Hommage à Charles Fourniau

Dernier ajout : 25 septembre 2011.

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 Vietnam Société Vie Cinquante ans, un héritage affectif - 25/09/2011

L’Association d’amitié franco- vietnamienne (AAFV) a 50 ans. Chaque fois que je pense à son président (à vie), notre ami Charles Fourniau, je ne puis m’empêcher d’évoquer le banian séculaire vietnamien.

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Le terme vietnamien ây da, cây dê (banian) désigne une personne âgée qui a excellé dans un art, une science, une activité. Il connote ce sentiment d’admiration et de vénération que le peuple nourrit pour l’arbre sacré des pagodes et des maisons communes, et dont la frondaison abrite des génies bienfaisants. Aux yeux des amis et connaissances au Vietnam, Charles Fourniau est un banian parce qu’il était un ardent partisan de l’amitié franco-vietnamienne et un historien chevronné de l’histoire contemporaine du Vietnam.

Charles Fourniau, décédé l’année dernière, n’a pu assister au cinquantenaire de l’AAFV qu’il avait fondée avec Jacques et Alice Kahn, Elie Mignot, Paulette Dupuy, le pasteur Voge : Charles nous a quittés, mais le banian de Charles, l’AAFV, demeure toujours vert.

Il n’est pas inutile de rappeler le contexte historique et psychologique dans lequel il a germé et grandi.

"... Qu’on se représente quel était le climat des années 1960. La défaite de Diên Biên Phu pesait encore lourdement sur l’opinion française, le non application des Accords de Genève maintenait la partition du Vietnam, le Sud était aux mains du dictateur Ngô Dinh Diêm qui, appuyé par les États-Unis, s’efforçait d’effacer au maximum l’impact de la France dans ce pays. Au Nord, avec la République démocratique du Vietnam, dirigée par le Président Hô Chi Minh, nos gouvernements en pleine guerre froide ne voulaient entretenir que des rapports les plus ténus et les plus soupçonneux possibles… Les contacts entre notre pays et le Vietnam se trouvaient presque nuls". (Charles Fourniau-Bulletin de l’AAFV-Nov. 1997).

En dépit de ces énormes difficultés nationales et internationales, l’AAFV a émergé comme un agent de la société civile pour aider à panser les blessures morales et réconcilier les deux pays, effacer le complexe légué par l’époque coloniale, contribuer à la construction d’un Vietnam ami, à faire connaître ce dernier en France.

Cinquante années durant, fidèle à cette ligne hautement humaine, l’AAFV n’a cessé de prospérer grâce au soutien moral et matériel d’intellectuels, d’orientalistes, de chercheurs, de médecins, de scientifiques, de personnalités politiques et religieuses de tous les horizons, des travailleurs, des simples gens.

À ce jour, l’association a mené au Vietnam des actions concrètes d’une grande efficacité dans de nombreux domaines (coopération scientifique et éducationnelle, en particulier dans la médecine et la technique, amélioration de la santé publique, prévention des catastrophes naturelles, formation professionnelle, soutien aux métiers traditionnels, aide aux familles des victimes de l’agent orange, etc.

Qu’il me soit permis d’évoquer le souvenir des membres de l’AAFV que je connais plus ou moins personnellement.

Correspondant de l’Humanité à Hanoi dans les années 1960, Charles Fourniau puis Jacques Kahn m’ont aidé de leurs conseils professionnels quand je dirigeais la revue mensuelle Le Vietnam en Marche. Alice Kahn a choisi et traduit avec moi Les chansons populaires vietnamiennes publiées aux Éditions en langues étrangères de Hanoi en 1958, quatre ans après Diên Biên Phu. Ma grande amie Françoise Corrèze, ethnographe et poète, a écrit une dizaine de livres sur le Vietnam dont le recueil de poèmes Ce que je voudrais dire paru chez Seghers l’année même de Diên Biên Phu... Nous avons réalisé ensemble l’Anthologie de la littérature populaire du Vietnam préfacée par Yves Lacoste (L’Harmattan 1982), Fleurs de pamplemoussier, femmes et poésie au Vietnam (L’Harmattan, 1984). Elle a collaboré à l’élaboration en français de l’Anthologie de la littérature vietnamienne en quatre volumes (Éditions en langues étrangères de Hanoi) dont Nguyên Khac Viên et moi dirigions la publication dans les années 1980.

Je me rappelle qu’en 1988, notre amie commune Madeleine Riffaud, fameuse maquisarde anti-nazie, est venue me cueillir à mon hôtel à Paris pour m’emmener la visiter à l’asile Villa des Roses où Françoise était alitée par suite d’une attaque cardiaque. En 1964, Madeleine Riffaud, correspondante de l’Humanité, a fait un séjour de plusieurs mois avec le journaliste australien Wilfred Burchett dans les maquis du Viêt Công au Sud Vietnam. De ce voyage, elle pense comme Burchett : "Ce n’est pas seulement un reportage, c’est pour moi l’événement le plus marquant de ma vie".

C’est Françoise Corrèze qui m’a fait connaître Philippe Devillers, l’historien du Vietnam dont j’admire le flair politique. Ses prédictions dans Histoire du Vietnam de 1940 à 1952 ont été confirmées par les événements. Dans les années 1980, l’AAFV m’a demandé de faire à Paris une conférence sur "l’âme vietnamienne à travers la littéraire populaire", conférence à laquelle Devillers a assisté. Par la suite, nous avons eu un échange d’idées au sujet de l’amour conjugal. Devillers a passé 65 ans de sa vie avec le Vietnam : "Le Vietnam ! déclare-t-il, un pays dont je ne connaissais rien en y arrivant mais pour lequel je m’étais pris de passion".

Je n’oublierai jamais le dîner que nous ont offert - à Françoise Corrèze et moi- Marie-Louise Cachin et son époux. Ils nous ont reçu dans leur salon-chambre à coucher garni de meubles anciens et décoré de tableaux anciens, la vaisselle était aussi ancienne. Le soir tombait.

Les derniers rayons de soleil s’attardaient à travers les vitres. Les derniers rayons de soleil s’attardaient à travers les vitres. Pour ne pas troubler l’atmosphère de quiétude, on n’allumait pas l’électricité. La maîtresse de maison tenait à cuisiner et à nous servir elle-même, bien qu’elle se déplace difficilement à cause d’une maladie nerveuse. Elle était toute attentive. C’est bien le cas de rappeler l’aphorisme de Prillat-Savarin : "Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous notre toit". Fille de Marcel Cachin, Marie-Louise était avocat comme son mari. Elle avait défendu les Vietnamiens patriotes arrêtés par la police française, entre autres Duong Bach Mai et Nguyên Khac Viên.

J’ai rencontré Albert Clavier vers 1950-51 dans le maquis du Viêt Bac, alors qu’il venait de déserter le Corps expéditionnaire français pour épouser la cause du peuple vietnamien. Ses mémoires De l’Indochine coloniale au Vietnam libre, je ne regrette rien (Indes Savantes - Paris 2008) disent sa conviction. Albert me rappelle un souvenir touchant dans une de ses lettres : il avait porté sur ses épaules ma fille âgée d’un an dans des trajets à travers la brousse. Plus tard, dans Hanoi libérée après Diên Biên Phu, Albert est devenu journaliste, reporter sportif au Vietnam en Marche. Depuis 1963, il a travaillé en Hongrie comme représentant de la Fédération mondiale de la Jeunesse démocratique avant de retourner en France, après l’amnistie, comme homme d’affaires. "Une vie mouvementée,…vécue au pluriel de l’amitié, de la fidélité et de la solidarité". (Perspectives franco-vietnamiennes, août 2011).

J’ai eu des contacts avec l’excellent docteur Henri Carpentier, en charge de la santé au sein de l’AAFV pendant la guerre américaine et après la victoire en 1975, la santé étant un axe prioritaire et une des réussites de l’association. Je me rappelle qu’une fois à Paris, il y a plus de deux décennies, je me suis fait examiner par Henri. Après m’avoir offert le goûter, il a procédé à une consultation en bonne et due forme. En conclusion, il m’a renvoyé d’un ton bourru : "Tout va bien, tu as un cœur de jeune homme".

Patrice Jorland était attaché culturel à l’ambassade de France à Hanoi. Il m’a ravitaillé en livres français, très rares au Vietnam à cette époque. Pour ce militant inlassable de l’AAFV, il faut "mieux se connaître. Mieux on se connaît, plus on s’apprécie et plus il y a à connaître" (Perspectives franco-vietnamiennes, avril 2011)

Pour le dynamique historien Alain Ruscio, l’AAFV est l’héritière d’une longue tradition liant les peuples de France et du Vietnam. Par ses recherches, il veut contribuer à perpétuer cette tradition. La paix revenue, la publication de l’ouvrage collectif Vietnam, l’histoire, la terre, les hommes sous sa direction est un admirable jalon sur le chemin des connaissances de l’ancien et du nouveau Vietnam.

Dominique de Miscault, artiste plasticienne, et Philippe Langlet, orientaliste, ne manquent jamais de venir à mon bureau causer un brin, chaque fois qu’ils viennent à Hanoi. Leur Livre des moines bouddhistes dans le Vietnam d’autrefois (Aquilon - Paris 2005) "se propose de faire mieux connaître la profondeur et la modernité de cette sagesse, quand la nation Viêt venait de se libérer de l’administration chinoise".

Le vietnamologue Lê Thành Khôi, spécialiste international d’éducation comparée et de développement, est l’auteur du remarquable Voyage dans les cultures du Vietnam (Horizons du monde - Paris 2001). J’ai le plaisir de présenter à la presse vietnamienne ce beau livre qui mène le lecteur de la préhistoire à l’histoire contemporaine en lui faisait connaître les principales caractéristiques de son identité culturelle.

Je ne connais Janine Toroni que de nom. Elle a eu la gentillesse de m’envoyer son essai Écoute, souviens-toi (Les presses du réel, 2009). J’ai lu avec beaucoup de plaisir cet original kaléidoscope de faits, d’idées, de souvenirs, de reportages.

Last but not leart, Janine Gillon, professeur de lettres. Elle est très fière de la part de sang vietnamien qui circule dans ses veines. Elle vient chaque automne au Vietnam pour apaiser sa nostalgie. À Hanoi, elle fréquente le Cho Hôm (marché du Crépuscule) pour goûter aux quà (collations) qui font le charme de la vieille cité. Elle traduit en français des romans vietnamiens et collabore aux Études Vietnamiennes.

Je viens d’évoquer pêle-mêle, au fil de mes souvenirs, des membres de l’AAFV de ma connaissance. Leurs qualités de cœur et d’esprit et leur engagement donnent une idée de la motivation et de l’efficacité de l’association. Cinquante ans, un héritage affectif à faire fructifier pour le bien des peuples de France et du Vietnam.

Huu Ngoc/CVN
25/9/2011

  Le livre est en vente au siège de l’AAFV