La mer et le martin-pêcheur-BUI NGOC TAN, traduction de Hà Tây

Dernier ajout : 5 janvier 2012.

La mer et le martin-pêcheur

Par BUI NGOC TAN, traduction de Hà Tây
Editions de l’Aube, 514 pages, 29,90 €

514 pages seulement ? Mais la typographie en est serrée, et il ne faut pas se le cacher : c’est un voyage au long cours que l’on entreprend en ouvrant le livre de Bui Ngoc Tan, patriote, journaliste, combattant, prisonnier, et peu connu en France ; on ne rendra jamais assez hommage aux éditions de l’Aube pour nous faire ainsi découvrir, petit à petit, la littérature vietnamienne contemporaine.
Tout se passe à Hai Triêu (dans les années 90 /95 ?), important port de pêche que je situerais entre Quy Non et Nha Trang. Avec son Union des Pêcheries de la Mer Orientale, sa conserverie, son usine de glace, ses pléthoriques services administratifs [bureaux de la Navigation, du Syndicat, de l’Inspection, du Parti, des Fournitures, de l’Émulation ( ?)…..], ses bars et ses putes ; avec ses chalutiers plus ou moins délabrés et leurs capitaines plus ou moins ivrognes, plus ou moins honnêtes…. (Bôn, l’amoureux de sa femme, Lê Mây l’alcoolique…)

La seconde partie se passe à terre, et la première en mer, entrecoupée par les pages du journal de Phong, le jeune fils du capitaine Dang qui fait son premier voyage à bord. Voyage initiatique, au cours duquel il admirera le vol des martin -pêcheurs, mais découvrira aussi que son père, son héros, n’est qu’un homme comme les autres….. C’est un livre choral, comme on le dit maintenant de certains films. Y grouille une multitude de personnages annexes, et leurs petites histoires, souvent liées aux femmes pas toujours fidèles laissées à terre, entre lesquels on se perd…

On boit beaucoup, on se saoule, et on mange tout le temps. Mais n’est ce pas le propre des récits vietnamiens ? A chaque page, un repas (toujours délicieux) y est décrit. Ici, ce ne sont que crevettes grillées, seiches mijotées, soupes aigrelettes en mer, et, à terre, bouillons aux racines de taro et aux liserons d’eau…. Et, à tous les niveaux, on trafique. Le trafic est la base de la survie de cette société de misère. Du plus petit échelon (le marin qui quitte le bord pour dîner avec sa famille emporte sa ration de pêche, qu’il s’empresse évidemment de revendre ; des barques abordent nuitamment le chalutier en mer, où s’organise une vente clandestine de poissons), jusqu’au trafic organisé par les marins suffisamment bien notés (ce qui suppose généralement d’avoir réussi à se faire admettre au Parti) pour se faire affecter sur un bateau naviguant à l’étranger…. Petits bakchichs, petites enveloppes, petits arrangements (ou juste un beau mérou) avec l’administration pour obtenir plus rapidement une réparation, un chalut neuf…. La vie de l’équipage est misérable ; mais celle des officiers ne vaut guère mieux. A terre, les cités collectives, saluées par les poètes au moment de leur construction comme le symbole de la nouvelle société de fraternité, sont devenues des taudis où grouillent les rats au milieu des déjections humaines. Et voilà l’aube des nouveaux riches, blouson de cuir et grosse moto, voire Mercédès, ceux qui ont su tirer parti de matériaux de récupération, par exemple, ou ceux de la diaspora qui reviennent comme ce Robert Lee (autrefois, Ly….) maintenant américain.

Il y a deux attitudes possibles vis-à-vis de ce livre. Pour comprendre pleinement son aspect politique et sociétal, il faut atteindre la deuxième partie. La première, c’est l’immersion dans un univers, celui de la mer, l’univers portuaire aussi avec son odeur mêlée d’iode et de sel, de mazout et d’ordures. On y apprend le nom de cent poissons ; de cent rouages, de cent manœuvres. Dès la deuxième page, on attache la touline au bollard, ce qui est assez rude…. (mais bravo pour le traducteur !) Le lecteur qui n’aura pas le goût pour cet univers, ou qui ne fera pas l’effort nécessaire pour y rentrer trouvera ce roman sans héros et sans intrigue interminable, et pour tout dire, très ennuyeux. Un autre lecteur sera envoûté…

Le dernier court chapitre nous apprend que Phong et Sy (le fils de Lê Mây) sont les meilleurs amis de Tùng, le fils de l’écrivain. Ils ont de grosses motos, plusieurs téléphones portables, et Phong a même acheté une BMW. Mais tous les vieux pêcheurs ont disparu, aucun n’a atteint la soixantaine. Les Pêcheries de la Mer Orientale n’existent plus, et il n’y a plus de chalutiers à Hai Triêu. Le vieux monde est parti, avec sa misère, sa violence, mais aussi sa fraternité. Laissons le mot de la fin à Phong « Il faut suivre la nouvelle pensée ; sinon, on est éliminé. Pour vivre, il faut être brutal…. »

Anne Hugot – Le Goff

Merci aux éditions de l’Aube, qui nous ont aimablement envoyé le volume dès sa parution