L’église catholique, un contrepouvoir d’influence croissante au Vietnam. (...)

Dernier ajout : 25 janvier 2009.

L’église catholique, un contrepouvoir d’influence croissante au Vietnam.


Un précédent N° de Perspective avait rendu compte des manifestations qui se sont déroulées à Hanoi l’an dernier et se sont achevées après un accord entre l’église catholique et le parti communiste (PCV) en septembre 2008. Dans le quartier de Hô hoàn kiêm, le plus prisé de Hanoi, face à la cathédrale, le terrain de l’ancienne nonciature apostolique devait être attribué par décision du PCV à des promoteurs pour construire une galerie marchande, un restaurant et une boîte de nuit. La hiérarchie catholique ne voulait pas que le quartier de la cathédrale devienne une zone commerciale et elle savait que l’attribution de ce terrain était entachée de corruption. Elle disposait d’une base juridique pour protester : l’accord ambigu établi après le 6ème congrès de 1986 entre le PCV et la hiérarchie catholique : le PCV cessait la répression des religions, opium du peuple, qui avait prévalu les décennies précédentes, et autorisait les cultes. Les biens de l’église confisqués dans le nord après 1954 et dans le sud après 1975 lui seraient restitués. Mais l’église, en contrepartie devait renoncer à toute opposition politique au régime. L’accord a fonctionné, non sans difficultés passagères. L’église catholique collabore au Front de la patrie. Le premier ministre Nguyên Tân Dung en 2007 a longuement rencontré le pape à Rome. La structure hiérarchique de l’église catholique est très semblable à celle du parti communiste.

L’église s’accommode du régime de parti unique. Le cardinal de Hô Chi Minh ville, l’archevêque de Hanoi rencontrent régulièrement les membres du Bureau politique et résolvent à l’amiable bien des problèmes souvent liés à des abus de pouvoir locaux ou des détournements. Ils évitent ainsi au parti communiste de voir éclater des manifestations de mécontentement populaire. La hiérarchie catholique est en permanence informée par les fidèles de ces abus, mieux que le PCV. Il y a donc une certaine connivence entre les deux hiérarchies. Il n’y a pourtant pas de concordat entre le régime communiste et la papauté. Le problème majeur qui fait parfois conflit est celui de l’investiture des évêques. Les deux parties s’accordent, souvent après de longues négociations, sur les noms de postulants agréés par les deux. Il est dangereux pour un régime de parti unique communiste qu’un groupe social dépende d’une autorité extérieure qui lui échappe. La querelle des investitures des évêques n’est pas nouvelle. Elle avait durant le moyen âge causé de longs conflits entre l’empereur et le pape. Le Vietnam se distingue ici de la Chine où une église officielle sous l’autorité du pouvoir est en concurrence avec une église clandestine soumise au pape.

Des manifestations publiques et pacifiques de fidèles, renouvelées plusieurs jours durant, ont donc fait reculer le pouvoir le 19 septembre. Le terrain de l’ancienne nonciature deviendra un jardin public. Apparemment, cette solution de compromis a permis aux deux parties de sauver la face et l’affaire est close. Il n’en est rien. C’est la première fois dans l’histoire récente du Vietnam qu’une manifestation publique soutenue par les évêques faisait reculer le pouvoir et sur un sujet où il est mal à l’aise. Il n’y a pas de propriété privée du sol au Vietnam. Donc son usage est attribué par décision politique contre redevance. Mais sa valeur sous jacente approche 20000 $ le m2 au centre de Hanoi. C’est donc un domaine où prospère la corruption. Tout le monde le sait. La hiérarchie catholique s’est érigée avec succès en contrepouvoir dans un régime de parti unique communiste qui, par définition, n’en tolère aucun. L’opinion a compris et applaudi bien au-delà des cercles catholiques. L’église pouvait faire reculer le parti et la corruption.

L’église catholique est en expansion au Vietnam. Elle compte près de 7 millions de fidèles encadrés par le cardinal Pham Minh Manh, l’archevêque Ngô Quang Kiêt et 26 évêques. Ses séminaires sont pleins. La hiérarchie catholique est la seule au Vietnam à pouvoir dire publiquement NON au parti dans certains cas extrêmes. Le PCV est alors démuni de moyens de rétorsion. Arrêter, voire emprisonner l’archevêque de Hanoi déclencherait un scandale national et international. C’est ce pouvoir de contestation de l’église qui fait sa force d’attraction dans l’opinion vietnamienne.

Le débat au sein du parti communiste sur l’attitude à adopter face à l’église est vif dans cette période de difficultés économiques que traverse le pays, entre les tenants de la force et de la conciliation. Les plus novateurs au sein du parti, conscients que le régime de parti unique ne pourra durer que s’il admet des contrepouvoirs dans la société, invoquent discrètement l’exemple de l’église pour faire évoluer le régime politique. Mais la partie n’est pas gagnée. Affaire à suivre...
Philippe DELALANDE