L’empire du milieu du sud

Dernier ajout : 30 novembre 2010.

L’empire du milieu du sud

Ce que ce n’est pas : un film historique. Un film politique. Ce que c’est : un film humaniste. Un film sur les hommes, ce peuple vietnamien qui ne demande qu’a vivre libre, qui après s’être défendu contre l’expansionnisme chinois, a du subir l’invasion coloniale, puis l’agression américaine.... C’est un film contre le colonialisme, contre l’impérialisme, mais aussi contre le marxisme. Sans tout à fait renvoyer dos a dos tous ces systèmes, Perrin n’est pas tendre avec l’oncle Ho, dont on voit d’ailleurs des images assez rares, une réunion de gouvernement dans une grotte, par exemple. Perrin nous montre la débâcle des catholiques, fuyant le Nord. Il nous montre des mégères communistes dénonçant quelque ennemi de classe, à grand renfort de gestes et de vitupérations, devant un tribunal populaire. Le malheureux, tête baissée, n’ignore rien du sort qui l’attend, et cela nous rappelle des scènes de tonte de femmes a la libération, que l’on préfère oublier.

C’est un film qui a un côté opératique. Il juxtapose des images d’archive, vraiment étonnantes, et des textes : poésies traduites du vietnamien, témoignages coloniaux, lettres de soldats. Les unes et les autres n’ayant pas de rapport direct, ce qui donne un objet quelque peu "over sophisticated", mais fascinant. Mahler et Schubert sont parfois un peu envahissants..... Perrin use et abuse des superpositions d’images.

Mais quelles images ! De celles qu’on ne voit jamais. Images heureuses. Jeunes filles Moi, aux petits seins nus et fermes, dansant avec une innocente sensualité. Coloniaux épanouis, nourrices annamites serrant tendrement contre elles un petit blanc. Images de travail, jaunies, rayées. Puis, très vite, images de guerre, images terribles qu’on n’ose jamais montrer aux actualités, agonie d’un soldat, ou cette famille, deux petits enfants endormis pour toujours dans les bras de leur mère sous leur linceul de cendres. En contrepoint, en couleurs liquides, quelques vues fugitives et poétiques, prises sans doute du côté de Hoa Lu.

La relation de Perrin, cinéaste rare qui aime la nature et les hommes avec la guerre du Vietnam, elle vient de loin. Qui a oublie le jeune lieutenant désemparé de la "317 ème section" ? La philosophie du film, c’est peut être que tous ces gens, coloniaux, militaires, qui ont imposé leur présence à un pays qui ne voulait pas d’eux ne l’ont pas réellement violé, dans la mesure ou dans leur acte il y avait de l’amour. Tous ont laissé un peu de leur cœur là bas. Ce que Perrin appelle le mal jaune......

Une remarque pratique : préparez vous a faire la queue. Eh oui, les exploitants qui ont distribué ce film chichement n’ont pas prévu qu’il aurait tant de succès..... Anne Hugot Le Goff


http://www.lemonde.fr/cinema/article/2010/11/23/l-empire-du-milieu-du-sud-l-ame-et-l-histoire-du-vietnam_1443892_3476.html
| 23.11.10 | 16h36 • Mis à jour le 23.11.10 | 16h38

"L’Empire du Milieu du Sud" : l’âme et l’histoire du Vietnam

Il était une fois, il y a plus de quarante siècles, un seigneur de Chine qui imposa à son épouse une séparation culturelle. Lui, de la race des dragons, mena cinquante fils vers les plaines et les côtes. Elle, de la race des immortelles, se réfugia vers les montagnes avec ses cinquante autres enfants. Le peuple viet serait né de cette scission. Il est né de migrations depuis le Moyen Age, s’est forgé son identité au cours de sa longue marche, du sud de la Chine vers plus bas encore, où ses voisins ne le tolérèrent longtemps que comme sujet d’un "empire du Milieu du Sud".

D’où le titre de ce beau documentaire qui rend hommage à ce pays en forme de chapelet, qui retrace les souffrances endurées par ses habitants depuis la colonisation française jusqu’à aujourd’hui, en passant par les attaques japonaises, l’intervention américaine, la fracture et l’esclavage communiste.

Rien de traditionnel dans l’approche menée de front par le cinéaste-producteur Jacques Perrin, qui foula le sol vietnamien en tournant La 317e Section (1965), de Pierre Schoendoerffer, et par le cinéaste-historien Eric Deroo.

Ce film, commencé il y a dix ans, est l’aboutissement d’une quête des documents filmés sur le Vietnam dans le monde entier. Il est le fruit d’une longue confrontation de ces archives et d’un fabuleux travail de montage. Il se présente comme une fresque lyrique plutôt que comme un parcours historique.

C’est l’âme du Vietnam que les auteurs évoquent, un peuple acharné à affirmer sa légitimité sur le delta du Nord et la péninsule ("lambeau de douleurs"), repoussant les envahisseurs occidentaux successifs. L’âme d’un pays encerclé par l’eau, la terre, le ciel, le feu.

Comme un poème
Construit comme un poème, le film égrène d’étonnantes images glanées dans de multiples pays – Japon, Cuba, Suède, Russie, Etats-Unis, Chine, Hongrie, Pologne, Australie – et, bien sûr, dans les fonds français et vietnamiens.

"Le sang à flots a coulé, les os se résolvent en poussière, la bande des délaissés rôde en grelottant, fantômes décapités, ils gémissent au long des nuits hantées de pluie", écrit Nguyen Du dans La Complainte des âmes errantes. Voilà le ton du commentaire lu par Jacques Perrin, lui aussi aux sources multiples : poèmes ou proses du répertoire vietnamien, récits littéraires signés Malraux, Duras, Schoendoerffer, textes américains, lettres de soldats, propagande, commentaires de bandes d’actualités...

Teintées de nostalgie ou accablées par les bombardements, ces citations égrenées en un flot d’ombres, de fièvres, parlent du "vent d’automne qui souffle en rafale sur les toits de bambou", des "trônes qui changent de main", des "merveilleux décors" dans lesquels "tombent les pauvres figurants de la mort", de l’enfer des soldats dans la jungle, d’un peuple opprimé, de délivrance, des "enfants perdus de l’Histoire", d’une tristesse "à jamais inconsolable". Avec, de la part des gens qui écrivirent sur cette terre ou de ceux qui signent ce film, un respect pour ceux qui, un temps, furent leurs ennemis.

Film documentaire français de Jacques Perrin et Eric Deroo. (1 h 26.)

Jean-Luc Douin
Article paru dans l’édition du 24.11.10