L’ARMÉE VIETNAMIENNE EST-ELLE FIABLE ?

Dernier ajout : 24 janvier 2010.

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Philippe DELALANDE

La question peut paraître saugrenue. Dans le contexte du Sud-est asiatique elle ne l’est pas. L’armée a pris le pouvoir en Birmanie. Elle l’avait pris, il n’y a pas si longtemps, en Thaïlande, en Indonésie et aux Philippines. Et dans ces pays l’armée exerce encore une influence considérable sur la vie politique. Il est donc logique de se poser la question pour le Vietnam. L’armée pourrait-elle être tentée par l’aventure du pouvoir ? Et le pouvoir politique peut-il lui faire confiance pour assumer sa mission de défense nationale ?
Les armées des pays du Sud-est asiatique ont surtout fait de la répression, des coups d’Etat ou des affaires souvent louches. L’armée vietnamienne est la seule à avoir combattu, et victorieusement, des ennemis extérieurs. Elle en est fière.

L’ARMÉE POPULAIRE, BRAS ARMÉ DU PARTI

La structure et l’organisation de l’armée sont très particulières. Elles proviennent de son origine.
La création de la « Brigade de propagande armée », le 22 décembre 1944, sur directive de Hồ Chí Minh marque la naissance de l’armée vietnamienne. Sa fonction première était de convaincre les paysans de rejoindre la lutte armée. Comme l’affirme Hồ Chí Minh dans sa directive : « La politique est plus importante que les affaires militaires ». Cette conviction structurera l’armée populaire jusqu’à maintenant. C’est l’adhésion du peuple aux buts de la guerre, encadré par le parti qui fera la force de l’armée populaire durant les conflits contre les Français, les Américains et les Chinois. C’est pourquoi la formation politique y est toujours essentielle. Il s’agit là d’une option stratégique. Face à un adversaire supérieur en armement, seule la détermination du peuple enraciné sur sa terre peut donner la supériorité stratégique. Ce choix de Hồ Chí Minh résulte d’une longue tradition vietnamienne de lutte contre l’envahisseur chinois : mobiliser le peuple sur des buts politiques clairs, puis, épuiser, l’ennemi peu enclin à une guerre de lassitude sur un sol qui n’est pas le sien. Le département des affaires politiques de l’armée a un rôle essentiel dans cette stratégie jusqu’à maintenant. Il n’a pas d’équivalent dans les armées occidentales.
Au début de la confrontation militaire avec les Français, l’armée vietnamienne ne comptait guère plus de 1000 hommes répartis en 13 compagnies d’infanterie basées au Nord du pays. Elle en comptait 400 000 en 1965, 650 000 en 1975, et plus d’1,1 million en 1980 dans les forces régulières. Elle a toujours fonctionné selon les mêmes principes.

La Direction générale des affaires politiques de l’armée a un représentant à chaque échelon de commandement. Les « commissaires politiques » sont des officiers qui dépendent d’une chaîne de commandement distincte de la chaîne de commandement opérationnelle et parallèle. Ils ont plusieurs rôles. Le premier est d’expliquer la place de l’armée dans la nation, d’éveiller le patriotisme, ce qu’on pourrait appeler une formation civique du soldat. Ensuite ils doivent expliciter la mission dévolue à l’armée et à l’unité d’appartenance du soldat et l’amener à y adhérer. Mais sa position parallèle à la hiérarchie opérationnelle de commandement lui permet de déceler les dysfonctionnements dans cette hiérarchie et de se poser comme médiateur pour gérer les tensions entre échelons hiérarchiques. Ils ont enfin un rôle de contrôle de la conformité des opinions et comportements de la troupe et des officiers avec la ligne du parti. Dans la chaîne de commandement opérationnelle qui, en temps de guerre, a la suprématie tous les officiers d’un certain grade sont quasi nécessairement membres du parti. Et il y a des réunions du parti qui les rassemblent avec les commissaires politiques et des délégués des hommes du rang membres du parti, dont le secrétaire n’est pas nécessairement le plus gradé. Cette structure complexe incite à une démarche de consensus. On ne se fonde pas uniquement sur une hiérarchie unique de commandement pour maintenir l’indispensable discipline des armées.

Si le ministre de la Défense est membre du gouvernement, ce n’est pas en tant que membre du gouvernement qu’il détient son autorité. Le ministre de la Défense, Phung Quang Thanh est membre du Bureau politique du parti, c’est de ce mandat qu’il tire son pouvoir. L’armée populaire est donc très directement soumise au parti. De plus, une « Commission de la défense nationale » siège sous la présidence du Secrétaire général du parti. Elle traite du fonctionnement de l’armée. L’organigramme de l’armée traduit cette structure originale.

 Organigramme de l’armée populaire.

Bureau politique du PCV
Ministre de la défense nationale

État major général [1]

Direction générale des affaires politiques [2] 8 régions militaires

Département général technique Armée de terre Gestion des forces locales de l’échelon provincial

Département général de la logistique
Armée de l’air Commandement
des divisions
Département général des entreprises de l’armée Marine de guerre
(4 régions maritimes)

Source : Attaché de défense de l’Ambassade du Vietnam en France.

Dans la colonne de gauche de l’organigramme figurent les services d’appui aux forces de combat, dans la colonne centrale les trois armes qui gèrent leurs problèmes spécifiques d’organisation, de modernisation et d’armement, dans la colonne de droite, les 8 régions militaires qui exercent le commandement opérationnel en temps de paix sur les forces régionales et les forces principales organisées en divisions.

L’importance numérique des militaires dans le Comité central du parti tend à diminuer. On en compte 18 parmi les 160 membres titulaires élus au 10ème congrès et beaucoup sont d’ailleurs des commissaires politiques. Deux généraux du comité central sont vice-ministres de la police.
Le ministère de la Défense nationale, Bộ Quốc Phòng, et l’Etat major général de l’armée sont situés dans l’ancienne citadelle de Hanoi dont la vocation militaire est ainsi confirmée.

Le risque de coup d’État militaire que pourrait suggérer la conduite des armées des autres pays du Sud-est asiatique est peu probable. L’armée serait plutôt le meilleur rempart du parti. Son histoire pendant les guerres d’indépendance, sa vénération encore vive pour ses héros, son organigramme qui assure jusqu’à maintenant des liens étroits entre elle et le parti, tout concourt à assurer de sa loyauté. L’armée a souvent eu un rôle d’aiguillon sur le parti. On assure qu’elle ne fut pas étrangère à l’adoption du Đổi Mới. Elle a déploré l’action trop molle contre la corruption. Elle prend souvent l’initiative de réformes, mais toujours dans la discipline du parti. La seule hypothèse qui semble plausible d’une prise de pouvoir serait celle d’une crise interne du parti. L’armée en tant que corps, se sentant responsable de l’unité de la nation, pourrait être amenée à arbitrer une crise interne du parti qui ne trouverait pas de solution politique. En dehors de ce cas limite, il y a peu de chance qu’elle se rebelle contre le pouvoir politique.

 CAPACITÉS ACTUELLES DE DÉFENSE DE L’ARMÉE

Les effectifs maxima de l’armée furent atteints au début des années 1980. Le Vietnam occupait le Cambodge et venait de repousser l’agression chinoise sur sa frontière Nord. Le pays était exsangue. Maintenir de tels effectifs sous les drapeaux, les plus importants de toutes les armées du monde à l’époque, aurait entraîné le pays dans le gouffre. Il était urgent de réduire le format de l’armée. La contraction des effectifs allait entraîner une hausse dramatique du chômage des jeunes soldats démobilisés. Il fallut, finalement, garder la plupart des recrues en créant des entreprises militaires pour les employer. Les effectifs sont stabilisés, légèrement au dessus de 400 000 depuis la fin de la décennie 1990. Depuis le début de la décennie 2000, en valeur absolue le budget de la défense augmente légèrement, mais en valeur relative sa part dans le budget national décroît. Il n’en représente que 7,2 % et 0,5% du PIB du pays. Mais des importations onéreuses d’armement semblent ne pas figurer dans le budget de l’armée. Par comparaison le budget militaire de la France représente 13% du budget national et 2% du PIB. La création des entreprises de l’armée fut un élément de solution à la faiblesse du budget alloué par l’Etat.

La décision N°2 du Bureau politique en 1987 marque le début de la transformation des services de l’armée en véritables entreprises. Elles auront une triple mission : absorber la main-d’œuvre des soldats démobilisables, dégager des ressources pour financer l’armée, concourir à la reconstruction du pays. Leur nombre s’est élevé à 400. Elles sont actuellement 200. Cette réduction de leur nombre ne signifie pas une diminution de leur importance. Une restructuration eut lieu en 1995-1996. Beaucoup ont été regroupées, se sont même ouvertes à des capitaux étrangers minoritaires. Elles bénéficient de privilèges fiscaux. Elles obtiennent aisément des dérogations à la réglementation. Le périmètre des entreprises militaires est très vaste. Il englobe des entreprises de transport, de génie civil et de travaux publics, d’énergie, de télécommunication, d’agriculture, de pêche, de tourisme et de loisir et évidemment d’armement. C’est pourquoi leurs concurrents souhaitent vivement qu’elles rentrent dans le droit commun. Une décision de principe du Comité central a été prise en ce sens. Les privilèges des entreprises de l’armée devront disparaître. Les entreprises non strictement d’armement seront « duales » à la fois civiles et militaires. Certaines seront supprimées. L’adaptation de l’armée au temps de paix, dont les entreprises militaires sont un exemple, n’est jusqu’à maintenant que partiellement réglée.

L’époque des guerres contre des ennemis extérieurs semble bien terminée. L’ASEAN est parvenue à régler les conflits territoriaux régionaux, Alors, quelles peuvent être aujourd’hui les missions de l’armée dans le contexte du Sud-est asiatique ?
Un « livre blanc » fruit de la réflexion d’experts du parti et de l’armée, publié en 1998, a inspiré les décisions ultérieures sur les missions de l’armée, et sur son format pour faire face aux menaces actuelles.
La mission principale est toujours de préserver l’indépendance et la souveraineté nationale.
Le Vietnam qui avait, naguère, été associé au pacte de Varsovie ne doit faire partie d’aucune alliance militaire mais pourra entretenir des liens de coopération avec d’autres armées.
Il ne doit accepter sur son sol ou son littoral aucune base militaire étrangère et rester attaché à la dénucléarisation de la région comme l’ASEAN l’a décidée.
La défense nationale doit demeurer l’œuvre de toute la nation et donc conserver sa composition en forces locales et de réservistes d’une part et en forces principales d’autre part. Les premières font largement appel à la conscription et les secondes sont appelées à se professionnaliser en fonction de l’évolution des armes. Le service militaire de conscription est fixé à 18 mois.
Pour faire face aux menaces d’une guerre moderne le corps de bataille doit être organisé en corps d’armée alors que la division était antérieurement la plus importante unité des forces de combat.
L’armée conservera sa mission de formation auprès des populations, d’aide humanitaire et d’aide au développement.
La menace étant une menace de proximité, pas nécessairement militaire, de trafic de drogue ou d’êtres humains, d’infiltrations terroristes, la surveillance des frontières incombera désormais à l’armée. Les gardes-frontières, la police maritime sont placés sous son commandement. La marine embryonnaire devra être sensiblement développée pour contrôler les 3200 Km de côtes et affirmer la souveraineté sur la zone maritime jusqu’aux archipels.
La principale innovation est l’importance accordée à la mission de garde des frontières terrestres et maritimes et la constitution d’une marine dans ce pays de paysans sans tradition maritime.
Les forces d’autodéfense, Lực lượng tự vệ, sont issues de la guerre de partisans, en partie des jeunes conscrits et en partie des réservistes rappelés selon les besoins. Ils connaissent le terrain et la population. Ils sont rattachés à leur province. La région militaire organise les forces d’autodéfense des provinces de son ressort. Il y a en moyenne huit provinces par région militaire. Les forces d’autodéfense des provinces frontalières sont complétées par des contingents permanents.
Les forces principales, Chủ lực, constituent l’essentiel de l’armée. L’armement est en grande partie d’origine russe. Le Vietnam a acquis récemment des Su 27 pour l’armée de l’air et deux corvettes Tarantul. Une troisième corvette vient d’être achevée au Vietnam sur plan russe. 8 patrouilleurs Svetlyac sont attendus. Mais 12 avions de patrouille maritime ont été commandés à la Pologne [3].

Les contrats d’armement avec la Chine ont été repris. Les camions soviétiques sont remplacés par des camions chinois, montés au Vietnam pour la plupart.

Les instituts d’études stratégiques et militaires estiment majoritairement que l’armée vietnamienne ne serait pas capable aujourd’hui de faire face victorieusement à un conflit. Ses équipements et systèmes d’armes sont de technologie ancienne et le budget de la défense nationale est trop faible pour les moderniser et assurer une maintenance satisfaisante. Mais ces instituts sont occidentaux et leur jugement est essentiellement fondé sur la technologie et la quantité des équipements. Il est probable qu’ils commettent la même erreur que naguère les Français et les Américains qui avaient sous-estimé leur adversaire vietnamien. Si un conflit devait conduire l’armée vietnamienne à se déployer hors de ses frontières, il est probable que le jugement pessimiste des instituts sur ses capacités militaires se trouverait avéré. Mais un conflit hors du territoire national n’est pas retenu comme hypothèse dans les axes stratégiques des forces armées vietnamiennes. Par contre, s’il fallait défendre l’indépendance du pays contre un agresseur, la combativité dont l’armée a fait preuve dans l’histoire pourrait lui donner une nouvelle fois la victoire. Peu d’agresseurs, même supérieurs en nombre et en équipements, sont capables de soutenir une guerre de lassitude sur un territoire qui n’est pas le leur. La stratégie du faible au fort où le Vietnam est passé maître, son habileté tactique pourraient encore lui donner l’avantage.

Notes

[1Nguyên Khac Nghiên, chef d’Etat major général de l’armée populaire, membre du Comité central du PCV

[2Lê Van Dung, Directeur général des affaires politiques de l’armée, membre du Comité central du PCV

[3Source : capitaine de frégate Nicolas Vaujour, L’armée vietnamienne, Collège interarmées de défense, 2007