L’activité scientifique et technique du Général Giap - Dang Anh (...)

Dernier ajout : 27 avril 2012.

L’activité scientifique et technique du Général Giap

La théorie de la guerre populaire et en même temps
la pratique de cette théorie du général Giap sont déjà traitées globalement, dans les ouvrages consacrés à sa carrière, dont récemment, le livre Võ Nguyên Giap. Une vie (Alain Ruscio). Abordant le côté pratique de l’activité scientifique et technique de ce stratège, je me limiterai seulement à des documents épars, la plupart encore inédits, et des propos fraîchement recueillis de ses collaborateurs.

Officiellement, après 1975, Võ Nguyên Giáp, vice président du Conseil des ministres, a reçu l’ordre du Bureau Politique d’assumer la nouvelle mission
d’être responsable des problèmes de la Science et de l’Éducation – mission qu’il remplira jusqu’à sa retraite en 1992. Mais en vérité, avant la date, il a dû se confronter déjà à plusieurs problèmes concernant la science et la technique, dans le but de mener la lutte armée continuelle d’un peuple de paysans sans aucune base moderne contre deux puissances du monde, tout au long d’une durée de trente ans, jusqu’au bout de la victoire. Et justement, en raison de ce but, pour Giap, la science n’est jamais séparée
de la technique, mais c’est de la science technique.

Dans les écrits de Giap de l’époque de l’action
clandestine apparaissent déjà ses aspirations vers
une science technique militaire. C’est une voix en
sourdine derrière les correspondances, les articles
rédigés comme des slogans, voire des ordres
militaires aux moments de presse, dont la plupart
sont encore inédits. Je les exploiterai dans un
sens encore peu défriché. Ils prouvent qu’à l’aube
d’insurrection, les formateurs du Viêt Minh, tout en
mobilisant la force interne, cherchent à tout prix à avoir des conseillers, spécialistes, même du côté des
capitalistes, pour fournir des leçons primordiales à
leur « Brigade de Propagande armée » - une poignée
d’hommes composée de 34 volontaires, dont la
plupart sont d’origine ethnique. On peut trouver
encore certains documents, des correspondances
(entre Hô Chi Minh, Giap et Charles Fenn, Allison
Kent Thomas… par exemple) dans les jours pré-insurrectionnels.
Une lettre-autographe dont la
signature est C.M.Ho a présenté « M. Văn » au
« Major Thomas ». L’américain aide les premiers
soldats du Viêt Minh dans certaines pratiques
militaires, et même dans la lutte contre les Japonais
occupant la province Thai Nguyên – territoire abritant
l’organe central de la révolution. Voici les dernières
phrases dans cette lettre écrite en anglais : « Your plan
about the japo’s surrender (ultimatum, attacks…) is
excellent. I believe it will get very good result. It
will be very good, if you wire the same plan to Capt
Holland. During my absence, if you need something,
please tell M. Văn or M. Lê » Si l’on compare les
documents concernant l’ultimatum adressés à la troupe
japonaise d’alors – l’un signé au nom de « Thomas,
Major United Army », et l’autre au nom de « Văn,
Représentant de L’Armée de la Liberté » - on trouve
en effet des points communs. Leur coopération dans la
technique militaire s’affi rme surtout dans le 4e point
du « Surrender Ultimatum » (signé : Major Thomas) :
« If by… o’ clock you have not surrendered it will be
necessary for me to attack you with all my troops both
american and Vietminh under my control. » (NB :
dans ce document, le caractère désignant l’heure est
effacé. - D.A.D)… Même dans les premiers jours
tumultueux de la victoire d’Août-1945, Giap a écrit
des lettres (en français) à « Major Thomas » : « M. Ký
que je vous envoie est chargé de vous accompagner à
Hanoï, vous et les amis américains. La vie politique
à Hanoï est très intense. Ces derniers jours, nos
troupes ont remporté de petits succès, sur les pirates
chinois et sur les bandes pro japonaises. Nous avons
désarmé le patrouilleur Crayssac et fait une vingtaine
de prisonniers français. De nouveaux groupes de
Français parachutistes ont été cernés et désarmés… »
Et voici la demande de Giap à Thomas : « Je vous
attends. J’ai besoin de votre compagnie ».
La lettre suivante était déjà plus « officielle » en
apparence : papier blanc, portant le badge du Ministère
des affaires intérieures, mais le ton est devenu
plus pressant : « Nous sommes en train de parfaire
l’unification des troupes nationales, et, dans cette
tâche, nous sentons votre aide et vos conseils plus
nécessaires et plus utiles que jamais » Quarante ans
plus tard, lorsque Giap assume sa nouvelle mission
d’être le responsable de la Science et de l’Éducation
nationale, le soutien de A.K.Thomas se fait sentir
encore, dans un domaine plus large que la science
et technique militaire. La lettre datée en 1990 de
Thomas a proposé de renouer une relation entre Giap
et le professeur Smucker, directeur de l’University
Center (qui fait partie de l’A.I.D.) : « I hope some
academic exchange can be arranged, as Michigan
State University is one of our leading educational
institutions in the fi elds of Agriculture and Forestry »

L’aide de A.K.Thomas n’est qu’un exemple parmi
tant d’autres du soutien de personnages du côté
« opposé ». On a déjà beaucoup parlé de l’aide
gouvernementale de différentes nations – surtout
socialistes – qui est décisive pour la modernisation
de notre pays. Mais l’aide individuelle des amis
venus de l’étranger a un autre effet. Elle prouve le
prestige des représentants de la nation. Par exemple,
maintenant, on se souvient encore de l’aide de
Charles Fenn. Avant la victoire de la Révolution
d’Août en 1945, il a profité d’une relation avec le
général Chennault pour fournir un équipement léger
d’armes à l’armée du Viet Minh. En 1999, Charles
Fenn affi rme encore le prestige de Giap en écrivant
dans une lettre à un ami, un scientifi que vietnamien :
« You still have the greatest man living in the world
– Vo Nguyen Giap. I wish I could again shake his
hand. »
Les propos de Võ Nguyen Giap recueillis par Alain
Ruscio nous impressionnent par une charge difficile
à assumer pour Giap depuis le commencement de
sa carrière. Giap a dû résoudre un problème qui
contredit la science militaire classique, dont l’énigme
de la victoire est « de savoir réunir au même moment
la supériorité numérique et la supériorité technique. »
Giap est fier de la guerre du Vietnam, une guerre qui
mobilise tout un peuple – « le secret de nos victoires ».
Peut-être, les occidentaux qui taxent Giap de
« général politique » n’avaient pas songé à un effet
divergent. Étant homme politique, il comprend que
la force numérique ne réside pas seulement dans le
nombre, les chiffres. Les problèmes de son armée, à
l’aube de la lutte, ce sont la science, la technique, les
professionnels. Vers 1945, c’est une chance d’avoir
Bac Ho avec son prestige et la réputation des cadres de
l’organe directif qui peuvent réunir les scientifiques,
les techniciens sous le drapeau révolutionnaire. On
peut citer un cas typique : Hoang Dinh Phu. Dans ses
Mémoires (En frayant la voie vers les deux guerres
de Résistance) H.D.Phu relate le tournant décisif de
sa vie en 1945 : étant étudiant, il décide résolument de
quitter l’unique École (coloniale) de Formation des
Licenciés es Sciences d’alors à Hanoï pour s’enrôler
en simple soldat dans le rang des « Bộ đội cụ Hồ ». Bùi
Diễm (son condisciple d’alors) intervient : « Au fond,
Viet Minh est un mouvement des ouvriers et paysans,
il n’y aura pas de place pour nous, les intellos »
(Après, Bui Diem sera ambassadeur du gouvernement
pro-américain aux États-Unis, tandis que H D Phu
occupera la poste de vice-président du Comité de
Science nationale sous les ordres de Giap durant 1976-
1991). Comme H D Phu, d’autres scientifi ques sont
réunis, d’abord, dans les organisations de la sciencetechnique
de l’armée, tels Đặng Quốc Bảo, Tạ Quang
Bửu, Trần Đại Nghĩa, Tôn Thất Hoàng, Phạm Đồng
Điện, Ngô Điền, Hoàng Xuân Tùy, Lê Khắc, Nguyễn
Văn Thu… Leurs premières expériences seront des
inventions d’arme à percussion et arme de jet –
comme le bazooka que Tran Dai Nghia a restructuré
en une sorte de canon dont les matériaux constitutifs
sont plus faciles à trouver au Vietnam. Cette arme
« vietnamisée » porte un nouveau nom : SKZ.
Et sa force d’attaque fera un effet inattendu, ce
qui est confirmé même par l’ennemi, dans le livre
« La guerre Indochinoise » (Paris-1963) de Lucien
Bodart. H Đ Phu cite les remarques de cet officier :
« Ce qui nous tracasse, ce qui perce l’épaisseur du
béton de 60 cm, ce sont les balles explosives SKZ
de 8 kg que les Vietnamiens fabriquent dans les
cavernes à Chi Nê. Quelques balles ont suffi déjà à
détruire nos blockhaus » En dehors de ces exploits,
pendant deux ans seulement, de 1947 à 1949, le
Bureau Chimique de l’Armée a concentré ses études
sur la mine explosive à retardement, d’autres sortes
d’explosif qui remplacent la mélinite, la grenade
fumigène… etc. Le tout « made in Vietnam ».
Ce satellite de l’intelligentsia nouvellement formé a
consacré ses recherches scientifiques aux exigences
impérieuses dans les tournants décisifs du pays.
Selon le proverbe « Dis moi qui tu hantes… », on
peut à travers les collaborateurs aidant Giap dans
la voie scientifique apprécier sa clairvoyance dans
le choix de ses compagnons d’armes. En 1946, se
considérant comme un « inconnu » de Giap, Phu
raconte qu’il est étonné en recevant l’ordre de venir
travailler dans l’organe des études scientifiques du
Ministère :
– Car je ne sais pourquoi Văn a su que je suis en
train de remplir mes services dans un régiment (…)
Après la victoire aux Frontières du Nord Vietnam en
automne-hiver 1950, Văn a fait une visite au Bureau
d’Étude Technique pour rencontrer nos camarades
qu’il nomme affectueusement « les étudiants de la
Faculté de l’Armement ».
Il est vrai que tout le monde est très fier des
contributions du Bureau, mais H Đ Phu sait
ses limites, et ne le considère que comme un
« Berceau » de la science technique du moment.
Ce qui décide de son développement futur, pour
Giap, c’est toujours le problème de « l’homme »,
de son idéal – l’élément primordial de sa stratégie
de guerre révolutionnaire. Ainsi, l’enseignement
politique doit marcher de pair avec l’éducation
scientifi que et technique. Tạ Quang Bửu, Trần Đại
Nghĩa… sont les premiers éducateurs honorables
de ces « étudiants de la Faculté de l’Armement ».
Comme dans d’autres domaines relatifs à la science
et la technique, on voit déjà surgir des professeurs,
médecins tels Ho Dac Di, Tôn Thất Tùng, Đặng Văn
Ngữ… Dans les derniers jours à Điện Bien Phu, au
fond d’une caverne qui sert de « salle d’opération »,
le célèbre chirurgien Ton That Tung note dans son
journal : « Ces pluies continuelles qui trempent et
tracassent les blessés. Les larmes me viennent aux
yeux en pensant à eux, dans les boyaux. Demande à
l’Offi ce Politique Central du D.D.T et des morceaux
de plastique pour les couvrir… ».
Ces médecins de notoriété mondiale sont aussi les
premiers professeurs qui forment les Grandes Écoles
dont le local se trouve dans le « berceau » de la
Révolution, au sens propre : dans la zone de l’ATK,
à Tuyen Quang, ils sont les voisins de Giap, de Bac
Hô. Leurs « amphithéâtres » sont des baraques, des
paillotes, des maisons à pilotis abritées sous les
palmiers, presqu’au voisinage de celles de l’organe
central du gouvernement.

Vers les années cinquante, Giap trouve que les
échanges scientifiques doivent être programmés.
Le gouvernement a formé une organisation pour
réaliser ce projet : Le Conseil du Programme de
l’Aide Mondiale, qui donne des résultats positifs.
On envoie un agent chargé de faire un compte
rendu au général. Il le trouve très heureux. Et, en
homme d’action, Giap a ordonné de noter tout de
suite les chiffres, les tableaux statistiques pour
procurer au Bureau du Ministère de Défense des
documents effectifs. Parfois, les échanges font
un effet inattendu. Ceux qui viennent éduquer
s’avouent l’effet contraire : ce sont eux qui trouvent
des leçons du côté de leurs « élèves ». Dans une
visite à l’Académie de Science technique militaire, à
l’apogée de notre guerre contre les bombardements
américains, vers 1972, un sous-chef d’État-major
hongrois a remarqué : « Je vous envie non pas à
cause de vos laboratoires, avec des munitions trop
rudimentaires, mais à cause des travaux que vous
êtes en train d’opérer là-dedans ».
Au sujet de ces échanges, j’ai interviewé un simple
(ex) étudiant nommé Nguyễn Công Tuyến. Voici sa
réponse :
- Notre général, je le nomme uniquement par ces
mots
 : « Le visionnaire du siècle » Vers la fin des
années soixante du siècle passé, j’ai fait partie
des jeunes soldats accédant à un haut niveau dans
l’enseignement secondaire, qui avaient la chance
d’être envoyés à l’étranger pour étudier des
sciences techniques telles la Physique électronique,
l’Optoélectronique, laser technologie, magnétoélectro-
technique, etc. Nous y trouvons déjà des
générations d’étudiants plus âgés…
Peut-être, on peut évoquer ici les noms des plus
brillants : Phan Đình Diệu, Phạm Duy Hiển, Hoàng
Tụy, Nguyễn Văn Hiệu… Plus tard, dans les années
de la période « Đổi Mới », ils seront les dirigeants
des Instituts scientifiques de pointe. J’ai interviewé
un cas particulier : Đặng Quốc Bảo. En 1960, il a
suivi les cours dans l’Institut Obchestvi Naouka à
Moscou ; plus tard, Directeur de l’Institut de Science
technique militaire dans les années 1968-1975. Selon
Đ.Q.Bao :
- « Alors, nous avons formé chaque année au moins
une quarantaine de docteurs ès sciences à MGU.
Dans le domaine de la Construction des Missiles
par exemple, en comparaison avec certains pays
asiatiques, les disciples vietnamiens sont les plus
brillants d’alors… Mais de retour à notre pays, notre
pratique s’avère plus retardée que celle de Thaïlande
ou Pakistan. Nous avons aussi des disciples en
Physique des plasmas à MGU très remarquables
vers les années soixante-dix, mais nous piétinons
plusieurs années sur place, au Vietnam. Ces résultats
ont beaucoup chagriné Giap… ».
Pourtant, l’opinion de son ex-étudiant Nguyễn Công
Tuyên est toujours très optimiste :
- « Aujourd’hui, en méditant sur le passé, s’il n’y
avait pas la clairvoyance de notre général depuis
cinquante ans, nous n’aurions pas pu, de nos propres
initiatives, recevoir, diriger, perfectionner et parvenir
à produire des équipements pour diverses armées,
surtout à avoir des mesures efficaces pour neutraliser
les armes modernes américains tels laser-guided
bomb, magnetic bomb, radio beam et infrared beam,
et d’autres équipements particuliers appliquant la
laser-technologie dans l’armée de l’air… »
Je termine mes réfl exions suggérées par l’avis de
Phan Huy Le – l’éminent professeur dans un domaine
des sciences humaines qui réunit la science et la
technique (historien-archéologue) :
- Giap a écrit l’histoire grandiose de la Résistance
comme co-auteur avec notre peuple et notre armée, et
en même temps, il a fait le bilan de l’histoire de cette
guerre à travers ses Mémoires et ses livres de stratégie
moderne. Dans un entretien avec les historiens, a dit : « La connaissance et la méthodologie d’un historien appliquées dans le commandement militaire et en retour, les expériences de la guerre m’ont aidé
aussi à renforcer l’objectivité, la véracité dans pensée. Peut-être, l’alliance entre sa carrière combattant et celle d’historien a contribué à ce
résultat ».

Comme auteur d’un nombre colossal de textes déjà
édités (des centaines d’articles de journaux, une
centaine d’essais et d’études – dont le premier parut
lorsqu’il a 18 ans), Giap est un scientifi que dans le
domaine des sciences humaines.
Comment a-t-il pu faire, au moins trois écrits par
an dans sa vie comblée d’intenses événements ?
À travers les propos que j’ai recueillis de ses plus
proches collaborateurs, j’ai tenté de résoudre quelques
énigmes :

1/ Une conduite dans le travail : tournant et retournant
sans cesse le sujet minutieusement. « Chaque fois
qu’il me demande à transmettre une directive, un
ordre à quelqu’un, il me demande toujours de les
répéter » (H Đ Phu). Peut-être, le peintre Nguyen Thu
a-t-il « matérialisé » cette conduite en représentant
Giap dans une pose particulière. Il explique pourquoi
il l’a peint debout : « C’est sa manière de travailler.
Il me dit qu’il ne reste pas en place mais tourne
autour de son bureau des heures entières… (…)
Ici, un document sur la table, là, une carte pendue
au mur » Les statistiques abordant le même sujet
dans ses travaux sont minutieuses et mises à jour,
presque annuellement, pour assurer la certitude de
ses déductions. Par exemple, au sujet du niveau de
l’accroissement économique, en 2004 : « … Même en
accédant à cette échelle (…), en comparaison avec les
pays de l’ASEAN, nous sommes en retard derrière
la Thaïlande, avec une distance de vingt années en
indice GDP ; pour ne pas parler des autres pays de
l’OECD : nous sommes encore dans un état plus
arriéré. » Il a écrit ces lignes en 2004, le 3 janvier…

2/ Une clairvoyance révélée à travers l’énoncé de
trois problèmes cruciaux du pays qui forment la trame
de toutes les activités de Giap :
- « Une stratégie maritime globale, un organe d’ordre
gouvernemental pour assurer la régulation des
activités économiques et celles de défense nationale »
(opinion reprise plusieurs fois ; en particulier dans
une intervention en 2004).
- Des privilèges pour un développement plus rapide
des régions campagnardes et montagnardes – surtout
celles qui longent les frontières du Nord (le berceau
de notre Révolution) et Tay Nguyên (« le toit » de
notre pays).
- L’écologie et « l’énergie verte » (par exemple : le
problème de la bauxite à Tay Nguyên qui combine à
la fois le problème de l’écologie et l’auto -défense).
…À nous de réfléchir et d’agir. Car les problèmes
suggérés dans les activités de Giap sont ceux les plus
actuels, brûlants et encore à résoudre dans l’avenir.
Dang Anh Dao