L’Agent orange au Vietnam : qu’avons-nous fait en cinquante ans (...)

Dernier ajout : 26 mai 2011.

L’Agent orange au Vietnam : qu’avons-nous fait, en cinquante ans ?
La coïncidence du 50ème anniversaire du début des épandages de défoliants au Sud-Vietnam et du 50ème anniversaire de notre association amène à poser la question.

On ne tentera pas ici un bilan exhaustif, dont les éléments sont d’ailleurs bien connus par les comptes rendus réguliers de nos assemblées générales. On voudrait plutôt dégager la constance d’une orientation maintenue d’année en année à travers toutes les vicissitudes.

Dès sa création, le Bulletin en fait foi, l’AAFV s’inquiète de la guerre chimique livrée au Vietnam par l’aviation américaine. On ne parle pas encore de l’Agent orange, on n’a que peu d’information, mais l‘AAFV relaie les mises en garde, puis l’opposition nette, émanant des scientifiques.
 [1]
Le 19 novembre 1966 l’AAFV organise un colloque sous la présidence du Professeur Aubel, La guerre chimique au Vietnam. C’est très probablement le premier du genre en France. Les Actes en sont rédigés et constituent pour nous un précieux témoignage de l’état de la question à ce moment, ainsi que de la volonté des participants de s’opposer à ce qui est déjà nommé « crime de guerre », tout en se gardant de conclusions hâtives. Le Professeur Aubel note : « Le questions auxquelles il n’a pas été répondu au colloque se réfèrent à des problèmes sur lesquels nous poursuivons notre étude. » Parmi elles, la nature exacte des produits défoliants employés et leurs effets à craindre sur les animaux et les hommes.

Parallèlement, des membres de l’AAFV participent à des initiatives bien plus considérables, comme le Tribunal Russel- Sartre (1966-19667), la Conférence Internationale d’Orsay sur la guerre chimique au Vietnam (1970), etc. Pétitions, manifestations, appels de personnalités se succèdent. Les effets des bombardements massifs au Nord frappent l ‘opinion publique. La guerre chimique, plus insidieuse, est moins connue et ses effets sur la population sont moins immédiatement visibles. L’AAFV informe de son mieux.

Après la libération de Saigon et la réunification du pays, le Vietnam ne met pas d’emblée l’accent sur les conséquences des épandages d’Agent orange [2]. Certains dans l’AAFV sont perplexes, d’autres rongent leur frein, mais on se garde d’être cause d’embarras pour les amis vietnamiens. Et puis, on manque d’informations fiables. De fait, pendant plus de vingt ans après l’arrêt des épandages, les Vietnamiens n’ont pas parlé publiquement de l’Agent orange. Il est vrai que l’ampleur du désastre sanitaire n’a été connue que peu à peu. Néanmoins, cette attitude peut surprendre. On l’a attribuée au désir de voir levé l’embargo, de normaliser les relations avec les États-Unis et d’être admis à l’OMC, ce qui a certainement joué un rôle. Le redressement économique exigeait que les exportations aient bonne réputation, c’est vrai.

D’autres raisons peuvent être envisagées aussi. Le Vietnam victorieux ne souhaitait sans doute pas être vu comme « le pays de l’Agent orange », une nation aux millions d’éclopés. Il a surtout pu être tenté de compter sur ses propres forces, les surestimant. La survenue tardive des cancers et d’autres pathologies graves, l’apparition de malformations terribles à la troisième génération, l’ont amené à revoir sa position, tout comme les appels à l’aide de plus en plus pressants venant des populations victimes des épandages.
La visite du Président Clinton en novembre 2000 marque un tournant : on lui parle de l’Agent orange.
Les choses s’accélèrent. En 2003 est prise la décision d’intenter un procès aux firmes chimiques (Monsanto, Dow Chemical, Hercules, etc.) pour obtenir des dédommagements. En fait, il faut d’abord obtenir des tribunaux américains le droit de les attaquer. L’AAFV reçoit la permission, presque la mission, de « faire du bruit ». Les Vietnamiens créent la VAVA (Association pour les Victimes de L’Agent orange du Vietnam) pour se porter partie civile dans une Class action, aux côtés de 3, puis de27 personnes. La plainte est déposée le 30 janvier 2004.

Dès 1998 Madame Nguyen Thi Binh, alors Vice-présidente de la République, a chargé la Croix Rouge du Vietnam de l’aide aux victimes de l’Agent orange et créé le Fond pour les victimes, dont la Croix-Rouge a la gestion. Sa Vice-présidente, madame Nguyen Thi Hoï, nous propose de contribuer à cette tâche. Nous avions fait sa connaissance lors de la remise en état du laboratoire du BCG de l’Institut Pasteur d’Ho Chi Minh –Ville, dont elle était alors Directrice.

Alain Dussarps a raconté dans Perspectives France-Vietnam, n° 74, dossier Solidarité, comment se passe cette coopération, fort diversifiée mais visant toujours le même but : rendre les familles les plus démunies autonomes économiquement et partie prenante du développement du pays. Bilan : « L’AAFV seule a permis la réalisation de 154 projets dans 41 provinces. En coopération avec d’autres associations ou organismes comme ACOTEC, la CCAS , la FAPU, l’ AACVF etc., nous avons participé au financement de 277 projets dans 51 provinces sur 63 pour un montant d’environ 3,5 millions d’euros. »
En même temps que le dépôt de la plainte aux Etats-Unis, l’activité d’information et de mobilisation de l’AAFV pour le soutien aux victimes de l’Agent orange repart très fort. Que ce soit dans les Comités locaux ou à Paris, débats, expositions, films se succèdent. Toutes les initiatives sont l’occasion de faire signer des pétitions demandant justice pour les victimes de l’Agent orange, notamment la pétition lancée par Len Aldis, secrétaire de l’association d’amitié Grande-Bretagne - Vietnam dont l’AAFV offre au VUFO la traduction en 12 langues. La pétition atteindra 700 000 signatures, du monde entier – sur le texte en anglais !

Mais un projet bien plus ambitieux s’annonce. L’AAFV décide d’une grande initiative nationale sur l’Agent orange. On envisage d’abord un Livre Blanc, puis un livre tout court, réunissant des contributions de spécialistes de diverses disciplines. Un groupe se met au travail mais, chemin faisant, une autre idée se fait jour : celle d’organiser un grand colloque scientifique international sur les effets de l’Agent orange. Une deuxième équipe se constitue. Sous l’impulsion inlassable de Francis Gendreau, alors Président de l’AAFV, les deux projets aboutissent, non sans un travail considérable. En février 2005 parait aux Éditions Tirésias le livre L’Agent orange au Vietnam, crime d’hier, tragédie d’aujourd’hui, avec une préface de François Gros. Les 11 et 12 mars, se tient la Conférence de Paris, dans une salle généreusement prêtée par le Sénat. C’est un grand succès [3]. Pourtant, la journée avait mal commencé : à l’ouverture de la Conférence, on apprend que la plainte des victimes vietnamiennes a été jugée irrecevable la veille par le juge Weinstein. Loin de décourager les participants, cette nouvelle semble les avoir galvanisés.

L’AAFV soutient le procès en appel, perdu aussi (22 février 2008), au motif que l’ATS ne s’applique pas au cas, que les compagnies chimiques sont protégées par l’immunité du gouvernement qui leur a commandé les défoliants et que ceux-ci n’ont été utilisés que pour la protection des soldats américains, non comme arme offensive. Les victimes adressent une requête à la Cour Suprême des États-Unis. Elle est rejetée le 27 février 2009.

Le procès de l’Agent orange n’aura pas lieu.

Mais les choses évoluent. En mai 2009 a été remis au Congrès américain un rapport intitulé « Les victimes vietnamiennes de l’Agent orange et les relations États-Unis- Vietnam [4] ». Sa conclusion est que les États-Unis ont besoin de restaurer en Asie leur image mise à mal par les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il y a va de leur chance d’y conquérir un « soft power », une « puissance douce » bien nécessaire à leurs intérêts dans la zone. Une prise en compte du sort des victimes de l’Agent orange serait de nature à y réussir. Elle peut aisément être présentée comme une aide humanitaire, sans impliquer du tout une quelconque reconnaissance de responsabilité. On pourrait envisager un plan pluriannuel de décontaminations des hots spots et d’aide médicale et économique aux victimes.

En juin 2010 le Dialogue Groupe, qui ne faisait pas grand-chose depuis trois ans, a publié une Déclaration assortie d’un plan d’aide de 300 millions de dollars en dix ans. Cela a été assez bien accueilli par les Vietnamiens. Le ton du rapport est à noter [5]. La Déclaration fait appel explicitement au gouvernement des États-Unis et à ceux des autres pays pour financer le plan d’aide et venir à bout des conséquences dramatiques des épandages. L’AAFV pourrait s’attacher à l’obtenir du gouvernement de la France.
Marie-Hélène Lavallard

Notes

[1Les scientifiques furent les premiers lanceurs d’alerte. Voir Yvonne Capdeville, L’engagement des scientifiques, in L’Agent orange au Vietnam, crime d’hier, tragédie d’aujourd’hui, Paris, 2005.

[2On sait qu’il n’était pas le seul : les agents vert, blanc, rose, violet, de composition voisine, et l’agent bleu, à base d’arsenic, composait « les herbicides arc en ciel ». Mais l’Agent orange a été le plus employé et son nom est devenu synonyme de défoliants en général – jusque dans les attendus de la Cour d’Appel de New York, qui s’en excuse.

[3Les Actes publiés en CD-Rom sont disponibles à l’AAFV au prix de 5 euros port compris.

[4Michael F. Martin, Congressional Research Service, Vietnamese victims of Agent orange and U.S.-Vietnam relations. Disponible sur http://www.fas.org/sgp/crs/row/RL34761.pdf

[5Voir Perspectives France-Vietnam, numéro 74, p. 17