L’image du Vietnam entre cliché et vérité

Dernier ajout : 23 avril 2008.

Dans nos pays européens, le discours public sur le Vietnam d’aujourd’hui est caractérisé par des clichés qui rendent difficile une compréhension adéquate et objective, ce qui est d’ailleurs leur fonction.

Au centre se trouve le cliché du prétendu développement en direction du capitalisme. Comme tous les clichés, celui-ci a son grain de vérité, semble designer correctement une apparence extérieure, mais contient en même temps un commentaire tendancieux. Il est donc improductif pour une compréhension réelle (au double sens de comprendre et d’admettre), parce qu’il fait un court-circuit entre les difficultés et fautes réelles que l’on voit et une interprétation facile qui semble indiquer qu’il est inutile de réfléchir davantage. Ainsi le cliché a des conséquences politiques notables et concrètes, et sa création est un acte politique conscient.

HTV à Ho Chi Minh VilleUn deuxième cliché consiste à mon avis dans cette euphorie de l’essor économique – d’ailleurs propagée par l’occident aussi bien que par l’administration vietnamienne – du Vietnam actuel. Il ne peut y avoir aucun doute que cet essor existe bel et bien, mais il me semble qu’il est glorifié d’une manière Ho Chi Minh Villeexcessive qui rend difficile un regard critique, distancié. Les partenaires occidentaux du Vietnam et leurs haut-parleurs politiques louent ce pays à cause de leurs perspectives d’y faire des affaires, d’y ouvrir des marchés et des possibilités d’exploitation, et la presse vietnamienne abonde en histoires de succès (dans la bonne vieille tradition socialiste), mais on a, en dépit des « risques et effets secondaires indésirables » bien connus, forcé l’adhésion à l’OMC et obtenu à l’aide d’une propagande poussée l’accord de la population. [1]

Ho Chi Minh VilleD’où nos propagandistes occidentaux tirent des arguments pour un prétendu désir irrésistible du capitalisme chez les Vietnamiens. Mais même s’il y a du vrai, on ne saisit qu’une partie seulement de la motivation complexe et des parties essentielles du discours politique et des discussions audacieuses menées dans le public sur l’avenir du pays. [2]
sont éliminées, ensevelies sous les clichés courants.

Une image contradictoire

Au Centre d'Ho Chi Minh Ville - printemps 2008 Ainsi l’image du Vietnam dans notre vie publique est empreinte d’éléments contradictoires et à première vue incompatibles. Mais ces contradictions sont recouvertes d’une superficialité chronique faite de clichés omniprésents dans les sujets- phares de la télé aussi bien que dans les brèves des journaux. Il y a quelques mois, le président de notre république a fait une vi-site-éclair au Vietnam. Ce qui est rapporté par le Tagesschau (les actualités de 20 h de la chaîne ARD) sur cet événement est une articulation de ces incompatibilités raccourcie au su-prême degré : il aurait loué le développement des relations économiques et il aurait réclamé le respect des droits de l’homme.

Nous devons réfléchir là-dessus et corriger les contradictions et la superficialité de ces clichés, mais nous devons aussi vivre avec et avec leur impact dans notre société et les prendre en compte puisqu’ils influencent en partie les bases et les conditions de notre travail. Pour des éclaircissements sur les chances et les risques de l’essor économique du Vietnam nous pouvons nous reporter à maints arguments et récits de la presse vietnamienne ou communiqués par de bons amis sur place. Là-bas, la discussion, la controverse, est aussi vive que le sujet lui-même. L’idée d’un capitalisme introduit consciemment par le parti et le gouvernement est objectivement fausse, mais fait quand même partie de l’image qui se présente à un regard superficiel. Les contradictions qui se manifestent ainsi sont autant d’indications des conditions fondamentales d’existence d’un pays qui veut dans l’avenir poursuivre son histoire d’une manière autonome.

L’autre versant de cette contradiction superficielle est de nature encore plus complexe. L’administration vietnamienne est critiquée, sur un ton très polémique surtout par des vietnamiens en exil, mais aussi, sur un ton plus diplomatique lors de visites officielles, pour ne pas respecter les « droits de l’homme ». Mais de ce concept à juste titre reconnu comme une des acquisitions civilisatrices de l’humanité on a fait une arme dans la guerre idéologique contre le « communisme ». Mais même si c’est un abus, certaines mesures prises contre des « dissidents » [3], qui violent vraiment ces principes et les traditions de la philosophie des lumières, sont inacceptables qui que ce soit qui les prenne. Au Vietnam de telles infractions se sont produites souvent et parfois à grande échelle. Il suffit de penser aux persécutions pendant la réforme agraire des années 1950. Et aucune tradition révolutionnaire ne garantit en elle-même que cela ne se passera plus.

Malgré cela nous sommes tout spécialement obligés de faire des recherches sur de tels évènements. Non pour sauver la mise à nos amis vietnamiens, ni à la manière de notre presse (toutes tendances), avec des allégations toutes faites, et, à force de les répéter, vraisemblables. Nous avons là aussi l’ambition de nous renseigner d’abord nous mêmes, et ensuite, s’il y a lieu selon notre jugement, de citer ouvertement les fautes qui ont été commises. Malheureusement les médias vietnamiens ne sont pas très utiles pour ce travail de fouille, à la recherche d’informations plus précises. Comme nos rapporteurs occidentaux, ils présentent des phrases simplistes. La presse vietnamienne relate par exemple un procès devant un tribunal sans faire apparaitre à nos yeux les véritables motifs de culpabilité. [4]. C’est un peu du même niveau que les articles de chez nous, dans lesquels les dissidents semblent être jugés pour avoir simplement exercé leur métier (de prêtre ou d’avocat) ou bien pour leur engagement pour la « démocratie ».

Mais dans chaque cas c’est plus compliqué que cela, et dans l’impossibilité de faire des recherches au Vietnam, nous devons essayer de nous procurer des information par d’autres voies et nous abstenir de parler avant de pouvoir nous appuyer sur des faits vérifiés en détail – comme nous l’avons fait dans le cas des « Insurrection des montagnards » et au sujet des « cyberdissidents ».
Nous nous trouvons donc, en ce qui concerne les questions des « droits de l’homme », devant un fondamentalisme politico-moral, et c’est la manière moderne dont l’anti-communisme téléguide les crayons et les souris. Nous ne devons pas nous y soumettre, et ce n’est pas parce qu’il s’agit de critiquer le Vietnam. La critique est nécessaire (par exemple quand il s’agit de la corruption, mais aussi des relations avec une opposition politique dans le pays, mais dont la voix vient surtout de l’étranger), mais cette critique ne doit pas se servir de clichés éculés. Comprendre ne veut pas dire excuser, mais c’est indispensable avant de désigner des coupables.

La solidarité sans critique ne correspond pas à nos ambitions scientifiques, la critique sans solidarité contredirait non seulement notre passé, mais aussi notre amitié, que nous portons dans notre nom. Et nous savons que notre travail est une partie d’un effort commun et mondial : faire valoir une logique humaniste et non de marché, suivre une rationalité humaine et non commerciale, lutter au plus petit niveau, c’est-à-dire à celui qui nous est accessible, contre la glaciale époque mondiale.
Günter Giesenfeld
(voir les coordonnées du réseau européen)

Notes

[1Il faut avouer que maintenant, un an après, les risques qui apparaissent remplissent les colonnes des journaux.

[2Par exemple sur tradition et modernité, sur des formes de vie réglées ou libres, sur intérêt général et intérêt particulier, sur une conscience orientée vers le passé d’un héroïsme guerrier ou sur un pragmatismes orienté vers l’avenir, insouciant, égocentrique et correspondant aux tendances mondiales.

[3Je mets en guillemets cette expression pour signaler que c’est aussi un concept de lutte idéologique qui est, d’une manière injustifiée, appliqué seulement quand il s’agit des droits de l’homme dans les pays « communistes », non des opposants dans les pays occidentaux.

[4Ce qui est dû aussi aux formules floues et largement interprétables des articles de la fameuse loi No 88