitale, et celui-ci le conclut du reste par une affirmation définitive : « la généralisation du quốc ngử fut l’agent d’une véritable révolution culturelle, la seule que connut le Viêt Nam au XXème siècle ». La question est si importante qu’il y revient du reste dans le chapitre consacré à la recomposition de la société (page 73)…

Les deuxième et troisième parties, consacrées à « la fin de l’empire français d’Extrême-Orient » puis à « l’indépendance dans la douleur et la réunification au prix fort » sont plus évènementielles. Notons d’emblée cependant que Pierre Brocheux fait entièrement sienne la thèse selon laquelle la révolution d’août 1945 ne peut être réduite à un simple putsch de communistes « qui se seraient débarrassés des nationalistes par la violence et la terreur ». S’il admet que « les campagnes subissaient la pression terroriste du Viêt Minh », c’est pour aussitôt rappeler que « les nationalistes n’avaient pas l’expérience de l’organisation, ils n’allaient pas vers les masses », puis rapporter les propos d’un grand leader nationaliste qui a reconnu que ses camarades et lui-même « s’imaginaient naïvement que l’armée de Tchang Kaï-chek ou l’armée américaine les mettraient au pouvoir ». Dans la pratique, c’est à Hồ Chí Minh que les Américains apportèrent dans un premier temps leur aide matérielle (page 133).
Dans le chapitre « L’indépendance dans la douleur », il convient également de noter le rappel de l’auteur que, « en Cochinchine, le Viêt Minh échoua dans sa tentative pour réunifier les forces indépendantistes sous sa houlette » ce qui « pesa » le signale-t-il à juste titre sur la suite des évènements, et de souligner plus loin que, « au Sud-Viêt Nam, les Français (grandes sociétés et planteurs, commerçants et industriels) conservaient des positions clés dans l’économie ». Reprenant les propos de Daniel Rivet, il fait sienne la remarque de cet historien que, « au Sud-Viêt Nam, la décolonisation ne fut pas la table rase que crurent vivre ses acteurs, que des continuités l’emportèrent sur les ruptures ».

Dans ces deux parties (et surtout dans la troisième), il convient cependant de souligner en priorité le souci louable de l’auteur d’analyser scrupuleusement les forces comme les faiblesses des acteurs en présence - ainsi que leurs erreurs - au sein d’un conflit qu’il qualifie à juste titre, nous semble-t-il, de « guerre civile », page 169. Il insiste ainsi sur le traumatisme que suscita au nord une réforme agraire menée d’une manière dogmatique, mais aussi sur l’incapacité que les dirigeants du sud ont montré de leur côté à régler la question agraire dans les territoires dont ils étaient responsables, ce qui les amena à en perdre progressivement le contrôle. Nous pouvons également apprécier l’attention qu’il accorde au fonctionnement de la République du Viêt Nam (le « Sud ») et aux régimes politiques qui se sont succédés à sa tête de 1955 à 1975 (sans oublier le syndicalisme). Nous devons seulement regretter qu’il n’ait pas accordé une place suffisante à l’analyse des forces économiques en présence, tout particulièrement à la modernisation des infrastructures et à celle de l’appareil de production du sud (en grande partie grâce à l’aide américaine mais aussi aux capitaux taiwanais et chinois de la diaspora) qui permettra à Saigon/Hôchiminhville de rebondir dès l’adoption du Đổi Mới à partir de 1986, et à capter la majorité des investissements étrangers qui suivirent l’ouverture du pays…

La quatrième partie intitulée « La République socialiste du Viêt Nam, du communisme de guerre au Đổi Mới » porte sur une période récente pour laquelle l’auteur manque un peu de recul : le portrait qu’il dresse du Viêt Nam actuel et de ses perspectives de transformation est forcément subjectif, ce que nous ne saurions lui reprocher. Il parvient néanmoins à bien dégager les raisons de « l’impasse du socialisme réel » et à détailler l’engrenage des constats et des décisions qui ont abouti au Đổi Mới et à la décollectivisation des terres en 1988.

En conclusion, nous ne pouvons que recommander sans la moindre réserve la lecture de cet ouvrage fondamental aux lecteurs de Perspectives : ils y trouveront bien des clés indispensables à une meilleure compréhension du Viêt Nam d’aujourd’hui.

Patrice COSAERT

parution : 05/10/11, Éditeur : Fayard -ISBN : 978-2-213-66167-4

Broché, 291 pages, 0,51 Kg, 15,3 cm × 23,5 cm × 2,2 cm, 22€