Leçons apprises à Hué

Dernier ajout : 27 octobre 2009.

Leçons apprises à Huế

M. Nguyễn Xuân Hồng, retraité, vit en France depuis 1960. Né à Huế, il y a suivi presque toute sa scolarité primaire et secondaire. Il a quitté Huế en 1958 pour y retourner seulement 20 ans après. Depuis il a fait de nombreux retours à sa ville natale. En 2001 il a accompagné son ancien professeur, le Révérend Père Georges Lefas, des Missions Étrangères de Paris (MEP), alors âgé de 95 ans, pour un « pèlerinage à Huế ». Le professeur Georges Lefas y a vécu et enseigné pendant presque 40 ans, jusqu’en 1975 : enseignement secondaire ( Institut de la Providence, Institution Jeanne d’Arc) et universitaire (Facultés des Lettres et de Pédagogie, Université de Huế). Il a marqué de son dévouement, de sa générosité spirituelle, intellectuelle et matérielle plusieurs générations d’élèves et d’étudiants de cette ville aux longues traditions éducatives. M. Nguyễn Xuân Hồng avait écrit un texte, qu’il intitule « Discours non prononcé à Huế un jour de Mai », destiné à son professeur et ses amis à propos de ce mémorable « voyage – pèlerinage ». Avec son accord, je vous en présente un extrait. C’est un texte assez ancien, mais les sentiments des « gens de Huế » (en ViệtNamien : « người Huế ») pour leur ville, toutes générations confondues … n’ont pas d’âge.
Lê Huy Cận – Président de l’ « Association des Amis de Huế » - « Hội Người Yêu Huế »

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Huế, c’est vraiment Huế ! Quelle angoisse d’y amener le professeur de mon adolescence, maintenant âgé de 95 ans ! Heureusement deux jours avant notre arrivée à Huế on a pu contacter des amis pour nous accueillir.
Huế est une ville vraiment bizarre. Souvent on la trouve endormie, comme une ville fossile ! Puis au détour d’une rue, on découvre les forces vives qui l’habitent. Elles sont là, tapies dans la discrétion et la distinction des attitudes. Il suffit d’un signe, et tout se déclenche tout s’enclenche.
Huế ville bizarre, ville éternelle ? Malgré la distance j’y reviens souvent. On m’a souvent demandé pourquoi ? Évidemment parce que j’aime Huế. Mais encore ? Parce que Huế m’enrichit.

Chaque fois que j’y retourne il me suffit d’un peu d’attention pour recevoir une belle leçon. Exemple. Il y a quelques années, je me promenais un soir dans la rue allant vers le grand stade où enfant je ramassais les “mù u” [1] pour en faire des billes.
Il doit être 9h ou 9h1/2. C’est-à-dire assez tard à Huế. La nuit est sombre, la rue déserte, pas éclairée. Au loin un réverbère solitaire, une petite lumière jaune blafarde. Je marche la tête un peu vide, humant l’air chaud.

Tout d’un coup :
Chú ơi Chú ! Chú mua giùm Cháu mấy cái trứng lộn đi !
J’entends, je vois à peine d’où vient cette invitation : c’est une fillette, une dizaine - une douzaine d’années, assise par terre, avec une femme qui doit être sa maman. Toutes deux dissimulées dans l’ombre, sous la faible lumière du reverbère. Interloqué, je reste sans réaction : l’invitation de la fillette est tout un poème !

Pour bien me comprendre il faut lire cette phrase dans le plus pur accent féminin de Huế, chantant, un peu traînant, un peu cajoleur même. Bon, cajoleur dans la distinction ! La voix de la fillette reste une voix d’enfant, mais déjà un tantinet raffermie par la nécessité. La nécessité et l’habitude de lancer cette invitation pour sa vie : elle le fera encore longtemps, peut être toute sa vie.

Ici je veux m’adresser particulièrement à Éva [2], la si gentille et si maternelle Éva épouse de mon ami Long, qui se fond si naturellement dans notre communauté. Comme pratiquement tous les Européens, tu ne sais pas apprécier les oeufs de cane couvés [3]

Tu en as peur même. Mais si tu avais été avec moi ce soir-là à entendre la voix, l’invitation de la fillette qui vend des œufs couvés tard dans la nuit avec sa maman, non seulement tu n’en auras plus peur, mais tu seras d’accord avec moi pour penser que si quelqu’un voulait ajouter quelques notes, une parole, au poème symphonique de Gustav Mahler [4], “Le Chant de la Terre” [5], ce serait bien cette phrase lancée dans la nuit chaude et humide par cette fillette de ce bout de l’espace : une rue de la ville de Huế. L’invitation de la fillette parvient à mes oreilles du ras de l’herbe. En réalité elle vient des profondeurs de la terre, pour maintenir la vie sur cette terre de Huế maintenant pas très prospère, toute « impériale » qu’elle ait été pendant longtemps. La vie condensée dans sa plus simple, sa plus dépouillée expression : sa propre existence. Juste vivre, juste exister. Se promener bêtement et tout d’un coup une fillette te donne l’occasion de prendre conscience, une nette conscience, de l’existence humaine !

Chú ơi Chú ! Chú mua giùm Cháu mấy cái trứng lộn đi !
(Tonton, Tonton, s’il te plait, achète quelques-uns de mes œufs couvés).
Depuis ce jour, j’ai écouté des enregistrements de l’œuvre de Mahler. Mais pas encore l’occasion de l’écouter en concert. Un jour je le ferai. A Paris. A Amsterdam. A Munich. Dans une ville provinciale d’Europe. Et pourquoi pas à New York ?! Mais de n’importe quel coin du monde, quand dans une salle de concert j’entendrai monter en puissance une voix de femme et une voix d’homme, portées par l’orchestration tour à tour sourde, mystérieuse, foisonnante et puissante, puis légère, fraîche et lumineuse de Mahler, je saurai que je peux avoir un avantage sur les autres auditeurs. Je laisserai mes yeux envahis de la lumière jaune blafarde de ce réverbère entouré d’ombre de la nuit. Je reverrai les deux petites silhouettes accroupies par terre. Je laisserai monter dans mes oreilles le son de la voix fluette de la petite fille, naive mais ferme, dont la pureté est déjà légèrement entamée par le mercantilisme nécessaire à sa vie. J’entendrai un autre chant de la terre. Celui du pays dont je suis natif.

Et cette fois-ci, quelle est la leçon ? “Nous étions quelques centaines d’anciens de l’Institution Jeanne d’Arc à avoir étudié avec Père Lefas. Nous nous retrouvons maintenant 3 à avoir choisi de vivre à Huế. Un endroit difficile. Un climat difficile. Des conditions économiques difficiles. Avec des gens dont certains ne sont pas moins difficiles !”. Quand j’entends cette jeune dame dire cela de manière mi-figue mi-raisin, dans son gentil discours de bienvenue sur les berges de la Rivière des Parfums où “la délégation JdA” nous offre un dîner familial mais ”romantique” au bord de l’eau, je me dis dans ma petite tête métissée, un peu (beaucoup ?) occidentalisée, sûrement un peu taquine : “mais elle est masochiste, la dame !". Evidemment ce n’est pas le cas. Elle me rappelle qu’en gagnant sa vie à la sueur de son front, comme le font avec persévérance et humilité tant de « gens de Huế » sans se poser de question, on a peut être une chance de s’élever, de grandir. Elle me dit que c’est en donnant son sang pour construire sa vie qu’on lui donne un sens et un prix. Terrible leçon d’humanité dite d’une voie douce, ferme et claire, sans aucune connotation professorale alors qu’elle est prof. Et un joli trait de noblesse. Celle émanant de ceux qui sont prêts à mener leur vie en partage avec d’autres, beaucoup d’autres. Paroles qui paraissent anodines, mais l’atmosphère s’y prête, en présence de mon prof, j’ai pris ma leçon.

Voilà ce qu’est Huế pour moi. Voilà quelques raisons de mon désir d’accompagner notre professeur en « pèlerinage » à Huế. C’est dire que si le but final du voyage n’était pas Huế, je n’aurais pas tant de plaisir à suivre le vénérable professeur pas à pas depuis Paris, tout au long de son périple vers le Vietnam, en ce mois de Mai 2001.
Il n’y a pas que les gens issus de Huế qui y sont viscéralement attachés. Venu de très loin y exercer son sacerdoce de prêtre mais aussi et surtout celui de professeur, le Révérend Père et professeur Georges Lefas aime tant Huế et ses gens qu’il en fait son second lieu de naissance. Immense, profond, si profondément humain, le bonheur que le vieil homme, à la santé déclinante, éprouve à pouvoir effectuer ce magnifique voyage Du 11 au 26 Mai 2001, [6] vers Huế, retour final à la source essentielle de sa vie maintenant bien avancée dans le temps [7]
, qu’il le prend comme une récompense, pour lui venue du Ciel.
S’il en est ainsi, moi aussi je profite bien du Ciel !
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Nguyễn Xuân Hồng
Ecrit au Việt Nam, 22 - 27 Mai, 2001.
Revu Oct. 2009, Chatenay-Malabry, Hauts-de–Seine, France.
Notes

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À l’approche de Huế, petite pause déjeuner à Lăng Cô, au bord de la mer, en compagnie de quelques anciens élèves, dont Nguyễn Xuân Hồng bien honoré de servir de garçon à bagages à son vénérable « maître » (dans tous les sens du terme) !

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Entouré de quelques anciens élèves et étudiants lors de la réunion à l’hôtel Saigon-Morin, Huế,
20 Mai 2001

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Petit déjeuner avec une soupe ViệtNamienne (phở ?) dans le jardin de l’hôtel Saigon-Morin, en compagnie d’un « co–sociétaire » des MEP, Père Larroque, qui, plus jeune et plus costaud, accompagne Père Lefas depuis Paris pour le ramener en France en cas d’urgence. En somme, notre honorable professeur Lefas a un garde du corps en la personne d’un « collègue » !

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Un peu perdu parmi les enfants de l’orphelinat de Kim Long (Huế) tout heureux, tout étonnés tout en étant impressionnés de se trouver à côté d’un « Ông Tây » (littéralement : « Monsieur l’Occidental » ) de l’âge de leur arrière grand père (en ViệtNamien : « Ông Cố ») !

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Ému et bien heureux de se retrouver dans la chambre à l’Institut de la Providence où il a passé 38 ans de sa vie. Les bâtiments de ce collège, agrandis de nouvelles constructions, abritent maintenant la Faculté des Sciences de l’Université de Huế (Đại Học Khoa Học). L’ancienne chambre de Père Lefas fait partie de la bibliothèque de cette Faculté. La visite de Père Lefas à l’ancien Institut de la Providence est menée avec l’accord et la sollicitude de la Direction de la Faculté des Sciences de Huế représentée par la jeune dame sur la photo.

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Obsèques de Père Lefas, 30 Septembre 2002, en l’église Saint Leonard, Fougères, Ille–et-Vilaine. Le fanion rouge sur son cercueil, offert à l’occasion de son retour au ViệtNam, porte plusieurs dizaines (plus d’une centaine ?) de signatures de ses anciens élèves et étudiants.
Avec le consentement de sa famille, ce fanion l’accompagne dans sa tombe.

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Cimetière de Fougères

Notes

[1Sorte de noix non comestibles, dont les enfants enlèvent la peau pour les utiliser comme … billes. Je ne connais pas le nom scientifique de cet arbre, à peu près de la taille d’un châtaignier. A chercher … vous-mêmes !

[2Notre amie Eva, qui fait partie du voyage, est d’origine Allemande et membre d’une chorale en région parisienne.

[3Les œufs de cane couvés, quelque fois jusqu’à l’obtention d’un … embryon ( ! ), constituent un mets traditionnel très apprécié de toutes les couches de population du Vietnam, du Nord au Sud. D’habitude on les déguste l’après-midi comme goûter ou le soir comme souper, dans les échoppes ou … au bord du trottoir, cuits à l’eau dans leur coquille, souvent encore tièdes, accompagnés d’une fine herbe au nom de « rau răm ».
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[4Gustav Mahler : musicien Autrichien (1860 – 1911).

[5Das Lied von der Erde : six lieds assemblés en « symphonie » pour contralto (ou alto ou baryton), ténor et grand orchestre, sur des poèmes Chinois de Li Bai (en Vietnamien : Ly Bach), Meng Hao Ran (Manh Hao Nhien), Qian Qi (Truong Kê), Wang Wei (Vuong Duy), traduits en Allemand. Ces poèmes portent sur la dureté de la condition humaine, avec ses besoins et ses possibles consolations.

[6le voyage du Révérend Père et professeur G. Lefas, dès ses premiers pas à l’aéroport Tân-Sơn-Nhất, Hồ-Chí–Minh Ville (Saigon) jusqu‘à Huế en passant par ĐàNẳng, est organisée de main de maître par deux anciens élèves vivant au Việt Nam, avec la contribution financière d’une soixantaine d’ « anciens de la Providence » disséminés maintenant aux quatre coins du monde.
Toutes les photos concernant le Révérend Père et professeur Lefas sont incluses dans ce texte avec l’aval des membres de sa famille.

[7Le Révérend Père et professeur Georges Lefas décédait en France en 2002 à l’âge de 96 ans, un peu plus d’un an après ce voyage vers Huế.

Il repose depuis dans le caveau familial, dans le très beau cimetière de Fougères, cité au passé médiéval, en Ille-et-Vilaine.

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