Le fabuleux destin de Xuan le Rouquin

Dernier ajout : 25 juillet 2007.

Le fabuleux destin de Xuan le Rouquin [1] Eh bien, encore une histoire de métis. De métis au sens de D. Rolland : des gens qui ne sont à leur place nulle part ; des métis dans leur tête quoi. Car les héros de Vu Trong Phung sont, extérieurement, tout à fait Tonkinois : mais voilà, à Hanoï dans ces années 35, ils voudraient être tout comme les Français. Essayent-ils de partager une culture, une façon de penser étrangère ? Pas du tout, ils restent au niveau cosmétique ; ils singent les colonisateurs. C’est la promotion de la petite culotte en dentelle et du décolleté pigeonnant, le summum du chic étant de faire construire un court de tennis dans son jardin. C’est moderne, il faut être moderne ; les femmes doivent prendre un amant, les jeunes filles être des demi-vierges. Inutile de dire que le mari cocu ou le père bafoué, lorsque la modernité frappe directement leur famille, n’ont qu’une idée : revenir à l’archaïsme…

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Le Fabuleux destin de Xuan Le Rouquin
1998 éditions Thê Gioi
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page 3 "Le Fabuleux destin de Xuan le Rouquin"

Autour de chef de famille, le vénérable Hong qui passe des journées assommé à côté de sa pipe à opium et de sa parentèle à divers niveaux, on voit passer des médecins traditionnels ignares, des bonzes affairistes, des gendarmes abrutis…. Quel jeu de massacre ! Tout cela s’organise autour de l’irrésistible ascension de Xuan, traîne-patins devenu ramasseur de balles au club de tennis, et qui profitera de la bêtise de tout ce petit monde pour faire un beau mariage et, à la dernière page, recevoir la légion d’honneur... Les grands absents sont à la fois les nationalistes et les français (manifestement, les milieux étaient bien cloisonnés, même si l’un des personnages –l’un des plus bêtes- est veuve d’un fonctionnaire français). Il est probable qu’en 1936, pour ne pas avoir d’ennuis il valait mieux ne parler ni des colonisateurs ni des communistes. Ainsi pour la visite de l’Empereur du Siam : « vive l’Empereur », crient des badauds. Comment, quel manque de respect pour notre République ! Aussitôt des pandores débarquent et évacuent les braillards. « Vive la République » crient d’autre badauds, voire, pour les plus informés, « vive le Front populaire », ils sont illico colletés par les mêmes pandores pour insulte envers le grand invité siamois….

Vu Trong Phung eût beaucoup de succès en son temps, mais, tuberculeux, il disparut à vingt-sept ans. Ce livre est une vraie découverte, parce qu’il nous montre un milieu qu’on connaît en fait bien mal, décrit par un caricaturiste : Vu Trong Phung est une sorte de Wiaz ou de Plantu du stylo. Cette autodérision n’est pas sans évoquer l’humour slave et je m’étais imaginé que certains vietnamiens d’aujourd’hui avaient acquis cette forme d’humour au cours de leurs études dans les pays de l’est. Eh bien non, c’est intrinsèque !
Notons que le livre a été traduit par Phan Thê Hong, récemment disparu et notre amie Janine Gillon.

Anne Hugot Le Goff

Vu Trong Phung éditions de l’Aube 2007

Notes

[1Vu Trong Phung éditions de l’Aube