L’oeuf, le blanc et le jaune - Perspectives No 61

Dernier ajout : 9 août 2008.

L’œuf, le blanc et le jaune.

J’avais fait un rêve : devenir un franco-suisse pour ne jamais avoir de souci d’identité et parler trois langues. Avoir été un franco-allemand, cela m’aurait été difficile à vivre dans les années d’après-guerre.

Nous sommes nés d’un mouvement de l’Histoire, celle écrite avec un grand H par le temps et celle vécue par chaque homme et chaque femme dont le fruit commun – ou le fruit à un moment défendu – aura donné un être humain, cet autre, le métis. Mais diriez-vous du franco-suisse ou du franco-allemand qu’il est le fruit d’une mixité et non d’un métissage ?

Qu’est-ce donc ce mélange de genres ?
Le temps de la République avait équilibré les termes d’Égalité, de Liberté et de Fraternité, par les valeurs données à l’Équité, la Contingence et la Solidarité des hommes entre eux, mais les rapports sont souvent douloureux à chaque mélange de genres. La langue maternelle est cruelle selon que l’on est enfant de l’Histoire de France, ou bien naît d’un homme blanc ou d’une femme blanche. Vous avez dit mulâtre ? Ce mot guillotine a par bonheur disparu avec le dernier siècle comme un mulet impur et stérile entré dans la nuit sombre de l’histoire de l’Empire colonial. Hanoi, mariage d'Albert Clavier en 1956

C’est que le franco-vietnamien n’est pas né sans histoire. Ce couple avait traversé la rigueur des temps. Les réajustements de l’humain, du politique et du bon sens s’expliquent finalement par l’absence de haine et d’idées de revanche, puis par la volonté de savoir faire taire ses souffrances pour penser/panser l’avenir. L’on ne touchera jamais l’ultime vérité si l’on fouille trop le particulier ; aucun ensemble ne sera aimable si l’on exalte trop le singulier. L’humain se construit dans le respect en nuances entre le trop et le trop peu pour être bien soi-même parmi les autres. On se métisse déjà avec soi-même dans l’indulgence à soi.

Au commencement de l’Humain, le mythe vietnamien voit l’univers comme un concentré semblable à un œuf. Puis vient un Big Bang pour prendre le terme des astrophysiciens, qui va engendrer un univers en expansion toujours plus riche et varié. Dans notre œuf primordial, le Blanc et le Jaune, le Am et le Duong (le Yin/Yang), étaient là ensemble dans une proximité fertile comme l’ovule et le spermatozoïde, le masculin et le féminin, moi et l’autre. Chaque rencontre annonce un renouvellement : voilà le sens de ce mythe. « Lai » est le mot vietnamien pour dire d’abord le mélange qui féconde une nouvelle nature, par rapport au terme « Pha » qui est un mélange de nature voisine, comme entre le « Nuoc Man » et l’eau ajoutée pour diluer. S’agissant d’un mélange de genres pas trop radical, l’on dira avec un demi-ton musical que c’est du « lai-lai ». Par contre, le mélange « contre nature » produira du « lai can », un vrai hybride dans lequel le terme de « Can » renvoie aux origines profondes et aux principes premiers.

L’école de Jules Ferry arrivait en Indochine pour apprendre aux autochtones que leurs ancêtres étaient gaulois, qu’ils habitaient le territoire de la République sans en être les citoyens mais au mieux comme des sujets de l’Empire. Du coup, c’est sur cette imposition coloniale des origines, que le Blanc et le Jaune ne pouvaient trouver dans le Temps, son amalgame naturel que nous aurions appelé aujourd’hui du métissage culturel. La puissance de la musique était à l’époque trop violente pour la partition. Depuis, les sons se sont dissipés avec le bruit et l’odeur des canons, et seuls restent de la pensée et des écrits d’une histoire commune, d’abord sanglante et usante et ensuite apaisée puis prospère. La francophonie installe notre vecteur d’un métissage intelligent et intelligible, acceptable et partagé qui prend désormais la forme d’un dialogue éclairé.

Dans les moments les plus aigus de l’histoire franco-vietnamienne, être qualifié de « lai et métisse » était une insulte, voire une condamnation qui ne se cicatrise. Ce n’était pas encore cette mixité moderne que l’on voudrait le voir aujourd’hui avec sérénité. C’était surtout n’être ni semblable, ni différent, ni pareil à personne ; c’est être innocent mais vraiment partout Persona non grata. C’était être profondément seul, désigné comme un sous Être, le résidu d’une histoire impossible à accepter, un fruit paria d’une suspicion coupable, et le témoin visible d’une supposée compromission et trahison de toute sorte. Cette identité sans cesse en déconstruction, laminée et douloureuse renvoyait le franco-vietnamien dans une humiliation indescriptible qui l’empêchait de se construire dans le reflet d’un visage ami. La honte de soi pouvait faire naître la haine de soi et la quête incessante d’une raison expiatoire sert quelques fois de machine à penser. Fixée par cette obsession, cette mécanique ne peut se combler d’aucun contenu concret : l’on se dit tout avoir pour être heureux mais il manquait à jamais une profonde substance à notre vie.

C’est quoi, vivre ? Comment épurer une telle douleur en une richesse qui puisse sauver l’être de son abîme, transformer son histoire, et offrir enfin à ses proches un ciel bleu pur en leur épargnant désormais ses propres plaintes ?

Il nous faut provoquer cette métamorphose du morcellement que signale le métissage imposé, pour s’imposer à soi qu’être un métis, c’est avoir déjà une entité et construire un corps nouveau avec une histoire complète. Il nous faut donc décliner la biologie de « l’être » métissé avec « l’avoir » d’une culture métissée. Le seul salut pour être en paix avec soi-même, c’est s’approprier l’Histoire de la France et du Vietnam.

Vivre son métissage comme si l’on n’était ni de l’un, ni de l’autre, c’est vivre deux manques à la fois de ne jamais être du 100% pur produit, d’être une appellation d’origine non contrôlée sortie de nulle part. Or c’est dans l’identification de soi-même par rapport aux autres, aussi différents que l’on était avec soi-même, que l’on saura prendre un peu de ce qui existe chez les uns et chez les autres. Pour ce qu’il y a déjà de mieux et de mieux encore à saisir chez tout le monde. En s’étonnant soi-même, on s’enrichit ainsi par ajout en se construisant et non par une destruction pour repeupler une table rase à partir de rien, sauf sa douleur. L’histoire réappropriée est un puzzle : on voit à travers les lignes de coupure, la beauté d’ensemble. Alors chacun puis tous vivront chaque mélange de genre du métissage de vie comme une richesse tant saluée. Rien ne sera plus une utopie ou une pétition de principe qui laisserait chaque métis dans son sentiment insondable d’être un éternel incompris, d’incarner le néant. Être riche du métissage, ce n’est pas être riche d’une souffrance qui mise sur un oubli mais c’est vraiment entrer en délibération avec soi-même, et raccrocher son histoire privée passée et pénible à un wagon commun d’une histoire présente qui se construit dans le dialogue.

Alors on va se découvrir comme une goutte de saveur venue emplir le bain de vie en s’y diluant pour adoucir la condition humaine.
Finalement, le métissage culturel est le langage de la diversité biologique de l’humanité. Avoir l’esprit métis est la seule réponse noble – et donc la plus difficile et la plus diversifiée – à une saine mondialisation. Voilà la valeur profondément éthique de l’amitié entre les personnes et leurs cultures.

Luong Can-Liem est Président de l’Association de Psychiatrie Franco-Vietnamienne