L’année du TIGRE par Dang Tien

Dernier ajout : 25 janvier 2010.

Le Tigre lunaire


L’année luni-solaire qui arrive le 14 Février 2010 sera placée sous le signe zodiacal du Tigre, Xin Yin en Chinois, Canh Dân en Viêt. Le vocable luni-solaire appelle une explication rapide : le calendrier chinois combine les deux cycles astrologiques lune et soleil, et ce depuis l’antiquité.

L’année Tigre ne porte pas de présage particulier. Mais dans l’esprit vietnamien, le tigre est riche en valeur symbolique, même équivoque et ambivalente : animal féroce, naturellement, mais aussi bienfaiteur. Cette ambivalence est commune à un ensemble de cultures asiatiques. Une légende bouddhique raconte que, dans l’une de ses existences, le Bouddha a offert son corps pour nourrir une mère tigresse et ses enfants affamés ; c’est sans doute une des raisons qui explique les nombreuses figures de tigre dans l’imagerie populaire et religieuse asiatique, de l’Himalaya au Pacifique.

Dans la pensée chinoise antique, le tigre est aussi une symbolique complexe. Un vase yeou en bronze de l’époque des Chang, avant l’an 1000 AC, découvert à Ngan Yang représente un tigre maintenant un homme dans sa gueule. Longtemps, on a pensé que le fauve était entrain de le dévorer. Une lecture plus technique propose un sens contraire : l’animal protège le bonhomme qui n’avait pas l’air affolé. Il est bien habillé, l’air serein, s’agrippant à l’épaule du fauve. Le vase est décoré d’autres animaux. Le tigre semble ici symboliser la mère nature dévoratrice et génératrice de la vie en même temps.

La même ambivalence se retrouve dans la pensée Viet. Une des plus vieilles légendes, vers le XII siècle, citée par Linh Nam Chich Quai, Légendes extraordinaires des Montagnes du Sud, relatait que dans l’antiquité, à l’époque des rois Hung, les Viet vénéraient le génie Xuong Cuong, image du Tigre sous la métaphore du Démon des Arbres, Moc Tinh. Ils offraient à son culte annuel un sacrifice humain à la veille du Nouvel An, d’où son appellation Monsieur le Trente « Ong Ba Muoi » - le trentième jour du 12è mois. Cette coutume ne cessa qu’au Xè siècle, mais persista encore dans certains endroits au Nord, jusqu’en 1800, comme le racontait Pham Dinh Ho dans le texte le Génie du Tigre, Than Ho, dans son célèbre Essais en Temps de pluie, Vu Trung Tuy But (1821).

Le tigre, sans doute par sa puissance, son intelligence mystérieuse était aussi génie protecteur. Déjà au XVè siècle, on accrochait son image comme talisman pour chasser les formes démoniaques, comme l’image du Tigre Noir protégeant la femme en couches. Peu à peu, le « roi de la forêt » entrait dans le panthéon des croyances populaires vénérant les Saintes Mères (Dao Mâu) d’inspiration taoïste. Dans l’imagerie de ce culte, le tigre apparaît en cinq couleurs : noir, blanc, jaune, vert, rouge, représentant les cinq éléments de la nature, chaque Général Tigre protégeant la vie à chaque point cardinal et le centre. Le Génie Tigre se manifeste aussi dans les cérémonies de médium, pour prévenir ou guérir.

Le rapport homme/tigre est complexe, se trouve encore dans les croyances des minorités ethniques du Tây Nguyên, comme Jacques Dournes l’a bien décrit dans ses dernières œuvres.

Sous ce rapport, les Viet des plaines ou des montagnes n’ont pas la tradition de chasser le tigre. On le chassait, ou le tuait, pour se défendre ou protéger l’élevage et non par plaisir. Ce « sport » a été introduit par la colonisation française. Le premier « chasseur de tigre » connu étant l’ex-empereur Bao Dai, vers 1930, le dernier semble être Ngô Dinh Nhu qui, semble-t-il, avait 13 tigres à son tableau de chasse, vers 1960.

Génie protecteur, le tigre apparaît aussi dans des romans populaires versifiés : Thoai Khanh était à la recherche de son mari, avec sa belle mère malade ; perdues dans la jungle, elles furent sauvées par le tigre qui les transporta hors du danger. Dans Luc Van Tiên, il sauva le valet dévoué et fidèle en le détachant de ses liens, puis châtia les deux femmes traîtresses, les déposa dans la grotte, là où jadis, elles avaient claustré le vaillant Van Tiên frappé de cécité.

Dans leur tradition, les Viet craignent et respectent le tigre. Dans certaines régions ou croyances populaires, on le vénère, encore de nos jours, cette attitude complexe se dénote encore dans une œuvre récente, de grande valeur littéraire et ethnographique, traduite en français : « Le cœur du Tigre » de Nguyên Huy Thiêp.

Dang Tien
15.01.2010

Bibliographie
-  Hoàng Xuân Han, calendriers et calendrier vietnamien (en français), revue Khoa Hoc Xa Hôi, Février 1982, Paris.
-  Maurice Durand, Technique et Panthéon des Médiums Vietnamiens, EFEO, 1959, Paris.
-  Lê Thành Khôi, Voyage dans les cultures du Vietnam, Horizon du monde, 2001, Paris.
-  Jacques Dournes, Forêt Femme Folie, Aubier Montaigne, 1978, Paris.
-  Nguyên Huy Thiêp, Le Cœur du Tigre, Aube, 1993, Paris.