L’atelier de Madame May Lan

Dernier ajout : 24 juillet 2008.

En décembre 1981, j’ai été invitée à donner des cours à l’Institut des Sciences Pédagogiques de Hanoi. Un jeune physicien vietnamien, en thèse à Paris dans le laboratoire où travaillait mon mari, m’avait dit : « Vas voir l’atelier de ma mère. C’est la seule galerie ouverte aux étrangers. Et puis, tu verras mon fils. Rapporte-moi des photos. »

A la recherche de l’atelier

Après mon cours, je cherche l’atelier de Madame May Lan , 12 bis rue Hai Ba Trung C’est facile, m’a-t-on dit, en m’indiquant la direction. Facile… Il n’y a pas de plaques au coin des rues, je me dirige au jugé. Je pense être rue Hai Ba Trung. Je cherche la maison. 20, 18, 16, 14, j’y suis ? Non. Ensuite c’est le 12. Je pousse un peu plus loin ; je reviens en arrière. Rien qui ressemble à une galerie d’art : de petits jardins où l’on cultive des légumes ; dans l’un un bananier, dans l’autre un hibiscus. Le jour baisse. Intriguée sans doute par mon manège, une dame âgée sort de chez elle. Je me hasarde à demander : « Bâ May Lan ? » J’ai dû dire autre chose car la dame se lance dans un discours volubile qui attire d’autres voisines. On m’interroge mais je ne comprends pas. L’agitation augmente. Finalement, un homme me fait signe de m’en aller. J’obéis et je m’éloigne à la lueur de ma lampe de poche (surtout, emporte des piles, m’a dit Duong !) Je reviendrai au grand jour.

Les voisines ont parlé

Voilà, j’y suis. C’était facile. Il fallait prendre le petit sentier qui court entre le jardin du 12 et celui du 14. À l’entrée, une toute petite palette de peintre, dessinée sur le mur, sert de signe de piste. Merveille, Madame May Lan parle un joli français, appris chez les religieuses. Je n’ai pas le temps de me présenter, elle m’attendait. Les voisines ont parlé, son fils l’avait avertie il y a six mois, la déduction s’imposait. Je lui donne toutes les nouvelles possibles, elle m’offre du thé. Puis vient la visite de son atelier, comme elle l’appelle – en fait la galerie dont elle est gérante. Je ne connais pas l’art vietnamien, je suis un peu perdue. Elle m’aide, commente les œuvres. Il y en a de toutes sortes : peintures, dessins, laques, gravures au burin, estampes, terres cuites, sculptures en pierre…, certaines contemporaines, d’autres plus anciennes mises en vente par leurs propriétaires impécunieux. Autant que je comprenne, le système est proche de ce que nous appelons le dépôt-vente. May Lan m’explique qu’elle est la seule à avoir le droit de vendre à des étrangers, contre des devises (des dollars, de préférence) : le propriétaire en a obtenu l’autorisation, mais je ne saurai pas comment.

Une admirable bataille

Je regarde de tous mes yeux. Certaines œuvres sont de grande qualité, autant que je puisse en juger, d’autres sont plus ordinaires, surtout celles qui ne paraissent pas récentes. May Lan dit en souriant « plutôt pour les touristes ». Les touristes ? Nous sommes trois, dans mon grand hôtel. Elle me montre une merveille qu’elle sort d’un cartonnier : un dessin de bataille, à la plume, format double Raisin, couvert de centaines, peut-être de milliers de petits personnages de la taille d’une allumette, avec des chevaux, des éléphants, des chars, un tourbillon de combattants. Hélas, je n’ai que des francs, et si peu : le prix du voyage a épuisé mes ressources. Pourtant le prix est dérisoire pour une telle oeuvre. Quel regret ! Je jette mon dévolu sur une petite boîte en laque rouge et or, plus abordable pour moi. Non, dit May Lan, non, non. Pourquoi ? Non, non, pas cela. C’est très vieux, on n’a pas le droit de le sortir du Vietnam. J’emporterai une estampe, un bouquet de fleurs un peu Matisse. J’emporte aussi des photos, pour Duong. Merci, May Lan !

Hanoi, 1981

Je rentre à l’hôtel par des rues quasi désertes. Quelques vélos, des chars à bœufs, une voiture. Plus tard je ferai la connaissance du tramway de Limoges qui continue à grincer depuis le temps des Français. Les trottoirs sont pleins de chausse-trappes. Dans une des rues, les trous-abris datant de l’époque des bombardements ont été remplis de terre. Des buissons de lauriers-roses s’y épanouissent. Marie-Hélène Lavallard