La citadelle enchantée - Đặng Anh Đào

Dernier ajout : 28 avril 2012.

 La citadelle enchantée par Đặng Anh Đào

 [1]

L’apparition de Giáp dans mon enfance, en 1945, se confondait avec l’auréole d’une révolution victorieuse, d’une citadelle enchantée – Hanoi en effervescence,

 « ...si belle/ Le doux profil familier du Tháp Rùa reverdit notre cœur / Le Fleuve Rouge déborde, s’emporte, des milliers de vagues débordantes se soulèvent… »

- comme l’a chantée le poète Nguyễn Đình Thi.

L’image de Giáp faisait partie d’un temps nouveau, pour moi. Mais pour mes parents et mes sœurs aînées, c’était aussi le retour d’un vieil ami
qui s’était évaporé pendant quelque temps, juste nécessaire pour transformer un jeune intellectuel en commandant en chef de l’Armée
de la Libération. Dans les années 1945-1946, emporté dans le tourbillon des occupations d’un dirigeant du gouvernement révolutionnaire,
Anh Văn [2] trouvait cependant des moments pour faire des escapades à notre résidence, n° 32 rue Lý Thường Kiệt (ancien bureau de Madame Brachet, directrice du Lycée Đồng Khánh). Au repas, il demandait toujours son plat préféré : deux omelettes. Chez nous, il pouvait ouvrir son cœur, parler de ses soucis les plus secrets à mon papa, et aussi, à travers nos chansons, nos papotages, percevoir l’effervescence d’une ville, d’une nation libérée. Les plus « naïfs » de nos auditeurs étaient peut-être ma maman - qui restait tout le temps à la maison, vu son état de ménagère dévouée - et… Trường Chinh, secrétaire général du Parti… Quelquefois il venait travailler chez nous, enfoui dans un amas de papiers. Mais lorsque nous l’entourions avec nos bavardages, il écartait ses papiers. Il nous écoutait en écarquillant ses grands yeux bruns très doux, sa bouche s’ouvrait en « O » dans un heureux sourire. Je trouve qu’il ressemble physiquement à Giáp, comme un frère plus âgé…

Très tôt, dans les premiers jours de la victoire en 1945, nous avions la joie d’avoir pour hôte le Premier Citoyen de la République - Bác Hồ. Alors sans savoir pourquoi, certains adultes ont propagé une idée qui était peut-être influencée par l’infantilisme révolutionnaire : dans le cœur des « grands leaders », il n’y a pas de place pour la « faiblesse des sentiments personnels ». Mais en voyant Bác Hồ, ce qui m’avait impressionnée tout de suite, c’était son affection pour Văn. Ce grand ami de Giáp et quelques autres membres du Parti se retrouvaient parfois en réunion secrète dans une autre résidence de ma famille, la Villa des Saules, située dans le faubourg de l’est - (dont l’ancien propriétaire était le docteur de Massiac). Les réunions se terminaient d’ordinaire très tard dans la nuit. Mais au lendemain, Bác Hồ se levait toujours le premier et je le voyais
faire « toc toc » à la porte de la chambre voisine réveiller anh Văn pour faire la gymnastique. Alors, ses cheveux naturellement ondulés rebroussés, un sourire éclairant toute sa physionomie, anh Văn apparaissait en pyjama. Il fut trop heureux d’être libéré de son complet blanc (son unique vêtement civil en ce temps-là) qu’il a perdu l’habitude de porter dans la période des activités clandestines… Un moment,
il a pu oublier les tenues officielles, le maintien d’un personnage devant le public…

Malgré tout, cette période éphémère, c’était « le temps des cerises » pour moi. Car même dans une circonstance tendue telle qu’au Congrès de Dalat, lettre de Giáp me disait : « Dalat est magnifique sœurettes. Il y a le lac, les montagnes, les bosquets de sapins qui bordent le lac, le brouillard argenté ne se disperse qu’à regret dans l’après-midi, orages dévalant à heure fixe chaque jour. Mais reste encore dans les mains des Français. Ainsi, ce qu’il y a de beau, de fraîcheur, de bien-être, de joie, d’agréable s’est tout à fait envolé. J’espère qu’un jour vous aurez l’occasion d’aller à Dalat. Et ce jour, Dalat serait déjà notre terrain souverain. Ce jour, mes sœurettes, vous pourriez vous réjouir de
tout cela, plus que moi » En ce temps notre pays avait dû aussi faire face à des ennemis internes qui sabotaient le nouveau régime… J’ai déjà frôlé de près quelque chose de très terrible, qui s’était passée presque dans le voisinage d’un logement de passage de Văn. Une fois je suis venue passer la soirée dans ce logement qui fait face au lac Halais… Juste en même temps un crime fut révélé dont les lieux se situaient presque derrière la résidence de Văn. Aujourd’hui, je me souviens encore d’un titre à la une
dans un grand quotidien : « L’affaire Ôn Như Hầu : la cave chargée de cadavres, victimes assassinées par les criminels du Parti Nationaliste… ». De cette villa au logement de Giáp, la distance n’est que de quelques mètres à vol d’oiseau. La nouvelle suscitait tant d’effroi, mais piquée par la curiosité, ma sœur aînée Bích Hà (qui n’était pas encore la fiancée
de Giáp en ce temps-là), surmontant sa peur, réussit à se faufiler à cet endroit pour « voir de ses propres yeux ». Résultat : de retour à la maison, elle n’a pu fermer les yeux toute la nuit ! Toutefois, ces accidents
n’avaient pas pu altérer l’éclat de « ce premier temps nostalgique » (Xuân Diệu) : le peuple en liesse déferlait en joie dans les meetings, les démonstrations des forces populaires. À l’apogée de toutes les révolutions, on voit toujours apparaître sur les tribunes des orateurs éloquents. Depuis cet automne inoubliable, on admire la force, la clarté et le souffle poétique qui traversent les discours de Giáp… C’était les jours où notre nation devait affronter l’imminente menace de la part des Anglais
représentant les forces alliées de la seconde guerre mondiale au Vietnam et l’insolence des « chinois blancs » qui se conduisaient déjà comme les nouveaux occupants. Une fois, revenus d’un meeting, tenant toujours leurs rangs serrés, des participants répétaient encore les dernières phrases dans le discours en feu de Giáp :

 « Thăng Long - Đông Đô - Hà Nội / Trần Hưng Đạo - Lê Lợi - Hồ Chí Minh »

.
Impressionnant, c’est parce que Giáp a exprimé en quelques mots l’actualité politique et le patriotisme de notre peuple tout au long de l’histoire en mettant en parallèle les noms anciens et nouveaux de nos
capitales - Dragon ascendant - Capitale de l’Est – Hanoi - et encore, ceux de nos héros légendaires et actuels - Bác Hồ. Ces paroles rythmées, cadencées comme un vers et en même temps très fermes, condensées comme dans un slogan resteront à jamais gravées dans la mémoire des masses populaires.

Trente ans après on a reconnu son empreinte, cette singulière façon de formuler ses idées dans le message secret envoyé à tous ceux qui sont en train de participer à la dernière opération devant Saigon qui mènera à la victoire finale. « Vitesse suprême, au-dessus de la vitesse suprême / de l’audace, encore plus d’audace ! » Survolant mille obstacles, traversant
mers et forêts, rivières et îles les plus isolées, les hameaux emprisonnés dans les barbelés, cet ordre du jour vint rejoindre les combattants juste à
l’heure sonnée pour ouvrir le feu. De nos jours ?

soixante ans après ? dans les circonstances nouvelles, on répète encore ces paroles comme un mot d’ordre exhortant les sentiments sacrés
d’une nation prête à affronter les orages les plus menaçants.
Pour parler encore de l’aube de notre nouvelle vie, vers la fin de
l’année 1946, notre famille se séparait pour la première fois. Ma sœur Bích Hà était restée à Hanoi, puis remonta dans la zone de résistance au Việt Bắc avec Giáp. L’accord de leur mariage s’est fait simplement, assisté de quelques amis seulement. Il n’a été béni par Bác Hồ qu’après la
« cérémonie », tard dans la nuit. Tandis que nous, les enfants, nous avions dû faire une marche d’évacuation vers le centre, malgré notre volonté de rester pour sauvegarder notre citadelle ! Ainsi, pendant des
années, l’image de Giáp ne m’était parvenue qu’à travers
des lettres, aux caractères très nets et énergiques, que je pourrai toujours reconnaître entre mille autres. Giáp traversant les ruisseaux, pic et mont ; Giáp à cheval, portant en bandoulière un tronçon de bambou
contenant sa ration de nourriture… Giáp sur une jeep de l’armée française, trophée acquis après la victoire de la Campagne sur les Frontières en 1950… Pour Giáp, sa vie est toujours une longue marche à travers les campagnes et au bout de notre Première Résistance, c’est Điện Biên Phủ. Alors je n’avais pas pu encore comprendre grand-chose à tout cela, seulement avec l’écart du temps, grâce à des mémoires de guerre, surtout ceux de Phạm Hồng Sơn - qui ne sera mon fiancé que vers l’année 1953. Mais pendant toute la durée de la Première Résistance, Phạm Hồng
Sơn était déjà un officier en service sous les ordres du Commandant en chef.

Vers la fin des années quarante, l’Armée Populaire s’était constituée en divisions. La division 308 a l’honneur de porter le nom de « Division
Pionnière ». Le régiment 36 qui en faisait partie, dont Phạm Hồng Sơn était le chef, avait reçu le drapeau d’honneur brodé des mots : « Au Feu - À la Victoire ». Ainsi, Phạm Hồng Sơn avait-il l’occasion d’estimer la lucidité des directions tactiques et stratégiques de son commandant, tout en recevant ses ordres directement. Par exemple, au début de l’année
1947, notre capitale était déjà prise par l’ennemi, nos régiments ont reçu l’ordre de déclencher la guerre des maquisards dans les provinces - ce qui est décisif pour une longue résistance qui mobilise le peuple entier.

Durant cette période, Giáp venait souvent observer sur place les champs de bataille avant l’ouverture du feu, et même parfois, avec Hồ Chí Minh en personne. Tel est le cas de la Campagne sur les Frontières. Phạm Hồng Sơn a noté dans ses mémoires 2 : « Après l’observation sur les lieux de Bác Hồ et anh Văn, nous avions terminé notre mission de reconnaissance avec nos éclaireurs à la muraille de Cao Bằng. Ainsi, le plan d’attaque primordial était modifié. J’ai reçu le nouveau plan d’opération qui est celui d’un perfectionnement de l’art militaire. Les directives telles que :
- Attaque au point de repère,
- Anéantissement des renforts,
- Mener le tigre hors de la montagne, -
Vider les forces de l’ennemi pour libérer nos terres
- sont d’une nouveauté toute fraîche pour moi ».

Giáp était présent, même lorsque la bataille battait son plein (une bataille qui sera terminée par la capture de Lepage et Charton) : « ... Au bout du fil, j’ai reconnu la voix de Văn. De son poste de commandement,
il me demande : - Où êtes-vous ? - Je lui réponds :
- Mon commandant, je suis au sommet de la montagne 765, devant la chaîne des roches calcaires, les Dakotas sont en train de parachuter des renforts pour nos ennemis.
- De votre position, voyez-vous la pointe 477 ?
- Mon commandant, je ne sais où, mais au-devant, vers le nord où se situe la chaîne des roches calcaires, c’est le parachutage des ennemis, vers l’est, d’une distance de 3 km, c’est une chaîne de montagne
dénudée, là, il y a une grande partie de l’armée ennemie et aussi de la population civile.
- Alors, anh Văn s’écrie : "- Justement, voilà la pointe 477, ne la quittez
pas des yeux et faites-moi ensuite un rapport " Ce n’est pas seulement une bataille car, comme Phạm Hồng Sơn l’a noté dans ses mémoires :
« La victoire de la Campagne aux Frontières a mené notre résistance
à une étape nouvelle - celle de la préparation pour l’Attaque Générale ». Tous les chemins d’alors mènent à Điên Biên Phủ, et l’histoire gravera à jamais une décision imprévue de Giáp qui retarde l’heure G de deux mois. Giáp a avoué plus tard que c’est la décision la plus difficile de sa vie, et son secrétaire particulier a dit que la veille du jour d’édicter cet ordre,
Giáp avait passé une nuit blanche. Phạm Hồng Sơn note dans ses Mémoires en 2004  : « Maintenant, cinquante ans après Điên Biên Phủ, je me demande toujours : le 26 janvier 1954, 15 h 30…, tout mon régiment
a déjà déployé notre formation à la clairière de Hồng Lếch voisinant la clairière de Mường Thanh (...) prêt à ouvrir une brèche vers le centre du poste de commandement de De Castries (...), s’il n’y avait pas un tel changement, qu’adviendra-t-il de la victoire qui décidera du destin du colonialisme français en Indochine ? Serai-je encore en vie ? ».

Ce changement a obligé son régiment 36 à obliquer l’opération à travers le Laos et il ne sera de retour à Điện Biên Phủ que deux jours avant l’ouverture du feu. Chaque unité participant à la campagne de Điện
Biên Phủ a trouvé son expression propre pour nommer ce changement, ce retard qui a assuré pleinement la victoire. Mais l’expression de l’artillerie, peut-être, est la plus imagée : « Amener et Ramener les canons »
(Kéo pháo vào, Kéo pháo ra)… Le souffle grandiose de ce mouvement pénible, résultat d’une décision difficile à prendre - énergiques tous les deux - a inspiré à Hoàng Vân, musicien de grand renom, une très belle
chanson : « Le chant du tirage des canons ».

De retour à Hanoi en 1954, notre grande famille se rassemblait au temps de paix - qui ne durerait guère longtemps. La résidence de Giáp,
- l’ancienne propriété du général Salan, on m’a dit - ressemblait presque à un bureau officiel : ici, il recevait diverses sortes de visiteurs, délégués,
avant d’avoir un endroit officiel pour les contacts de cet ordre. Pourtant,
Giáp reçoit toujours ses amis, ses camarades dans le cercle intime.

Assumant diverses fonctions au long des trois décennies 60, 70, 80, Giáp
a un cercle de collaborateurs et d’amis de plus en plus élargi.
Professeur d’histoire dans sa prime jeunesse, il est toujours sollicité par des historiens tels Dương Trung Quốc, Phan Huy Lê, Trần Quốc
Vượng, Hà Văn Tấn, Đinh Xuân Lâm… Encore des historiens venus de l’étranger, des français parmi eux - Daniel Hemery, Pierre Brocheux, Alain Ruscio… Certains d’entre eux gardent encore une profonde sympathie pour Giáp. Ses grands amis sont aussi des artistes, des intellectuels formés dans les universités françaises qui ont fait « table rase » de
leur passé sous le régime colonialiste dès le premier appel de la révolution, pour rejoindre les maquis avec leurs armes spécifiques - qui n’a pas d’équivalent dans le côté opposé (Văn Cao, Tôn Thất Tùng,
Nguyễn Văn Huyên, Phạm Ngọc Thạch…).

Ses amis sont venus de milieux différents. Les anciens combattants issus des ethnies de la base du Nord, portant dans leurs hottes les cadeaux, produits des hauts - plateaux, des forêts si chers à Giáp :
champignons, riz gluant cuit dans les tronçons de bambou, et même une plante qui réagit au contact des poisons… Les combattants venus des fronts du sud apportent leurs exploits militaires…
Et encore, il y a des fans venus de l’étranger qui ne peuvent pas
comprendre les règles de la fraction de sécurité. Un jeune « tây ba lô » a passé toute une nuit à la belle étoile, sur son hamac, attendant
qu’on lui donne passage à la résidence
de Giáp ! Pourtant, contre toute consigne, sa porte est prête à s’ouvrir
devant les vieux vétérans et les patriarches des régions ethniques, qui peuvent surgir à tout moment.

Depuis les années 90, la santé de Giáp ne lui permet plus de faire des visites aux hauts plateaux, à des patriarches, qui ont contribué à la naissance de notre armée. C’est sa femme et ses enfants qui remplissent
cette mission : « Boire de l’eau, se souvenir de la source ». Avant 1975, notre peuple n’avait qu’un territoire divisé en deux et même au Nord, qu’une vie partagée entre guerre et paix. Mon mari s’était concentré d’abord et surtout dans les recherches de la science martiale, de l’éducation politico-militaire. Sous la direction de Giáp, les chercheurs ont publié des historiographies récapitulant les étapes de notre Résistance.

Certains jeunes chercheurs d’alors se souviennent encore d’une ambition, d’un vœu de Giáp en ce temps-là : moderniser les forces de notre
armée, telle la marine. Et encore un domaine qui était quelque peu « illusoire » : l’énergie atomique.
Récemment ces vœux ardents réalisés à mi-chemin ou irréalisables lui tiennent encore à cœur…

Vers les années soixante, notre armée a dû mobiliser une partie des cadres, des forces militaires pour une marche vers le Sud. Les campagnes s’élargissaient, notre deuxième Résistance devait affronter des problèmes
de plus en plus compliqués. Contre la tension, le docteur de Giáp lui prescrivait d’apprendre à jouer du piano. Il prit des leçons, s’était montré
même « très doué », selon la musicienne qui a pris en charge d’être sa préceptrice ! Vingt ans après, une fois, Giáp acceptait de recevoir en privé Trần Tiến, musicien très doué, ancien combattant à Trường
Sơn. Giáp lui demanda de chanter quelques airs sur Trường Sơn, qu’il aime beaucoup. Le musicien, en retour, lui proposa de jouer un air au piano, afin de mettre cette image dans un fi lm. Giáp a accepté de
« se poser », mais a dit en souriant qu’il ne s’entraînait plus régulièrement. Dans les années de guerre c’était « stratégie oblige », peut-être !

Avec l’âge, Giáp n’était plus en pleine forme comme au temps de la première Résistance, mais parfois il venait encore sur les lieux pour réviser le plan d’attaque, prendre contact direct avec l’état-major qui
assumait l’opération des campagnes décisives.

Même de Quảng Trị (surnommé Moulin de chair en 1971), les lettres de mon mari - de façon indirecte - m’aident à en savoir plus long sur la participation de Giáp à l’Offensive générale : « J’étais à la réunion
de l’État-major, ayant vu notre frère Văn, suis très réconforté d’apprendre que toi et les enfants, toute la famille est en bon état… « Hier, Văn est venu ici, m’a dit de t’écrire, mais faute de temps, je n’ai pas pu le faire 3 ». Le carnet - journal de guerre de Phạm Hồng Sơn enregistre encore des ordres du commandant en chef. Ils sont toujours très détaillés lorsqu’il
s’agit des décisions prises en état d’urgence, telles les directives de former le « Binh đoàn 70 », la première grande unité qui coordonne trois divisions 304, 308, 320.

C’est vrai que dans un individu, l’homme public ne coïncide jamais totalement avec l’homme privé. Mais d’après ce que j’ai vu, je pense qu’au fond du cœur de mon beau-frère, la limite n’est pas très nette
entre les sentiments familiaux et d’autres sentiments humains comme l’amitié, la fraternité entre ceux qui ont ensemble été éprouvés au feu… Il a veillé auprès de Hồ Chí Minh agonisant comme un fils auprès
de son père… Son beau-père, Đặng Thai Mai, est pour lui son ancien professeur et son camarade en même temps. En 1984, après une période où il est tombé dans le coma, mon père nous quitta, sans un
souffle perceptible. Dans ce moment ultime, je n’oublierai jamais la voix profonde de Văn au fond du couloir glacial de l’hôpital : « Hier, quoi qu’il en soit, il appartenait encore à notre monde ».

Combien de séparations ont frappé le cœur de cet homme inflexible aux combats ? Il a vu partir les combattants les plus preux, ses subordonnés les plus intelligents, depuis la mort de Vương Thừa Vũ, Lê Trọng Tấn… Et un coup douloureux, qui venait de sa fille aînée, brusquement partie sans un signe d’adieu.

 « La feuille jaunie est encore sur l’arbre/La feuille verte tombe déjà, ô Ciel lointain, le savez-vous ? »


- comme une sentence vietnamienne l’a dit…

 « Des âges révolus, les belles dames étaient déjà comme les généraux illustres / Refusant de montrer leurs cheveux blancs à la vue du monde… ». Maintenant, centenaire, Giáp est loin des bruits

et des fureurs.
Ma sœur aînée Bích Hà, j’ai l’impression qu’elle aussi, maintenant, elle a son propre monde, avec cet air serein et quelque peu lointain. Mais
lorsque ma sœur Hạnh lui demanda, un jour - « Quel est ton bonheur le plus grand ? » Bích Hà a répondu spontanément : « C’est d’avoir Văn dans ma vie ».

Ces jours-ci, l’automne, la plus belle saison de Hanoi est revenue. De la cour du Château Impérial, je peux voir les derniers rayons du crépuscule derrière les arbres séculaires : aucune grande agglomération n’a encore surgi de ce côté. Car derrière les arbres de la rue Hoàng Diệu, s’étend la place historique Ba Đình et au centre, le Mausolée de Hồ Chí Minh.
Đặng Anh Đào
Đặng Anh Đào en second plan derrière sa soeur Hanh

Notes

[1Đặng Anh Đào (1934) était
professeur à l’École Normale Supérieure de Hanoi et membre de l’Association des Écrivains du Viet Nam. Critique littéraire, essayiste, traductrice des œuvres de Hugo, Balzac, et d’autres auteurs modernes français.

[2Anh : nom générique désignant un jeune homme. Văn : cryptonyme de Giáp au temps des activités clandestines sous le régime colonialiste ; après la Révolution d’Octobre 1945, Anh Văn devient un surnom familier (tonalité affectueuse).