Le Vietnam aujourd’hui au regard d’un certain passé. Conversation à bâtons (...)

Dernier ajout : 22 août 2008.

Le Vietnam aujourd’hui au regard d’un certain passé. Conversations à bâtons rompus avec Raymond Aubrac

Nous nous sommes rencontrés avant et après. Avant que le Gouvernement vietnamien n’ait la très bonne idée d’inviter Raymond Aubrac et sa fille Élisabeth du 26 août au 5 septembre dernier. Avant comme après Raymond se pose des questions et dans le même temps nous interpelle... telles des remises en chantier et pourquoi pas ?

L’hôte d’Ho Chi Minh

Tout à la fin du mois de mai nous constations que le plus souvent c’est au « témoin » que les uns ou les divers médias s’adressent. En effet simplificateur de nos nouveaux modes de pensée abrège magistralement les méandres de nos vies. Raymond Aubrac est allé quinze ou seize fois au Vietnam. Il avoue ne s’y être jamais vraiment attardé, ses missions n’exigeant le plus souvent pas plus d’une journée. Son contact avec la population a donc été pratiquement inexistant.
Il reste celui chez qui Ho Chi - Minh a choisi d’habiter six semaines, au moment de l’échec des négociations de Fontainebleau, en ce trouble été 1946.
La famille Aubrac a vu vivre le Président du Vietnam dans sa spacieuse maison de Soisy sous Montmorency. À ce moment, Ho Chi Minh a porté dans ses bras Élisabeth, la dernière née de la famille, dont il choisira unilatéralement d’être parrain.

C’est aussi Élisabeth qui va accompagner son père cet été 2007 au Vietnam.
Aujourd’hui, Raymond Aubrac, l’un des derniers témoins de cette période, pense que c’est le passage du Président du Vietnam chez lui qui intéresse vraiment les vietnamiens. Au moment où le pays en pleine expansion élabore son Histoire autour de la figure emblématique d’Ho Chi - Minh.

Le Vietnam cet inconnu

Outre cet aspect historique et fondateur, les intérêts personnels de Raymond Aubrac sont récurrents et s’articulent autour de la politique dont certains évènements sont historiques, de la construction et de l’enseignement.
Le 30 mai, Raymond ne savait pas qu’il serait invité à la fin août au Vietnam et qu’il y serait reçu officiellement par le Président de la république.
À ce moment-là il regrettait que peu d’informations soient données ici sur le Vietnam ! Sont- elles réservées aux trop peu nombreux spécialistes ? Ce Vietnam, cet inconnu ? Et pourtant si nous y sommes attentifs et en écoutant les Vietnamiens, le pays se développe à grande vitesse, et il serait intéressant de vraiment étudier ce qu’il s’y passe.
Qu’en est-il de ses relations extérieures avec les pays voisins et les grands États de ce monde ?
Quels types de relations développe-t-il avec la Chine, les États-Unis ou la Russie ? Nous sommes mal informés. Le pays paraît bien dirigé dans un environnement complexe. Nous aimerions en savoir plus sur ses relations, ses échanges réels avec ses voisins les plus proches, le Cambodge par exemple, qui ne revendique rien. Qu’en est-il des rapports entre les Vietnamiens et les États-Unis ? Il faudrait se documenter sur les échanges commerciaux et autres contacts qui créent des dynamiques... Ou encore sur les relations avec l’Europe Occidentale.

L’œil de l’Ingénieur

Raymond Aubrac est aussi ingénieur - en 1937-38 à Harvard, il passe un Master à la carte ! Il apporte de France et d’Allemagne ses connaissances sur le béton armé précontraint. Une coopération entre l’Université et l’Industrie a pu être réalisée.
Le Vietnam reste un pays pauvre et la construction demeure, avec l’explosion démographique l’un des secteurs principaux. Il serait intéressant, aujourd’hui, de rechercher les entreprises spécialisées en France et d’élaborer des projets spécifiques et adaptés.
L’université vietnamienne est ouverte mais les secteurs de recherches liés avec les pays étrangers sont limités.
Pour en revenir encore et encore à Ho Chi - Minh, « ce qui m’a vraiment marqué quand je l’ai vu vivre c’est son comportement décontracté avec tout le monde. Il avait un réel souci de parler aux gens. Si son interlocuteur était intimidé, en quelques minutes il le mettait à l’aise ou le débarrassait de son maquillage.
Il y avait chez lui sûrement, une part innée et une part acquise sous tendue par une doctrine. On sait d’où il vient. Il y avait quelque chose de profondément culturel qui faisait qu’au plus dur d’une crise il savait créer le lien qu’il fallait, afin de ne pas entraver la négociation si elle était nécessaire.
Il avait vraiment des contacts faciles et ne les redoutait pas. Il exerçait une espèce de maïeutique, mettait les gens en confiance et savait les faire parler.
Ho Chi Minh ne disait jamais non, mais par contre : j’ai entendu autre chose, tu devrais y réfléchir. »
C’était avant le voyage de la fin août.

Le voyage d’août - septembre

Quant au Voyage, il devait inclure le 2 septembre, fête de l’Indépendance du Vietnam. Ce n’est sûrement pas le meilleur moment pour les touristes. Il fait chaud et la mousson traîne.
La dernière fois que Raymond était allé au Vietnam c’était
il y a cinq ans, mais ce voyage-ci a été un véritable choc, un pèlerinage en quelque sorte. Et voilà l’ingénieur qui affleure à nouveau. De la fenêtre de son hôtel, il observe les plans de reconstruction les pâtés de maisons morts ; il y a eu expropriation, relogement des habitants et enfin travaux avec des engins très spécifiques.
La construction dans son ensemble est plutôt luxueuse. Un écart entre Hanoi et Ho Chi Minh Ville se comble à vue d’oeil.
Au Vietnam la terre n’appartient pas aux habitants mais à l’Etat. Le régime juridique est complexe et on assiste à un jeu subtil entre les joint-ventures. Il existe tout un système de pourcentages en fonction de.la nature des entreprises ou la nationalité des capitaux. Les principaux investisseurs sont les pays asiatiques avec les Australiens. La France y a un rang non négligeable.

Le général Giap et la bureautique

Ce qui a frappé Raymond Aubrac c’est le nombre de visiteurs américains qui sont quatre à cinq fois plus nombreux que les français Ce sont d’anciens G 1 avec leur famille, des hommes d’affaires qui commencent à investir. Un certain nombre de projets sont en cours.
Les investissements des Viet Kieu sont importants. Noter la libéralisation significative et toute récente de la délivrance du visa pour les viet kieu ; sa durée a été allongé jusqu’à cinq ans.
Force est de constater la supériorité vietnamienne en matière de bureautique informatisée, qui représente pour le Général Giap, que Raymond a rencontré, un domaine d’intérêt majeur. « Ce professeur d’histoire qui a foutu en l’air l’empire français mais qui n’a jamais eu l’autorisation de venir en France ». Raymond a offert au général Giap, toujours curieux et à l’affût des techniques de pointe, un livre de géopolitique d’Yves Lacoste.
Nous discutons encore sur le rôle de Gaulle.... la défaite française de 1940 et ses conséquences. « La vengeance est un plat qui se mange froid... ».
« Le boucher devient Bouddha en vieillissant ».

L’imaginaire et les sciences

Encore une énième question : pourquoi la mondialisation est-elle ressentie comme une chance pour certains pays pauvres et maintenant comme une menace pour les pays développés ?
Qu’appelle-t- on Mondialisation, de quels ressorts est elle l’enjeu... ? Et Raymond de se souvenir de sa remise de l’insigne de commandeur de la Légion d’Honneur à Gilbert Durand, ce chercheur qui a étudié en théorie l’« imaginaire ». Que savons-nous des mécanismes mentaux qui régissent nos relations avec les autres et de leurs conséquences ?
Ou encore il se souvient du début des années 80, quand le Centre National de Documentation Scientifique et Technique - qui avait été crée pendant la guerre américaine avec l’incontournable général Giap - a pu enfin après plusieurs tentatives réaliser une première mondiale : Jean-Pierre Chevènement alors ministre de la recherche demandait à Raymond Aubrac une idée de projet. Il s’est agi alors de faire un Inventaire de tous les travaux et documents publiés ou pas, de nos scientifiques français pendant la période coloniale. A la suite de quoi un inventaire de 2000 pages fut envoyé au Vietnam. Les Vietnamiens firent leur choix. Des commissions thématiques furent constituées et les documents envoyés sur micro film. En tout 500 volumes de 500 pages que les vietnamiens avaient demandés furent envoyés. A l’époque le Vietnam était riche de techniciens qui avaient fait des stages à l’étranger ce qui constituait un capital humain extraordinaire.

L’élan vital
Pour entériner le passé historique, Raymond Aubrac s’est vu offrir de nombreux cadeaux les vietnamiens étaient conscients de l’encombrement, mais c’était une nécessité...
Mais nous ne devons pas oublier que le Vietnam est encore un pays pauvre.
Les obstacles épistémologiques résident dans les contrastes entre les secteurs de pointes, les archaïsmes et le développement. Le développement humain social est à la traîne, l’espérance de vie est basse mais le taux d’alphabétisation élevé par rapport à d’autres pays dont le PNB est comparable à celui du Vietnam. L’opinion publique doit se rendre compte et étudier un peu plus ce qui se passe. Le PNB par habitant est aujourd’hui de 700 $ contre 35 000 $ pour les Français.
« L’un des atouts majeurs du pays c’est son élan vital. La joie de vivre, d’où cela vient-il ?
Ce qui l’a frappé : cette créati on- renforcement de l’unité du pays, alors qu’après la guerre c’était deux mondes différents. L’émotion accompagnée de la fidélité.

En guide de conclusion

Mais revenons au Vietnam actuel. Extérieurement en tout cas deux choses ont disparu : les vieux et les vélos.
« Est-ce que tous les vieux sont partis en vélos » ? Où sont-ils, les vieux ?
Réponse vietnamienne, au lever du soleil, on les retrouve faisant leur gymnastique matinale.
En tout cas, dans la journée ils sont aussi rares que les fumeurs de pipe dans les rues de Paris.
(Propos recueillis par Dominique de Miscault)