L’Agent Orange/Dioxine : après le topocide, refaire l’ordre du (...)

Dernier ajout : 12 août 2008.

Lorsque nous sommes allés pour la première fois dans la vallée de A Luoi, en avril 2001, nous avons été très impressionnés par le nombre de handicaps que l’on pouvait attribuer à la dioxine, c’est-à-dire par la guerre chimique, mais aussi par le nombre de personnes marquées dans leur corps par des armes plus conventionnelles (grenades, bombes). Nous avons également eu des arguments pour penser que de nombreuses personnes gardaient dans leur intimité psychique des traumatismes de guerre. Et enfin nous avons constaté la pauvreté de ces populations : pauvreté économique, mais aussi perte de leur culture ancestrale, (Ta oi, Pa ko ou Co Tu). Pour autant, malgré tous ces éléments négatifs, les habitants de la vallée ne paraissaient pas à la dérive. Ils nous ont fait un accueil amical et digne. Certains signes présageaient d’améliorations à venir.

Par la suite, notre équipe, dirigée par le sociologue Jacques Maître, et comportant outre nous-mêmes (les "psys") [1], des collègues vietnamiennes du CGFED [2], de l’A.V.S.S [3], de la Fondation N.T [4], ce fut en fait la première école vietnamienne de psychologie et de psychiatrie de l’enfant au Vietnam, et d’autres intervenants compétents pour l’enquête de terrain, a commencé une véritable recherche pluridisciplinaire. La question des systèmes de croyances et des valeurs qui sont en relation avec l’ordre du monde humain, de la nature et de la surnature, y a pris une ampleur importante.

Dans notre jargon, nous avons défini la catastrophe qu’a provoquée la guerre chimique états-unienne, dans cette région, comme un topocide. Cela signifie que tout ce qui constitue ce lieu de la planète a été attaqué. Autrement dit, il n’y a pas un seul des rapports fondamentaux des humains avec la nature et la culture qui n’ait pas été affecté par cette agression. Ainsi, l’économie de ces chasseurs-collecteurs qui vivaient de la grande forêt primaire a été entièrement bouleversée par la défoliation et la disparition de la nature originaire. Le système des croyances et des pratiques cultuelles qui, via les Zang (génies), liaient les hommes aux forces invisibles qui hantaient leur environnement, a été rompu. Le renouvellement des générations est gravement affecté par les malformations de nombreux enfants...

Dans les montagnes errent encore les âmes des mal morts des guerres, et les kurus (femmes chamanes) nous ont appris comment elles pouvaient être visitées, parfois, par des voix anglaises et mêmes françaises, car ce phénomène de l’errance des âmes des combattants ne concerne pas seulement les morts vietnamiens. Mais, premier avant-goût du travail de resymbolisation que nous retrouverons partout, on nous a aussi confié que ces âmes proprement "décontenancées", insaisissables et inquiétantes sont ces sauterelles qui s’envolent sous les pas, lorsque l’on marche dans une prairie. Alors, on enferme de nombreux insectes dans une boîte, et on les enterre avec un certain protocole.

La reprise des liens symboliques avec ceux qui ont quitté l’ordre normal des choses poursuit ainsi des chemins inattendus. Lors de notre arrivée dans tel village de la vallée, le représentant de la Croix Rouge nous a informé que la dioxine va jusqu’à troubler les rapports entre les humains et les animaux. Une femme avait ainsi mis au monde sept souris. Nous avons demandé à la rencontrer. Elle nous précisa que l’on avait exagéré l’histoire, qu’elle n’avait mis au monde que trois souris sans poils, rougeaudes, avec des petits yeux brillants dans l’obscurité. Nous comprendrons qu’il s’agissait de l’une de ces milliers de moles hydatiformes qui sont apparues dans les anciennes zones d’épandage, et dont on attribue effectivement la fréquence à la dioxine. Mais l’explication scientifique n’aurait rien apporté de plus. Car, du point de vue de l’ordre des choses, la principale question était de savoir s’il fallait enterrer au fond du jardin cet étrange produit d’une matrice de femme, ou bien le porter en terre au cimetière, dans le carré des enfants humains morts-nés, victimes de la dioxine.

Un traumatisme polymorphe auquel la population fait face.

On comprend par cet exemple que la situation culturelle et psychologique consécutive aux épandages de défoliants et d’herbicides pollués par la dioxine il y a plus de trente années, est fort complexe. L’une des raisons de cette complexité est la succession des traumatismes vécus par la population. Dans une intervention à la Conférence Victims of Agent Orange / Dioxin in Vietnam, the expectations [Hanoï, 16 et 17 mars 2006] [5], nous avions précisé de la manière suivante le cursus de ce vaste traumatisme polymorphe.

1 - Dans la période qui a suivi immédiatement les épandages, la végétation meurt très rapidement. Plus que l’horreur, c’est souvent l’irréalité qui domine. La Nature familière apparaît défigurée : les poissons de la rivière sont « devenus fluorescents », les tubercules nourriciers sont gonflés et noirs, les humains éprouvent d’étranges malaises... mais leur rapport symbolique avec la Nature n’apparaît pas encore complètement modifié. Les génies de la forêt sont offusqués par ce saccage de la Nature, mais ils restent la référence. Jusqu’au bout, les chamanes vont tenter de réanimer le dialogue avec eux.

2 - Lorsque le dialogue avec les agents symboliques traditionnels s’avère définitivement inutile, on a recours à ce mot : « dioxine ». Cela signifie l’entrée dans un autre système. Les chamanes ont des réponses qui se traduisent immédiatement dans des actes supposés curateurs. Mais avec la science moderne s’ouvre la possibilité d’une panne des systèmes d’explications. Le mot Dioxine renvoie au réel nu : un monde inaccessible et qui ne donne pas de prise sur la source du malheur. Cet effacement de la Nature humanisée est une situation traumatogène à laquelle les populations ont fait face. Car il ne restait plus alors que les ressources propres de la société humaine pour alléger le malheur, l’injustice et l’indignité. C’est face à une telle situation que Jacques Maître avait déjà repéré l’avènement de ce qu’il a appelé une < religion historique », qui donne lieu, aujourd’hui, au Culte de l’Oncle Ho : Ho Chi Minh. Par la suite, nous nous sommes fait expliquer très précisément comment, dans tel ou tel village, s’est déroulé, au plus fort de la guerre états-unienne, un procès équitable des génies, et une nouvelle répartition des rôles entre eux d’une part, et l’Oncle Ho et le parti communiste d’autre part. Le fait que de nombreux habitants de la vallée ont adopté le nom patronymique de Ho est l’un des effets de ce mouvement.

3- Un troisième degré dans le malheur a été franchi lorsque sont nés des enfants anormaux, ou atteints de maladies inconnues. Là sont atteints le futur qui donne un sens au présent et au passé, la transmission de la vie ... La question de la continuité des lignées a des aspects très pratiques : qui va s’occuper des parents âgés, s’ils n’ont pas d’enfants valides pour s’occuper d’eux et si, au contraire, les âgés doivent assister leurs enfants aussi longtemps qu’ils le pourront ?
Là encore, c’est avec ses ressources propres et la solidarité venue d’autres pays, que l’on peut envisager de donner une place digne aux 10% de personnes handicapées de la vallée. 4 - Enfin, se pose aujourd’hui la question de troubles génétiques qui affecteraient toute la lignée pendant des générations. Si cela était confirmé, nous serions confrontés a une atteinte très grave du patrimoine génétique des populations victimes de l’agent orange/dioxine, mais aussi, du fait que l’espèce humaine est une, ce serait une atteinte sans précédent du patrimoine génétique de l’humanité par l’usage d’une arme de guerre.
Le rôle actuel des Kurus (femmes chamanes)

Quel est le rôle des kurus dans ce panorama des effets de la guerre chimique ? Il est marginal au regard des besoins médicaux de la population. Et d’ailleurs, elles ne prétendent pas, aujourd’hui, être un recours face à des maux innés liés à la dioxine, et dont s’occupent la médecine, la Croix Rouge vietnamienne, les associations et fondations de solidarité nationales et internationales.

Par ailleurs, nous sommes témoins d’une évolution de leur exercice. Telle d’entre elles nous relate qu’un génie l’a punie pour ne pas avoir demandé de l’argent à son premier consultant. Depuis, cette héritière d’une religion de la nature dans laquelle le sang d’un animal était le principal vecteur de l’échange symbolique, expose sur une armoire, à l’intention du génie happé par l’esprit de la marchandisation du monde, les billets laissés par les malades, avant de récupérer ces modestes magots pour son usage propre.Ce n’est là qu’un aspect anecdotique du choc culturel lié à la modernité. [6]

Mais ces pratiques chamaniques, même en cours d’acculturation, témoignent de la présence vivante d’un socle de représentations immémoriales de l’ordre du monde. Entre les humains et la surnature, les kurus sont un tiers. L’entrée du génie en elles s’accompagne de rougeur du visage, de tremblements, de peur jusqu’à ce que cet agent symbolique magique prenne, dans le giron du corps de la chamane, une corporéité suffisante pour qu’une invocation reconnecte le symptôme du malade avec des événements qui croisent parfois la mémoire collective. Dans ce moment où elle est pénétrée par l’étrange langage des génies qu’elle comprend alors sans effort, elle pourra user de sa parole, ainsi que d’autres vecteurs (sang du sacrifice, rythme de chants et de danses, projection par le souffle du gingembre, dispersion de grains de riz ... ) pour faire quelques prescriptions. Il s’agit alors de mettre le malade en communication avec un système symbolique qui tire son efficacité du fait qu’on lui attribue le pouvoir de porter l’ordre du monde à travers les vicissitudes domestiques et villageoises, et la mémoire toujours présente des grands événements historiques.

Bernard Doray, Concepcion Doray

Notes

[1Respectivement psychiatre et psychanalyste, Centre de recherche et d’action sur les traumatismes et l’exclusion (CEDRATE), Maison des sciences de l’homme de Paris, 54 Boulevard Raspail, 75006, Paris. Doray-delagarza wanadoo.fr

[2Le Research Centre for Gender, Family and Environment in Development, (CGFED) à Hanoi, centre indépendant de recherches en sciences sociales, est le partenaire privilégié de notre propre centre, le CEDRATE, pour cette recherche.

[3Académie des Sciences Sociales du Vietnam

[4La Fondation N.T, est un Centre d’étude et d’action dans le domaine de la psychologie infantile à Hanoï. Fondée en 1989 à l’initiative du Dr Nguyen Khac Vien

[5Doray, B., de la Garza, C. Conventional war and Cimical wartare in A Luoi from psychological angle, Actes de cette conférence. Voir aussi : Doray, B., de la Garza, C., To introduce the psychological problem of war victims, Anthropology review 5th Year, Hanoï, N’l (8), 2006, pp 81 - 93.

[6Nous pensons ici à ces longs dialogues avec des chefs de villages très âgés qui, dans des maisons maintenant dotés de télévision, nous ont relaté comment, autrefois, il fallait marcher pendant des semaines et même des mois dans la forêt pour aller troquer des produits artisanaux dans un point de marché. L’argent n’existait pas, si ce n’est, dans certaines circonstances, sous la forme de morceaux de métal dont on évaluait le poids.