Hanoi, une déclaration d’amour

Dernier ajout : 9 octobre 2010.

HANOI, UNE DÉCLARATION D’AMOUR
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Lorsque je suis arrivé à Hanoi, à la fin de septembre 1983, on ne traversait le Fleuve rouge que par le pont Long Bien, marqué par le temps et la guerre, le tramway circulait à petite vitesse dans la vieille ville, les camions n’avaient qu’un œil tels des cyclopes et la population roulait à vélo, sans lumière ni freins. Après la tombée si rapide de la nuit, seules quelques modestes lampes à pétrole permettaient au marcheur de se repérer sur les trottoirs et d’en éviter les trous. La période était rude, le ravitaillement difficile et la pénurie générale. Aussi les familles cherchaient-elles à compléter leur quotidien en élevant poules et cochons que l’on pouvait voir fureter au seuil des maisons ou entendre caqueter aux balcons, et, certains jours, près de la Poste centrale, on apercevait un jeune garçon pousser ses oies. Parmi les petits métiers, certains réparaient les chambres à air ou regonflaient les pneus, tandis que d’autres rechargeaient les briquets à gaz. Les coupures d’électricité étaient fréquentes et longues, l’approvisionnement en eau incertain et comme le téléphone et la poste ne fonctionnaient pas très bien, on était amené à se déplacer pour le moindre contact. La saison la plus pénible était l’hiver, avec son crachin. Les habitants se couvraient alors la tête de bonnets et de châles de laine, mais, chose qui m’a toujours étonné, continuaient à marcher pieds nus dans leurs sandales.

À l’ambassade de France où je travaillais, tout le monde était amoureux de la ville et je n’ai pas tardé à céder à l’attrait que peut exercer Hanoi sur ses visiteurs. Aujourd’hui encore, pour moi, qui ai eu l’occasion d’en connaître beaucoup, tant en Europe qu’en Asie et aux États-Unis, c’est une des plus belles villes au monde. On pourrait croire que le charme vient du pittoresque des scènes de la vie quotidienne, mais cela se retrouve ailleurs au Vietnam et, sous d’autres formes, dans bien des pays asiatiques. Ainsi des tables à même le trottoir autour desquelles, assis sur une chaise de bébé, on peut déguster une soupe et discuter entre amis, ou encore les marchés, leurs bruits et les odeurs de leurs étals. Cela compte, mais n’est pas le plus important. Ce qui fait une ville, c’est d’abord son espace et c’est son urbanisme.

Or, le site de Hanoi est plat, sans ces accidents topographiques d’où l’on pourrait embrasser la capitale d’un regard, et plat aussi son horizon. Il faut monter à Tam Dao pour voir au loin. Bien que Hanoi soit riche en monuments historiques, point de palais somptueux ni de temples majestueux. Il convient donc de chercher ailleurs, du côté de la géomancie sans doute ou, plus précisément, des éléments de la matière. Pour les Européens, il y en a quatre – l’eau, la terre, le feu et l’air – et, pour les Vietnamiens, cinq : l’eau, la terre, le bois, le feu et le métal. C’est de leur mariage que Hanoi est faite, et d’abord de celui de trois premiers. Dire que le Vietnam est un milieu amphibie, du moins dans ses plaines et ses bassins, est une banalité ; dire que le végétal y est partout associé à la terre et à l’eau, c’est seulement décrire ce que l’on peut voir depuis le belvédère de Tam Dao ou dans n’importe quel village. Et on pourrait rappeler ici les mythes, en particulier celui de la rivalité entre le génie de la montagne et le génie des eaux. Celui-ci est présent avec le Fleuve rouge et ses crues, avec les pluies et les typhons, mais aussi, de façon plus sereine, avec les lacs si nombreux de la ville, les étangs ou encore les bassins des temples. Celui-là a construit les digues et comblé les marais. Ensemble, ils ont donné naissance aux bambous, aux fleurs, aux banians, lims, hibiscus, manguiers, kapokiers, fleurs de lait, frangipaniers, bougainvilliers…, on ne saurait reproduire la liste des 40.000 arbres et des 72 espèces différentes qui ont été recensés, à laquelle s’ajouteraient les plantes et les bonzaïs élevés par les hommes sur les terrasses de leurs maisons, où les chats montent une garde silencieuse. Deux choses encore : on retrouve cet assemblage quasiment partout dans la ville – point de citadelles de pierre ou de béton jusqu’à présent - et, parce que le làng, le village typique, présente cette même imbrication, le visiteur venu de la campagne ne se sentira pas dans un milieu étranger, quand bien même le bruit, la circulation et l’agitation le surprendront. Le feu et le métal, ce sont les hommes qui les ont introduits, ce sont eux qui les utilisent dans leurs ateliers et dans leurs cuisines, encore que le dragon, dont l’envol a donné son premier nom à la capitale, crachait du feu et c’est de métal qu’était faite la lame de l’épée restituée par la tortue du lac Hoan Kiem.

La structure de Hanoi est connue, avec ses trois principaux ensembles : le quartier des 36 rues d’artisans et de marchands qui monte jusqu’au marché central ; celui de l’époque coloniale dont les demeures évoquent la diversité des provinces françaises et illustrent, souvent de façon remarquable, les styles architecturaux de la première moitié du siècle dernier ; enfin, celui de la citadelle et de la tour du drapeau, puis, l’espace plus officiel de Ba Dinh, le mausolée, la maison de l’oncle Ho et son étang aux carpes voraces, où se pressent les visiteurs venus de tout le pays et les touristes étrangers. Ces quartiers s’articulent les uns aux autres sans rupture, grâce aux larges artères qu’ombrent les arbres. La ville reste à dimensions humaines, en quelque sorte une capitale provinciale, caractère renforcé par les villages qui se sont agglomérés à elle. Certains existaient en tant que tels, avec leurs métiers particuliers, avant d’être intégrés à la métropole ; d’autres, plus récents, se sont peu à peu constitués en petites unités spécifiques, tantôt du fait d’une spécialité professionnelle, tantôt à cause de données topographiques, peut-être parce que les premiers groupes à s’y installer avaient la même provenance ou, tout simplement, parce que les vraies villes sont ainsi faites. À chacun de ces nombreux villages sa pagode, sa maison communale, son parfum, ses voisinages et ses souvenirs partagés.

On touche ici, je crois, le cœur du mystère de Hanoi Une ville est par définition une création humaine. La nature ne lui donne que son cadre et son site qui, sans exception, ont toujours été aménagés au fil du temps. Mais le rôle des hommes ne se limite pas à la construction et à l’aménagement de l’espace urbain, ils lui donnent sa vie. Plus exactement, la vie d’une ville, et partant ce qui peut en faire le charme particulier, vient de la manière dont les habitants vivent leur ville, dont ils s’en emparent pour la peupler, l’éclairer, la décorer, l’adapter à leur convenance, voire en contrevenant aux règlements, les manières par lesquelles ils y circulent et la remplissent d’odeurs, de sons et de silence, selon les moments de la journée et le cycle des saisons. Et quand on dit les habitants, il faut entendre la population dans son ensemble, par exemple la tendance à transformer les balcons en pièces annexes et la pratique largement répandue de l’auto-construction, mais aussi chaque individu et les différents groupes de citadins. Ceux qui font Hanoi ce sont les enfants, les personnes âgées, les mères, les travailleurs dans leurs ateliers ouverts sur la rue, les marchands sur les trottoirs ou dans leurs échoppes, les retraités faisant leurs exercices au bord des lacs, les adolescents coquets et les gracieuses jeunes filles. Ce qui fait Hanoi c’est la convivialité de voisinage, ce sont les mariages et les obsèques aussi, les fêtes qui rythment l’année, en particulier bien sûr celle des enfants et le Têt, ce sont les rassemblements, les banderoles, les mots d’ordre politiques, les hauts parleurs de quartier. Et, à certains moments de l’année, les cerfs-volants qui dansent dans le ciel.

Ma mission au Vietnam s’est achevée à la fin d’août 1987, au bout de près de quatre ans, mais il m’a été donné de retourner à Hanoi plusieurs fois, pour des séjours plus courts. Les conditions ne sont plus les mêmes et la ville change. Rien de plus naturel - les villes qui ne changent pas deviennent des musées - et bien que je garde un attachement ému à la capitale que j’ai connue, la nostalgie me paraîtrait déplacée. On a beaucoup construit et on construit beaucoup. Je ne sais combien de ponts enjambent aujourd’hui le Fleuve rouge. On a préservé l’essentiel et la manière de vivre la ville perdure. Les seuls désagréments viennent de la circulation motorisée, du bruit et de la poussière qui l’accompagnent, mais cela peut se corriger avec un peu de volonté et il faut reconnaître que le spectacle est étonnant et la traversée des rues un exercice particulier. A vrai dire, la confiance qui m’habite vient du fait qu’il sera difficile aux Vietnamiens de ne plus être Vietnamiens et aux Hanoiens de ne plus aimer Hanoi. Je me permettrais cependant quelques conseils pour conclure :

°bannissez le zonage social de l’espace et préservez la diversité des activités ;
°si un arbre disparaît, plantez-en deux ;
° ne comblez aucun des lacs, aucun des étangs, aucune des pièces d’eau, créez-en dans tous les nouveaux quartiers.
° que tous les dinh, pagodons, temples et autres lieux de cultes soient systématiquement préservés

Et puis, s’il vous plaît, que le tramway revienne !

Patrice Jorland