Le bouclier - Patrice Jorland

Dernier ajout : 27 avril 2012.

Le bouclier


Rien ne prédisposait Vo Nguyen Giap à la carrière militaire. Diplômé en droit et sciences économiques, professeur d’histoire au lycée Thang Long, son engagement précoce et ses activités de journaliste l’orientaient vers un rôle essentiellement politique, auprès de Ho Chi Minh et aux côtés de ses premiers compagnons, Pham Van Dong et Dang Xuan Khu,
alias Truong Chinh. Rien, si ce n’est peut-être le nom personnel que lui donnèrent ses parents, une famille de lettrés modestes, et qui peut
se traduire par « bouclier » ou par « armure ». Les circonstances, mais aussi ses qualités personnelles et son énergie, en ont décidé autrement. À vrai dire, pas si autrement que cela, car si quelqu’un incarne la pensée
centrale du grand théoricien de la chose militaire que
fut Carl von Clausewitz, à savoir que « la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens », c’est bien lui et à un triple titre.

L’affrontement armé n’a de sens et ne peut aboutir au succès que s’il a un objectif politique. Des victoires tactiques ne scellent pas l’issue de la guerre, comme on l’a vu pour les armées américaines en Irak ou en Afghanistan, et peuvent au contraire conduire au bourbier. Cela était encore plus vrai pour les guerres que le peuple vietnamien a été contraint de mener, non point pour la conquête et la gloriole, ou par atavisme – les « Prussiens de l’Orient », comme des auteurs auparavant mieux inspirés ont pu l’écrire un jour -, mais afin d’atteindre un but politique et uniquement politique, son droit inaliénable à l’indépendance,
à la souveraineté et à l’unité nationale. Enfin, la guerre se caractérisant
par l’« incertitude », se déroulant dans le « brouillard » et étant accompagnée de « frictions » permanentes, concepts que le même Clausewitz développe longuement, une armée ne peut l’emporter
que si elle poursuit une stratégie, c’est-à-dire si elle est conduite de
façon politique. C’est là que réside la grandeur militaire du général Giap.

L’historien André Corvisier le souligne dans l’article
qu’il lui consacre à la page 378 de son « Dictionnaire d’art et d’histoire militaires » (PUF, 1988) : « Homme politique et le plus célèbre chef militaire
du Vietnam contemporain, marxiste d’une vaste culture, il lutta successivement contre les Japonais, les Français, le Vietnam du Sud et les Américains, et contribua à faire de son pays la première nation militaire
du Sud-Est asiatique. Il fut également un des principaux théoriciens de la guerre révolutionnaire. Il pensait que la guerre est la continuation par les
armes de la lutte politique, sociale, culturelle et économique contre les colonisateurs et prônait une stratégie du temps et de l’espace destinée à lasser l’adversaire ». Ces lignes peuvent être reprises telles quelles, à une nuance près. Le général Giap parle en effet de « guerre du peuple » plutôt que de « guerre révolutionnaire », différence que la plupart des auteurs
étrangers n’établissent pas.

Elle signifie pourtant quelque chose. De fait et vue d’Occident, la guerre révolutionnaire est souvent conçue comme une technique fondée sur l’encadrement de la population et il suffit pour s’en convaincre de visionner « la bataille d’Alger », le fi lm de Gillo Pontecorvo que les chaînes de télévision rediffusent à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, film où l’on voit un officier parachutiste français décrire son plan de démantèlement de l’encadrement politique du FLN. Cet encadrement est indispensable pour Giap, mais il ne saurait suffire s’il ne parvient pas à cristalliser les aspirations populaires, si le peuple n’est pas convaincu de la justesse de la lutte et n’est pas déterminé à y participer, chacun à la hauteur de ses capacités, en dépit des épreuves et des risques mortels que cet engagement implique, en bref si la guerre n’est pas celle du peuple lui-même et si l’armée n’est pas, dans son mode d’organisation, dans sa manière de combattre et dans son comportement vis-à-vis des civils, tout simplement l’armée du peuple ou plutôt le peuple en armes. Tâche à vrai dire complexe, qui dépend du sentiment patriotique, des traditions nationales, de la qualité du parti et de ses organisations de masse, de la pertinence de leurs propositions, de la conduite de la guerre.

La responsabilité du commandement est engagée, raison pour laquelle le général Giap a par exemple rejeté les avis des conseillers chinois, qui
recommandaient des attaques par vagues humaines, et a révisé
complètement son plan d’opérations pour la bataille de Dien Bien Phu, en revenant aux principes de Vauban mais intégrés à la guerre du peuple.

Une erreur est souvent commise, dans laquelle l’auteur précité
ne pouvait tomber, et qui réduit l’art militaire du général Giap à la guérilla, opérations locales, menées par de petits groupes d’hommes, souvent
soldats à temps partiel, afin de harceler l’ennemi. C’est bien ainsi que les combats se sont déroulés contre les Japonais, puis ont commencé pendant la guerre française et ensuite pendant celle imposée par les Américains.
Cette forme a été constamment utilisée, mais en association avec d’autres ou en complément d’autres. En tout état de cause la guérilla seule
n’aboutit en général pas à la victoire, sauf si un intense travail politique a été mené dans le territoire encore contrôlé par l’autorité en place et est parvenu à saper son influence sur la population. S’agissant du Vietnam, la guérilla pouvait poser des problèmes sérieux à l’adversaire, mais celui-ci disposait de suffisamment de réserves pour poursuivre et épuiser peu à
peu les guérilleros. C’est à peu près ce qui s’est produit dans d’autres pays d’Asie du sud-est (Philippines, Malaisie, Birmanie) où, on l’oublie trop souvent, des guérillas ont été menées par des combattants révolutionnaires, au début plus expérimentés que ne pouvaient l’être les Vietnamiens, et ont pourtant connu l’échec. Or, le général Giap n’a pas été uniquement un stratège éminent, il a été également l’organisateur
de l’armée populaire du Vietnam, dans sa composition avec la constitution de régiments, puis de bataillons et enfin de divisions, dans la formation de
ses cadres militaires et politiques, dans l’attention réservée à la logistique sans laquelle aucune opération d’envergure n’est concevable, dans la solution des problèmes d’armement et d’approvisionnement.

On le sait, la campagne de Dien Bien Phu aurait échoué si ces questions de logistique n’avaient pas été résolues et il en ira de même pendant la guerre
américaine, grâce à la piste Ho Chi Minh terrestre et maritime. Cet aspect déterminant des choses fait partie intégrante de l’art militaire, mais au Vietnam, il a été abordé avec une ingéniosité particulière et comme
dimension de la guerre du peuple.

Les guerres imposées à la population vietnamienne étaient asymétriques au sens où la disparité des moyens entre les protagonistes était considérable et put même apparaître comme dirimante pendant la
guerre américaine. On explique souvent la défaite stratégique des États-Unis en affirmant que ceux-ci n’ont pas pu déployer l’ensemble de leurs capacités, qu’ils auraient eu en quelque sorte les mains liées
dans le dos. Cette thèse est une falsification des faits. Non seulement il y eut, pendant des années, plus de 500 000 soldats américains, auxquels s’ajoutaient les détachements sud-coréens, australiens et thaïlandais,
ainsi que les troupes sudistes abondamment armées et totalement financées par les États-Unis, mais encore cet engagement reposait sur un dispositif recouvrant l’ensemble du Pacifique et de l’Asie du sud-est, depuis
le Japon jusqu’aux bases aériennes de Thaïlande, en passant par celles préexistantes aux Philippines.
Non seulement la supériorité de l’US Air Force et de l’US Navy semblait totale, mais encore les États-Unis ont recouru aux bombardements massifs sur le Vietnam du nord – le réduire à l’âge de la pierre, comme
le souhaitait le général Curtis LeMay, un expert en la matière -, ont pratiqué la guerre chimique et la guerre électronique – il conviendrait ici de relire « Les oreilles de la jungle », le roman de Pierre Boulle -, le
plus souvent en violation absolue du droit international. N’ont manqué que l’usage de l’arme nucléaire et l’invasion de la République démocratique du Vietnam, parce qu’ils auraient débouché sur un conflit mondial. À cela près, c’est une guerre totale qui fut imposée au peuple vietnamien.

La victoire de la résistance vietnamienne dans un affrontement aussi asymétrique repose sur deux choses. Premièrement, la juste appréciation de la corrélation des forces, aux échelles internationale, régionale et
nationale. Ainsi, c’est dans le cadre de la guerre froide que les États-Unis se sont de plus en plus engagés et embourbés au Vietnam – en ce sens, celui-ci a été une victime sacrificielle de la guerre froide -, et c’est du
fait de la guerre froide, du soutien que la cause du peuple vietnamien pouvait recueillir dans le monde et de la désaffection croissante de la population américaine que les États-Unis n’ont pu gravir les échelons
ultimes de l’escalade. Deuxièmement, et on retrouve ici plus directement le général Giap, celui-ci a, selon les mots d’André Corvisier, pratiqué « une stratégie du temps et de l’espace ». Les guerres dites révolutionnaires
sont le plus souvent longues, sauf si les partisans reçoivent une assistance militaire directe d’un allié, comme les Britanniques dans la guerre
d’Espagne contre Napoléon. Chose désormais connue, c’est donc en tablant sur la durée que l’on peut espérer décourager l’adversaire, et le général
Giap qui connaissait les sept classiques chinois, dont celui de Sun Tzu est le plus célèbre, comme il était imprégné des traditions militaires du peuple
vietnamien, l’avait pleinement intégré à sa stratégie.

Le deuxième point est moins souvent évoqué, qui porte sur l’espace dans toutes ses dimensions, topographique, météorologique, économique,
historique, voire culturelle. Il est évident que l’art militaire est indissociablement lié à la géographie, par exemple dans le choix du
lieu de bataille, pour le mouvement des troupes et les manœuvres d’approche, toutes choses qui ressortissent de la tactique. Le général Giap va bien plus loin dans la mesure où, entre la stratégie, qui constitue
le niveau abstrait de préparation de la guerre, et la tactique, qui en est le niveau matériel, il a développé l’« art opératif » qui donne sens à la tactique
et fait prendre corps à la stratégie. Or, sans inscription dans un espace plus étendu que celui de la bataille
– mais également dans un temps plus large et en tenant compte de la corrélation des forces
- , point d’art opératif possible. Il suffi rait pour s’en convaincre de reprendre l’analyse de Dien Bien Phu. En acceptant la bataille que recherchait, non sans raison, le commandement français, en la préparant
méthodiquement et à rebours des avis des conseillers chinois, il était conscient de la nature stratégique que prenait l’affrontement à l’approche
de la conférence de Genève. En cela déjà, Dien Bien Phu relève de l’art opératif. Bien plus, Giap était également conscient que, pour le général Henri Navarre, Dien Bien Phu devait être un abcès de fixation qui, en attirant le corps de bataille vietnamien dans le nord-ouest du pays, tout près du Laos, lui permettrait de mener à bien la grande opération de « pacification » qu’il préparait, avec 53 bataillons, au centre du Vietnam, entre Danang et Nha Trang (« opération Atlante »). Or, c’est le contraire qui s’est produit, le général Giap parvenant à détourner l’attention du
commandement français et à disperser ses moyens en lançant une offensive sur Lai Chau en décembre 1953, qui dura dix jours, puis en menant une série d’opérations en coordination avec les troupes
du Pathet Lao, en attaquant des positions françaises
sur la route coloniale n° 5 qui ravitaillait Dien Bien Phu, en infiltrant des équipes qui parvinrent à détruire 78 appareils sur les aéroports de Cat Bi et Gia Lam, dans la banlieue de Hanoi, et enfin en attaquant sur les hauts plateaux du centre, dans la province de Kontum, annulant pour une part l’opération Atlante.

Revenir sur ces événements n’est pas céder à la fascination des armes. L’histoire militaire fait partie intégrante de l’histoire et elle présente un intérêt quand elle est reliée à la politique. Le professeur, journaliste et militant Vo Nguyen Giap est devenu général. Ses victoires sont en vérité celles de son peuple et en cherchant à les comprendre, c’est du peuple vietnamien que l’on se rapproche.
Patrice Jorland