LE REGARD FRANÇAIS SUR LE PHENOMENE EURASIEN EN INDOCHINE FRANCAISE (à (...)

Dernier ajout : 8 août 2008.

LE REGARD FRANÇAIS SUR LE PHENOMENE EURASIEN EN INDOCHINE FRANCAISE (à travers les sources littéraires) 1858-1954 [1]

L’usage aujourd’hui généralisé des mots Métis et Eurasien les a quelque peu banalisés. Longtemps, pourtant, ils ont été teintés de mépris et / ou de méfiance. L’auteur a souhaité rappeler les portraits qu’en a fait, tout au long de la colonisation de l’Indochine, la littérature française.

On est surpris, à la lecture de ces romans, parfois de bonne facture, parfois médiocres, par une quasi permanence : L’Eurasien, qui aurait dû être une passerelle entre deux mondes, est le plus souvent dépeint comme mêlant les tares des deux « races » (le mot est alors d’usage courant).

Souvent, tiraillé, déchiré entre ces deux « races » et entre deux sociétés (la colonisatrice et la colonisée), le métis, dans la littérature « indochinoise » française, connaît le malheur. Parfois même la mort.

Une fois de plus, il est prouvé que la littérature est autre chose qu’un passe-temps. Elle peut, si elle est lue de façon historique, apporter bien des enseignements sur les sociétés humaines.

Alain Ruscio n’a étudié ici que le regard français, tel qu’il nous apparaît dans la littérature, sans aborder d’autres moyens de connaissance de la réalité ; il n’ignore évidemment pas qu’il y a mille autres angles d’observation : enquêtes sociologiques, récits de voyages, presse, registres d’état-civil, remarques des contemporains…

S’il y a longtemps que la critique a renoncé à la théorie de la littérature comme reflet, forcément fidèle, de la réalité, son témoignage peut toutefois être précieux pour l’historien. En particulier si l’on étudie la vie amoureuse au temps des colonies. « La proportion des romans coloniaux qui prennent pour héros un blanc marié avec une jaune ou une noire est environ de deux sur trois » remarquait Eugène Pujarniscle dans son essai le plus célèbre.

Cette littérature coloniale, aujourd’hui décriée ou ignorée, a eu ses heures de gloire. A une époque où les Français voyageaient peu, où la presse évoquait épisodiquement les colonies, où la radio et, a fortiori, la télévision, existaient peu, ou n’existaient pas, la littérature a été, avec le cinéma et la chanson, un moyen, pour le grand public, de connaissance des réalités coloniales.

Dans cette communication A. Ruscio n’a pas abordé le traitement de ce thème dans la littérature postérieure au phénomène colonial. La raison en est simple, et n’a évidemment rien à voir avec la qualité littéraire des œuvres de Kim Lefèvre, de Michel Ragon, de Philippe Franchini… Méthodologiquement, les écrits a posteriori appartiennent à un autre genre, même s’ils traitent du même sujet. Après Dien Bien Phu, après l’écroulement de l’Indochine française, après la décolonisation, le regard des écrivains était forcément de nature différente de celui des auteurs de l’apogée du système.
Eurasien : beaucoup de Dictionnaires réservent (curieusement) cette expression aux enfants nés de Britanniques et d’Indiens. Pourtant, loin de se limiter à l’Empire britannique, l’usage aujourd’hui généralisé de ce mot désigne une personne qui mêle, en elle, une part de sang européen et une part de sang asiatique. Les proportions, on le sait, peuvent varier à l’infini (quarteron, octavon etc.).
Le mot naît sous sa forme anglaise Eurasian en 1844, et apparaît vingt ans plus tard dans la langue française. C’est dire qu’il est presque exactement contemporain des débuts de la conquête de l’Indochine française. Il est cependant peu usité, à l’apogée du système colonial, dans les textes historiques, dans le langage administratif, dans la littérature, dans la vie courante… C’est, alors, et de loin, le mot Métis qui l‘emporte.

L’Eurasien, passerelle entre deux mondes ?

Observons le système de pensée colonial dans son expression la plus idéale. Les thèses officielles justifiant la présence outre-mer de la France ont toujours été partagées entre la notion d’assimilation (rendre les indigènes pareils à nous) et celle d’association (faire en sorte que les indigènes, devenus plus mûrs par nos soins, nous soient liés).

Qu’importent, pour notre sujet, les différences et les variations entre ces deux notions. Ce qui compte, pour notre exposé d’aujourd’hui, c’est que le métissage aurait pu être, aurait dû être, un des moyens de rapprochement des peuples, une passerelle. Mieux, si l’on observe que la théorie de l’inégalité des races est le fondement du credo colonial , on aurait tendance à croire que le métissage aurait dû être l’un des moyens de la partie (autoproclamée) la plus développée, la plus intelligente, de l’humanité, pour élever les êtres supposés inférieurs.
Aurait pu… Aurait dû… Mais, en Histoire, l’usage du conditionnel ne mène jamais très loin.
S’ils avaient fait un effort pour se dégager des idées reçues du temps, nos observateurs seraient sans doute parvenus à cette inquiétante interrogation : Pourquoi ?
S’ils avaient été lucides, ils auraient forcément répondu : à cause du racisme ambiant.

A l’origine : des couples sans Amour

Que faut-il pour qu’un enfant soit heureux ? Qu’il soit un fruit de l’Amour et qu’il le sache. Si ce n’est une condition suffisante, c’est, au moins, une condition nécessaire.
Or, on a souvent l’impression, en lisant la littérature coloniale, que l’Amour a rarement présidé à la constitution de couples, outre-mer.
Il faut, d’abord, partir de cette constatation : longtemps, la situation la plus fréquente de l’homme français arrivant en Indochine a été la solitude. Souvent, cette solitude se doublait du mal du pays, de l’étroitesse de la vie quotidienne, de la lenteur, de l’absence de loisirs, du sentiment de vivre au milieu d’une sous-humanité... C’est le fameux cafard colonial, bien connu de la plupart des témoins.

Mais le temps passe… Pour ces hommes, jeunes et vigoureux, chaque mois, chaque semaine, devient plus difficile à vivre…Les maîtresses furent le plus souvent, on le sait, appelées congais. On sait que le mot signifie banalement, en vietnamien : filles. Mais il devint assez vite péjoratif. Maîtresse d’un moment ou maîtresse pour la durée du séjour ? Les deux thèses avaient leurs partisans. Mais, progressivement, la seconde l’emporta. Les Blancs trouvaient plus commode d’avoir une compagne attitrée. On appela ce phénomène d’une formule éminemment laide, déjà citée, le mariage à l’indigène.

C’est dire si la tendresse a souvent été absente de ce genre de situation. D’ailleurs, si les descriptions du physique des femmes indochinoises insistent souvent sur leur beauté, les portraits moraux et / ou psychologiques ne sont guère positifs. La congai est peut-être, dans le meilleur des cas, attachante par sa douceur et sa gentillesse, rarement, pour ne pas écrire jamais, objet d’amour et de passion. D’ailleurs, en est-elle capable elle-même ? Sa tournure d’esprit de « petit animal à l’âme fruste et mystérieuse » comme l’écrit Jean d’Esme dans Thi Ba, fille d’Annam ne lui permet pas d’atteindre la passion amoureuse, apanage de l’âme occidentale. Elle est calculatrice, ne songeant à l’union avec l’homme blanc que pour ses avantages pécuniaires. Enfin, elle est rarement fidèle. Le cocufiage de l’homme colonisateur, la plupart du temps avec un Indochinois est quasi systématique dans cette littérature. Il apparaît, en tout cas aux lecteurs d’aujourd’hui, comme un clin d’œil de l’Histoire, comme une revanche de la femme colonisée.

Plus que les coups de foudre ou, au moins, les attirances réciproques, ce sont le plus souvent les circonstances qui ont présidé à la constitution de couples.
N’y eut-il donc que des couples de ce type ? L’affirmer serait tomber, évidemment, dans la caricature. De véritables amours naquirent certes en Indochine coloniale. Certains hommes blancs surmontèrent les idées reçues, affrontèrent les regards désapprobateurs, les mots blessants, comme ce qualificatif, encongaillé, acceptèrent parfois de ruiner leur carrière pour vivre de telles aventures. On en trouve trace dans la littérature : tel Claude, le héros du Retour à l’argile, de George Groslier ; ou Jean-Pierre, l’amoureux fou de la belle (mais si frivole !) Sao, d’Henry Cassevile…Cependant, il faut bien reconnaître que ces cas furent rares, dans la réalité comme dans la littérature.

L’enfant eurasien, grand absent de la littérature coloniale française

De ces unions naquirent forcément des enfants. Par milliers. Dizaines de milliers ? Centaines ? Il existe forcément quelques parts des statistiques ; pour notre part, nous les ignorons. Rappelons que c’était une époque où l’homme colonisateur n’éprouvait guère le besoin de prendre des précautions, où la contraception existait peu (surtout aux colonies). Certes, il y eut sans aucun doute des pratiques abortives indigènes, mais on imagine pourtant qu’elles n’ont pas toujours été efficaces.
Or, les enfants eurasiens sont peu évoqués dans la littérature coloniale, si ce n’est au détour de phrases signalant leur existence de petits sauvageons. Les seuls cas où ils prennent quelque consistance concernent ceux d’entre eux, rares, qui partent en métropole.
Lorsqu’ arrive la fin du séjour colonial, il ne vient pas à l’esprit de l’homme blanc que, peut-être, il pourrait emmener avec lui en France sa femme et sa progéniture.

L’adulte eurasien, grand ambigu de la littérature coloniale française
Il est équivoque.
Le mot résume fort bien, hélas, le regard colonial sur l’Eurasien. Puisque, décidément, ces deux sociétés, la coloniale et la colonisée, sont en conflit, malgré les grandes phrases des discours officiels et de la propagande à cinq sous, l’Eurasien intériorise en lui-même ce conflit. Au lieu d’être l’être-passerelle, il est l’être-barrière ! Pas étonnant qu’aucune des deux communautés ne lui fasse confiance.
Et d’abord, de quelle couleur est-il ? La question peut faire aujourd’hui sourire (ou grimacer). Elle était, à l’apogée du système de pensée colonial, des plus sérieuses. Or, l’Eurasien ne se définit que négativement.
Et à la loi de quel sang obéit-il ? Sang mêlé, l’Eurasien ne peut pratiquement jamais surmonter ce caractère double qui lui est consubstantiel. L’homme métis est pré-déterminé, programmé par les parts du sang des deux races qui lui ont donné naissance. Comme si l’essence de l’être humain était naturelle et non culturelle, individuelle et non sociale.
De ce fait, il est presque toujours un déclassé, déchiré entre deux mondes, entre deux échelles de valeurs : celles de la race colonisatrice, principe mâle, mêlant raison, rigueur morale, bienséance, franchise, s’opposant à celles de la race colonisée, élément femelle, éternelle mineure, immature, faites de sensualité teintée de dépravation, voire de bestialité, de perfidie, comme l’écrit avec beaucoup de justesse Pierre Brocheux.

Si l’Eurasien ne peut parvenir à la paix de l’âme, c’est qu’il est incapable de se prononcer entre les deux parties d’humanité qui constituent sa personnalité. La plupart des romans semblent défendre cette thèse : l’Eurasien doit choisir son camp. S’il ne le fait pas, il est condamné, éternellement, à trahir l’un ou l’autre. Pire : l’un et l’autre. D’où le nombre invraisemblable de personnages d’espions, d’agents doubles métis dans la littérature policière ou d’espionnage.

A contrario, s’il opte pour l’une des deux sociétés contre l’autre, il coupe le nœud gordien, il atteint la tranquillité.

L’adulte eurasien, grand malheureux de la littérature coloniale française
Le sort malheureux, tragique même, poursuit la plupart des Eurasiens de la littérature coloniale française.

Ainsi donc, le métissage, qui eût pu remplir le rôle de lien humain entre deux communautés, a-t-il, dans la littérature, presque toujours abouti au contraire.

Dans la littérature ?

Il est plus que probable qu’en ce domaine au moins, le roman colonial a reflété assez fidèlement la réalité. La communauté dominante et la communauté dominée, en guerre larvée permanente malgré le vernis des discours, ne pouvaient voir d’un bon œil ces êtres hybrides, résumant en leurs personnes le refus du choix. Dans son étude magistrale, Henri Copin écrit à ce sujet : « Le métis endosse le rôle fantasmatique que jouait le bâtard chez Maupassant : enfant de l’amour, marqué par le péché, guetté par la dégénérescence, victime de l’exclusion, vivant symbole de la culpabilité ».

Dans son ouvrage, déjà maintes fois cité, Jean Marquet met en exergue ce proverbe provençal : « Marie-toi dans ton village et dans ta rue si tu peux ». Dans L’autre race, Herbert Wild fait dire à un vieux sage : « Il ne faut pas mêler les races. Il faut que l’Occidental reste Occidental et que le Tho reste Tho ». Sous-entendu : inutile, sous prétexte de je ne sais quel exotisme ou, pire, de je ne sais quelle théorie fumeuse de rapprochement entre les races, de tenter de marier l’eau et le feu. Les hommes et les femmes d’Orient et d’Occident sont séparés par des barrières invisibles, bien plus infranchissables que les frontières politiques. L’incommunicabilité entre eux est définitive.

La littérature coloniale n’était pas aveugle. Elle était borgne. Décrivant, fort bien, une réalité, elle n’a eu qu’un défaut : croire que c’était la réalité. Elle a représenté ce qui aurait pu devenir l’accomplissement de l’œuvre de l’homme blanc, elle n’a fait qu’en montrer les limites.

Evoquant la situation coloniale, elle a cru décrire la situation humaine. Erreur explicable par le contexte des temps.

Mais aujourd’hui, il en est tout autrement. Si l’on peut à juste titre prétendre que le métissage est l’avenir de l’humanité, c’est parce que la situation coloniale s’est écroulée.

Alain Ruscio

Notes

[1(extrait de la communication présentée à la Journée annuelle de l’Association Scientifique Franco-Vietnamienne de Psychiatrie & de Psychologie médicale, dont le thème était Les Métissages (novembre 2003)