Le tourisme « vietkieu » et le Vietkieu touriste

Dernier ajout : 27 janvier 2009.

Le terme de Vietkieu (VK), littéralement le Vietnamien éloigné semble devenir un terme consacré à la diaspora vietnamienne [1] même si l’on n’est pas sûr qu’elle résistera au temps. Les autorités vietnamiennes avancent le chiffre de 3 millions en outre-mer.

Le tourisme au Vietnam représente une ressource importante de PIB du pays, vu le nombre d’hôtels mais il est impossible de chiffrer clairement la part revenant aux VK. Aux français d’origine vietnamienne (quelques 250 000 personnes), 25 000 dispenses de visas ont été délivrées en moins de deux ans par l’Ambassade du Vietnam en France. Au moment du Tet 2008, on a compté plus de 200 000 entrées pour visiter la famille, au Nord, au Sud, au Centre… La deuxième saison de visite est plutôt estivale quand les voyages se font davantage en famille avec des enfants et des jeunes en congés. Des circuits organisés sur place permettent à la famille de faire du tourisme domestique avec parents de l’étranger. La différence du pouvoir d’achat donne ainsi aux VK une certaine aisance dans les hôtels et les restaurants de sorte que pour beaucoup cela ressemble à de « vraies et bonnes vacances luxueuses ». Les gens du pays savent maintenant distinguer un VK d’Europe de celui venu des Etats-Unis, les femmes mariées à un Occidental de celles mariées à un Chinois, un Taïwanais ou un Coréen. Ce ne sont plus de vrais Vietnamiens, disent-ils. On accueille aussi avec quelques moues aux lèvres et une sympathie d’aînés, des jeunes gens d’origine vietnamienne qui voyagent très légers avec leur sac à dos. C’est parfois leur destination finale au terminus d’une halte en Thaïlande ou par Hongkong.

Par contre, le VK touriste n’est pas un touriste ordinaire. Il préfère Air Vietnam pour le repas vietnamien à bord, et l’on y parle déjà la langue. Il charge ses 30 kilos de cadeaux et de vieux vêtements à donner. Dès son arrivée, il veut tout découvrir. Il voit tout, va partout sans entrave mais n’apprécie rien sans ses souvenirs. D’abord, le pays lui semble petit, l’univers serré mais quel bonheur de se sentir entier par une seule langue parlée à la maison, chez le commerçant, partout et partout. Ensuite, il y a trop de gens, trop de bruits, mais aussi trop de familles pressantes, de petits neveux et de grandes nièces qui se plient en deux pour le saluer avec politesse. Enfin, tout se marchande et cela le fatigue entre la complicité entendue et la duplicité rituelle que l’habitude séculaire a reconnues. Vite, il va faire un tour au marché, demande un « pho » [2], va faire ses cultes. S’il a dépassé le temps d’un premier voyage de recevoir les plaintes parfois justifiées de la famille restée sur place, il va redécouvrir un Vietnam des années 2008 méconnaissable par rapport au siècle dernier. A la fois, il se réjouit de voir les proches vivre mieux, travailler, voire aller étudier à l’étranger pour certains mais en même temps, un sentiment obscur peut l’envahir de ne plus être là, de devoir vivre ailleurs parfois dans des difficultés inavouables. Le destin du Bien est-il écrit dans le bon avenir de soi ? Certains avaient déjà secoué leurs enfants pour baragouiner quelques mots autochtones vite réappris dans l’avion : comment dit-on bonjour ? Alors, tu rentres au pays ou tu vas au Vietnam : il faut savoir ce que tu veux ? D’autres lisent les nouvelles, regardent le théâtre social et se disent déjà : tout ça pour ça ? L’âme millénaire du vietnamien fier de son histoire confondue à celle de son pays, ne résiste pas à refaire le monde, comme le héros anonyme du moment.

Son premier réflexe est d’acheter une carte Sim pour appeler ses amis du pays de son téléphone portable. Il cherche un cybercafé pour consulter ses mails, et lire les journaux électroniques du monde. Il est parfois un peu égaré, désorienté dans les rues où il lui faut reprendre ses repères à partir de son ancienne demeure à jamais perdue. Oui, sa carte bancaire fonctionne merveilleusement aux distributeurs de rue. Pour certains si chargés de lourds sentiments de loyauté et de responsabilité, un aller au Vietnam est un retour simple aux sources, qu’ils n’iront qu’une seule fois ou seulement une deuxième fois pour rendre les dernières dettes morales promises lors du premier voyage. Pour d’autres, c’est un raccommodage bord à bord entre deux temps séparés par l’exil, un si long exil qu’ils veulent oublier que le pays a changé, que la mentalité des hommes a évolué, que l’esprit de famille a bougé, que l’argent a pris trop de place. Le pays de ses presque 90 millions d’habitants n’est plus la communauté de sa jeunesse. Est-ce mieux, est-ce pire ? Le VK touriste n’est jamais neutre. Déjà, il pense à ce qu’il témoignera à son retour en France, à écrire les cartes postales. Il ne va pas au pays par amour patriotique, et ce temps politique là est terminé. La patrie n’est pas en danger d’une guerre dont il se force à oublier les drames passés. Il cache ses douleurs par ce sentiment étrange d’un devoir d’assistance aux plus démunis que lui qui lui parlent d’une même langue, de leur langueur quotidienne. Bien sûr, il va aider la famille avec peu ou avec beaucoup mais toujours par quelque chose. C’est ce quelque chose qui le rechigne de voir « ce » pays d’origine comme le sien. Ah ! il imagine un pays de carte postale, reclus à Phan Thiet dans un « resort » de bord de mer à jouer au golf, ou à Dalat dans la fraîcheur vosgienne. Le besoin de contribution se démasque toujours mais parfois, c’est déjà le temps de repartir qui va forclore cette générosité retrouvée. On fait des promesses et se fait des promesses. Quelques uns mieux informés, ont eu des contacts utiles. L’el dorado comme une nouvelle aventure d’une migration à l’envers met en bascule le risque et le désir de mieux vivre sur une terre promise mais une terre connue. Tout semble facile et difficile aussi car toutes les règles du jeu ont changé dans son esprit avec trop radicalité. Le désir d’entreprendre, de travailler, de vivre au Vietnam l’habite : pourquoi pas moi, se dit-il en pensant à l’avenir de ses enfants. Il y a toujours eu partout des pauvres et des riches mais il veut être riche aussi. L’appréhension du VK pour l’avenir est la corruption. L’État en parle. Mais si cette peur prend une telle proportion intime en lui, c’est qu’elle vient en écho d’une intégrité d’homme trop écornée dans la migration en terre étrangère. Et puis, le VK vieillit et le reste de sa famille sur place aussi. Les anciens veulent terminer leurs derniers jours au pays. Mais loin des enfants, comment faire pour le culte ; et ne pas mourir dans la maison des ancêtres n’est pas digne. Faut-il aux derniers moments, exprimer l’ultime volonté d’être enterré au pays, ou d’y faire ramener les cendres pour arrimer les générations futures aux origines ?

Obscurément, il a l’intuition que chacun de ses voyages aux sources entretiendra la racine diaspora de ses enfants, ses petits enfants. Et chaque fois que l’avion l’arrachera du sol, un nuage de pensées l’envahit : revient ou ne reviendra pas ? Pour se promettre que finalement, oui finalement, il y reviendra. Il attendra l’avenir pour voir venir d’autres bonnes nouvelles du pays. Pour quelques-uns, c’est même devenu une drogue de 4 semaines de congés contre 48 semaines de labeur.

Docteur Luong Can-Liêm

Notes

[1La diaspora vietnamienne entre l’exil et le retour. Un voyage dans la banlieue intérieure de la pensée. In : Nervure, Jour. Psych., 2008, p. 35-40

[2La soupe nationale