Le village de Cô Dô, pépinière de pinceaux

Dernier ajout : 2 août 2008.

Il est rare de trouver un village où les paysans se doublent de peintres. Et pourtant, Cô Dô, un village situé non loin du confluent entre le fleuve Rouge et la rivière Noire, présente cette particularité.

Cô Dô, district de Ba Vi, province de Hà Tây (Nord). Un village parmi tant d’autres. Enfin presque ! Lorsque le crépuscule tombe, au lieu de rentrer chez eux, ses habitants de tout âge se rendent vers la digue, la maison communale, ou les vergers qui bordent le village. Un chevalet de peintre sous les bras, ils s’installent, sortent les pinceaux et s’inspirent des rizières, des buffles broutant de l’abondante herbe, des chaumières nichées sous l’ombrage d’une touffe de bambou, de ce toit aux quatre coins recourbés d’une pagode, de l’aréquier donnant ses fruits à côté d’un vieux puits... Des images paisibles et familières à toute région rurale vietnamienne. Elles se reproduisent sur papier, sous la main robuste de ces talentueux peintres amateurs.

 Un "Génie tutélaire" contemporain

À Cô Dô, les 800 familles ont un ou deux peintres par génération. Hommes, femmes, enfants, peu importe les âges ou le sexe tant qu’on a la passion et le don. Cette tradition remonte au début du 20e siècle, lorsque Nguyên Sy Tôt, un adolescent originaire des lieux, est admis à l’École des beaux-arts d’Indochine (première promotion). Diplômé avec une mention bien, le jeune artiste s’engage dans l’armée révolutionnaire. Le fusil dans une main et le pinceau dans l’autre, Nguyên Sy Tôt épouse l’histoire sinueuse de la lutte pour l’indépendance. Il retranscrit sur ses pages les innombrables épisodes qu’il vit, des petits détails quotidiens aux grands jalons de la révolution. (…)
La paix revenue, le peintre soldat démobilisé revient dans son village natal où il continue de créer. Sa maison se double d’un atelier et naturellement il ouvre une école de dessin. Ses oeuvres et sa virtuosité fascinent les enfants du village qui aiment à imiter le maître. On manque de matériel ? Peu importe, tout est utile : le papier sera ce grand mur, le crayon ce morceau de brique, le pinceau cette tige de bambou. Et au moins, les "modèles" ne manquent pas : poussins, cochons, buffles, bambous, bananiers, maisons... La deuxième génération des peintres de Cô Dô est ainsi née, suivie rapidement des autres. "Il semble que la peinture se soit enracinée dans notre âme paysanne", affirment les villageois du coin. Chaque jour, en se rendant aux champs, ils emportent avec eux une charrue et un chevalet. Le plaisir de créer au milieu de cette nature, lors de leurs brefs moments de repos.
Nguyên Sy Tôt, qui n’est plus, est vénéré par ses admirateurs comme le "Génie tutélaire" du village de la peinture. De son vivant, il rêvait de créer un petit musée de peintures à Cô Dô. C’est désormais chose faite. Avec le feu vert de la province, en 2006, son fils, le peintre Nguyên La Vuông, a versé 250 millions de dôngs pour la construction du Musée des beaux-arts de Sy Tôt et sa famille qui est vite devenu un établissement culturel fréquenté.

 La relève est assurée

Parmi les "petits élèves" de la première "classe de dessinateurs" de Nguyên Sy Tôt, nombreux sont devenus des peintres de renommée nationale, comme Tran HoaTrân Hoa, Giang Khich, La Vuông, Ngô Binh Thiêm, Sao Mai... Sans oublier bon nombre qui, amateurs, ont ouvert leurs propres salons de peinture. Ici, on se rappelle avec fierté une exposition consacrée à 10 amateurs originaires de Cô Dô, organisée il y a quelques années à Hanoi. Les peintres de la troisième génération du village sont aussi réputés que leurs aînés. Hoàng Viêt, Nguyên Huy Khôi, Nguyên Duc, Hoàng Liêt, Nguyên Ngoc Cui... À chacun son style.

 Une marque commerciale

Dans l’ambition d’édifier Cô Dô en un "village de métier", les autorités de la province de Hà Tây ont, en collaboration avec le Centre d’apprentissage N°1, investi dans l’ouverture de cours de dessin gratuits au profit des villageois. Les élèves ont de 7 à 50 ans et parfois 3 générations d’une famille s’y réunissent. Des centaines de peintres amateurs ont été ainsi formés et ils peuvent vivre à présent de ce "métier d’appoint". D’autre part, la maison du peintre Hoàng Viêt s’est transformée en une "école de dessinateurs" que fréquentent quotidiennement une quinzaine de "peintres en herbe". Le village tient un club rassemblant une trentaine de peintres professionnels et amateurs. Chaque année, on y organise deux expositions consacrées à tous les amoureux du pinceau. "Regardez, c’est la rangée d’arecs de chez M. Hao. Et là encore, c’est juste le petit garçon Khuê". Une joie qui se partage car "c’est toujours notre village, mais il semble s’embellir en entrant dans la peinture", commentent les villageois.
Cô Dô souhaite maintenant établir un atelier pictural qui se chargera à la fois de la formation, de la création et de la vente des produits. "Notre village doit acquérir une marque commerciale pour son art", souhaite le peintre Hoàng Viêt, confiant.
Nghia Dàn/CVN