La place du Viêt Nam dans l’aire pacifique par Patrice Cosaert

Dernier ajout : 9 septembre 2009.

La place du Viêt Nam dans l’aire pacifique

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Au cours des dernières décennies, nous avons assisté à une recomposition des espaces dans le monde qui s’est exprimée pour l’essentiel par un déplacement du centre de gravité des activités économiques planétaires de l’aire atlantique vers l’aire pacifique. L’aire pacifique, dont il sera question au cours de cette conférence, ne doit évidemment pas être réduite au seul océan qui lui donne son nom. Les étendues marines ne font ici, pour l’essentiel, qu’unir des rivages parfois très éloignés les uns des autres, ainsi que des espaces riverains plus ou moins étendus. Cette aire pacifique ne se limite pas non plus à la seule « Asie-Pacifique », c’est-à-dire à l’Asie orientale des géographes, frange littorale très densément peuplée et particulièrement active, mais qui ne couvre en fin de compte qu’une superficie du même ordre que celle de l’Europe occidentale. L’aire pacifique est beaucoup plus vaste. Elle rassemble en un seul ensemble économique les deux rives du Pacifique, de plus en plus complémentaires, et l’immensité de l’océan lui-même avec ses innombrables petites îles ou archipels. Cette aire comprend donc des États dont le niveau de développement et les dimensions sont extrêmement variés, dont la culture et l’histoire sont divers, des pays du Nord comme des contrées du Sud. Aire pacifique et aire atlantique en outre se chevauchent : les Etats-Unis (et le Canada) participent ainsi, notons le tout de suite, aux deux aires, avantage éminemment géographique qui ne manque pas de contribuer à pérenniser leur puissance.

Grâce aux innovations technologiques qui réduisent, voire suppriment, les contraintes spatiales et compriment l’espace-temps, nous observons donc une intensification des relations et des échanges croisés entre tous les pays de l’aire pacifique en dépit des distances qui peuvent les séparer. Ces relations de plus en plus privilégiées aboutissent à une intégration économique de fait, sinon formelle et juridiquement codifiée, du moins pragmatique et pratique. Chacun des acteurs de la sphère pacifique, pour l’instant, semble y trouver son compte dans le cadre d’une stratégie justement qualifiée de « gagnant-gagnant ». Nous assistons ainsi à un accroissement considérable des échanges de biens et de services (tourisme compris) entre les deux rives de l’océan, favorisé par l’envolée de l’économie chinoise et la présence de communautés chinoises nombreuses et actives. Nous assistons à un déplacement du centre de gravité des Etats-Unis et du Canada vers le littoral pacifique et nous remarquons une « réasiatisation » de la société japonaise. Nous pouvons aussi noter que l’Australie privilégie désormais ses liens avec l’Asie… Dans ce contexte, l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN ; le Viêt Nam en est membre depuis 1995) préfigure un modèle d’intégration régionale souple et évolutif qui pourrait être étendu à toute l’aire pacifique.
Les progrès observés dans l’intégration économique de l’aire pacifique ne doivent cependant pas nous faire oublier qu’il subsiste de grandes disparités au sein de cette aire et que nous nous retrouvons face à un duopôle composé de deux centres, un centre nord-américain que nous serions fortement tentés de positionner au sud de la Californie, à Los Angeles par exemple, et un centre nord-asiatique bien plus difficile à localiser avec précision, car il apparaît lui-même éclaté entre Japon et Chine. Deux stratégies concurrentes s’affrontent dès lors, à fleurets mouchetés, pour organiser, structurer et rendre plus efficace l’intégration en cours de l’aire pacifique que tous souhaitent, parce que tous espèrent en tirer profit : celle qui privilégie une entente entre les seuls Asiatiques, et l’autre qui accorde une place de choix aux Etats-Unis et à leurs partenaires du continent américain…

Au sein de l’immense « aire pacifique » ainsi définie, le Viêt Nam fait figure de petit poucet. Pour autant, le Viêt Nam participe à l’intégration économique en cours de l’ensemble de cette vaste région. Depuis 1a disparition de l’URSS et l’adoption par le gouvernement d’un nouveau cours, l’économie viêtnamienne s’est largement libéralisée. Surtout, les échanges commerciaux du pays avec l’extérieur se sont complètement réorientés au profit des pays de l’aire pacifique…

Son adhésion à l’ASEAN en 1995 a conforté son ancrage au sein de l’aire pacifique. En 2008, l’ASEAN n’a absorbé que 16,2 % des exportations viêtnamiennes, mais a déjà fourni 75,5 % des importations du pays. Globalement, c’est donc pratiquement la moitié du commerce extérieur du Viêt Nam qui se fait déjà avec ses partenaires et voisins de l’ASEAN, le reste du commerce extérieur du pays se faisant principalement avec les autres pays de l’aire pacifique (Etats-Unis, Japon, Chine, Corée du Sud, Australie). La France (comme la Russie du reste) est réduite à la portion congrue (1,8 % des importations comme des exportations du Viêt Nam).
Le Viêt Nam n’est pas le dernier intéressé, loin s’en faut, par les projets d’intégration régionale. Il est membre de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), une organisation intergouvernementale informelle qui, par le dialogue, facilite la croissance économique, la coopération, les échanges et l’investissement dans toute l’aire pacifique. Dans ce cadre, il se montre également intéressé par le Trans-Pacific Strategic Economic Partnership Agreement (Trans-Pacific SEP) qui, avec le soutien des Etats-Unis, vise à mettre sur pied une zone de libre-échange Asie-Pacifique (Free Trade Area of the Asia-Pacific, FTAAP). Ce projet apparaît pourtant opposé à celui de la Communauté de l’Asie de l’Est, dont fait également partie le Viêt Nam (comme tous les membres de l’ASEAN) et qui cherche, lui, à constituer à l’initiative de la Chine un marché commun des seuls pays de l’Asie orientale, excluant donc les Etats-Unis. De ce point de vue, la stratégie du Viêt Nam apparaît conforme à celle de l’ensemble de l’ASEAN qui craint de dépendre trop exclusivement des grandes puissances de l’Asie du Nord-Est, Chine et Japon. L’amélioration des relations du Viêt Nam avec les Etats-Unis n’en apparaît que plus logique ! Patrice Cosaert