Impressions sur Hué

Dernier ajout : 29 octobre 2009.

Impressions sur Hué

Un dicton local dit :
« Di dau cung nho quê minh
Nho sông Huong gio mat
Nho Ngu Binh trang treo »

Où que l’on soit, on se souvient toujours de sa terre natale,
Souvenir de la douce brise sur la Rivière des Parfums ,
De la lune suspendue au dessus du mont Ngu Binh.

Nostalgiques de la terre natale, les originaires de Hué la vivent au même titre que leur amour pour la patrie. Le mot patrie en vietnamien associe montagne et eau, « non nuoc ». Ici à Hué, quoi de plus remarquable que son inséparable rivière et sa montagne protectrice pour forger une identité ? Autant le diction révèle cette relation particulière et forte, entre la population et la ville, autant cette dernière se révèle aux visiteurs à travers de qualificatifs nombreux et élogieux.

- Que n’a-t-on pas déjà entendu parler à propos de Hué, seule ville dont les habitants portent volontiers comme prénom pour mieux marquer leur attachement ?

- Ville impériale, capitale de la poésie et de la littérature, un art de vivre avec le sourire comme accueil et la douceur comme signe distinctif, une table raffinée et réputée, des spécialités culinaires subtiles (banh nâm, bun bo Huê, etc…) et reconnaissables entre toutes, un style de chant unique (Ca Huê), qui distille nostalgie et romantisme, le charme et la distinction des femmes dont la beauté est à la fois discrète et délicate, un accent du parlé, inimitable et reconnaissable instantanément dans la foule et qui s’entend comme un signe de ralliement…

- D’où viennent tous ces éloges non démentis par les visiteurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers ? Est-ce ce quelque chose d’insaisissable qui se dégage de la Rivière des Parfums, langoureuse et mystérieuse, qui borde, en amont, les magnifiques tombeaux des souverains qui ont marqué l’histoire du pays, en aval, des villes et villages anciens préservés, comme si le temps s’est arrêté là ? Est-ce le Mont de l’Écran Royal, aussi discret que majestueux, qui signale l’approche de la ville quand le voyageur longe la grande lagune de Câu-Hai, venant du Sud après le Col des Nuages, véritable frontière naturelle et climatique, ou du Nord après la campagne de Quang-Tri, qui abrita une autre frontière, le 17ème parallèle, zone de démarcation Nord-Sud pendant la guerre. Est-ce encore la célèbre pagode de la Dame Céleste (Thien-Mu), qui, malgré le va-et-vient incessant des touristes, garde tout son mystère et sa solennité ? Est-ce enfin la Citadelle, fière et immuable, malgré les outrages du temps et ceux de la guerre, qui donne à la ville ses lettres de noblesse et qui semble encore veiller sur son destin ?

- Que de questions, appelant autant de réponses, à l’infini.
Reste cette impression, à la fois fugace et réelle, de sérénité et d’intimité, toujours présente à chaque fois que l’on vienne ou revienne à Hué.

- Pour qui comprend la langue vietnamienne, Hué est l’objet de magnifiques chansons comme jamais une ville n’est à ce point chantée. La fameuse « Dêm tàn bên Ngu » (fin de nuit sur les berges de la rivière Ngu) présente dans toutes les têtes, résume à elle seule toute l’ambiance que cette ville dégage. Nuit qui finit par laisser place à la brume recouvrant au petit matin la rivière des Parfums. Ici plus qu’ailleurs, cette brume semble participer à la création de cette atmosphère de douceur, tout comme ces bateaux, aux formes si uniques, longue coque effilée aux deux extrémités relevées que l’on ne trouve que dans cette région, qui glissent, basses sur l’eau, comme s’ils ne voulaient pas gâcher le paysage.

- La nostalgie qui caractérise la ville a sans doute commencé avec son histoire.
Histoire triste, au 13ème siècle, d’une princesse, la belle Huyên-Trân, donnée en mariage à un roi Chàm en contrepartie des terres sur lesquelles sera bâtie la capitale impériale Phu-Xuân, qui s’appellera ensuite Hué.
Histoire triste d’un royaume, le Champa, de son peuple et de sa civilisation, qui ont existé ici et qui ont disparu à l’aube du 19ème siècle, conquis et assimilés progressivement par les Vietnamiens depuis ce mariage forcé. En écoutant les chants des serviteurs Cham, le roi Tran Nhan Tôn s’était exclamé, se rappelant de la remarque d’un lettré confucéen sous le règne des Ly décadent : « Avec une telle tristesse, ce peuple est voué à la disparition ».

-  Avec le temps, en se mélangeant à la culture vietnamienne, ce désespoir s’est transformé en style de musique locale, le « diêu Chiêm-thành ». C’est l’héritage inattendu des Chams qui marqua définitivement l’âme des habitants de Hué.
Si cette nostalgie, sublimée en poésie, est omniprésente, à Hué tout est en contraste aussi.

- Contraste entre la rigueur géométrique du tombeau de Minh Mang et le « désordre » poétique de celui de Tu-Duc, entre la majesté de Gia-Long et l’exubérance de Thiêu-Tri. Chaque roi ou empereur a laissé la marque de son règne, non seulement par les réformes ou les guerres, mais jusqu’à leur dernière demeure, ils affirment ainsi leur personnalité.

- Contraste entre la rive gauche, et la rive droite :
La rive gauche est restée traditionnelle et pauvre, témoin de l’authenticité immuable d’un certain passé, avec son marché pittoresque (Cho Dong Ba) et ses rues étroites et animées de petits commerces, qui se prolongent jusque dans la Citadelle, gardienne d’une forte identité, abritant entre autres bâtiments remarquables, la résidence royale (Cung Thât), le temple du culte dynastique (Thê Miêu), le Musée archéologique, le Théâtre traditionnel …
- La rive droite résolument moderne se tourne vers l’avenir, avec ses imposants immeubles administratifs, ses banques, ses hôtels qui rivalisent de charme (Huong Giang), de nostalgie (Saigon Morin) ou de luxe (Hung Vuong), ses écoles nombreuses, ses lycées réputés (dont le « Quôc Hoc », fréquenté jadis par Ho Chi Minh, Vo Nguyen Giap…) et ses universités, publiques et privées, ses CHU à la pointe du progrès qui accueillent des stagiaires venus du monde entier.

- Les deux uniques ponts qui traversent la Rivière des Parfums reflètent aussi cette évolution historique : l’un venant du passé, le célèbre Cau Truong Tiên, image de carte postale avec les jeunes filles à la chevelure d’ébène, la tunique blanche flottant au vent, l’autre plus récent, le Câu Phu-Xuan, véritable veine jugulaire de l’activité de la ville, avec son flux incessant de passants et de véhicules, image du dynamisme et du volontarisme économique des autorités.

- Contraste entre l’art traditionnel, présent partout avec les monuments historiques, religieux, et l’architecture typique des « maisons jardin » (nhà vuon), et l’art moderne représenté notamment par la Fondation Diem-Phung-Thi, femme artiste et sculpteur dont le nom figure au dictionnaire des arts contemporains, située au cœur du quartier des lycées et universités, ainsi que les œuvres d’artistes d’aujourd’hui qui jalonnent le parc de promenade le long de la rive droite.

- Contraste encore, entre la présence remarquable d’édifices religieux, temples et pagodes, aussi nombreux (plus d‘une centaine) que célèbres dans l’histoire mouvementée de la ville et du pays, et les « cafés » et les boîtes de nuits où se retrouve la nouvelle jeunesse.

- N’oublions pas que le mouvement bouddhiste qui avait abouti à la chute du régime du dictateur Ngô Dinh Diêm, était parti d’ici dans les années 60. Hué sait aussi réserver à ses grands hommes un culte respectueux. À côté de la plus grande pagode de la ville, Chua Tu-Dam, le temple-mausolée dédié au souvenir du savant Phan Boi Châu, résistant anticolonialiste à la fin du 19ème siècle, témoigne que la ville a toujours été à l’avant-garde des idées nouvelles et des mouvements de réforme. À ce titre, le bouddhisme vietnamien lui doit l’organisation de son clergé et la première véritable université de formation des bonzes, qui, auparavant, n’étaient religieux que par vocation, par tradition.

- Contraste aussi, pour qui veut étudier l’histoire et la géographie de la ville, entre la beauté et les violences de la nature qui l’environne. Les collines qui bordent Hué peuvent être autant le lieu romantique de rendez-vous des amoureux, que le foyer de la guérilla d’où partent les attaques contre la présence française puis américaine. La campagne si paisible en temps ordinaire a été le théâtre de sanglants combats. La Citadelle elle-même reste dans les souvenirs récents (le Têt Mâu-thân de 1968) le lieu d’un terrible siège, qui a failli la détruire complètement, sans compter le nombre impressionnant de victimes en une semaine.

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Les crues
cycliques de la Rivière des Parfums peuvent être spectaculaires et ravageuses faisant monter le niveau d’eau à plus de 5à 6 m sous les deux uniques ponts de la ville, noyant rues et maisons sur de grandes étendues, paralysant l’activité pendant des semaines. `

- Contraste enfin, quand la belle endormie sait être joyeuse et accueillante. Hué est la ville des fêtes, des festivités. Le Festival de Hué, première manifestation internationale au Viêtnam, consacrée aux arts et aux cultures, est désormais un rendez-vous incontournable tous les deux ans.

- C’est aussi la ville de la danse traditionnelle (le Nha Nhac est classé patrimoine culturel de l’humanité par l’UNESCO), de la musique et du théâtre. Les courses de bateaux, vestiges des cérémonies dédiées au culte de la baleine protectrice des pêcheurs et aux génies des eaux , ainsi que le concours des cerfs-volants, parmi les nombreuses autres festivités, sont autant de manifestations populaires, rassemblant des milliers de gens venus de toute la province, dans une ambiance aussi joyeuse et que fraternelle.

- Terre de grands hommes, de grands rois, de grands lettrés, d’artistes, la ville Hué est à ce point un symbole fort qu’une chanson populaire parle de « pays » de Hué, « Ai ra xu Hué… » (Celui qui va au pays de Hué… ). Le mot « Xu » est souvent associé au nom pour dire pays, comme par exemple « xu Phap » = la France.

- La province administrative de Thua-Thiên s’identifie de fait à sa capitale. Si par son dynamisme Thua-Thien symbolise à son tour dans l’esprit des gens le Centre Viêtnam, qui comporte d’autres provinces, Hué est un résumé de Thua-Thien, comme Paris l’est de l’Ile de France.

Thanh-Tâm Nguyên
Octobre 2009