Les archipels de la mer orientale - Patrice Jorland (1)

Dernier ajout : 30 mars 2012.

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Les archipels de la mer orientale

Les médias français se font l’écho de tensions dans
l’espace maritime appelé mer de Chine méridionale
par les Occidentaux, mer du Sud par les Chinois et
mer Orientale par les Vietnamiens. Elles prennent
parfois la forme d’incidents sérieux opposant des
bâtiments chinois et vietnamiens ou chinois et philippins,
que suivent immanquablement des protestations
réciproques, des manifestations de rue et de virulents
échanges sur la Toile.

L’Association d’Amitié franco vietnamienne ne saurait cacher les
inquiétudes que lui inspirent ces événements et entend présenter à
ses membres les nécessaires éléments d’analyse afin de tenter de
les comprendre. Elle ne le fait pas en partant du principe que les Vietnamiens ont par définition toujours raison et elle n’entend pas souffler
sur les braises. Toutes les parties concernées
ont intérêt à trouver un règlement pacifique et conforme au droit international, comme d’ailleurs la République socialiste du Vietnam ne cesse de le demander. De par son importance et de par sa complexité,
la question fera l’objet d’une série d’articles dans Perspectives France-Vietnam. La rédaction souhaite que ses lecteurs réagissent et n’hésitent pas à l’interroger ou à compléter ce qui pourra être écrit.

Des confettis au milieu des flots [1]

L’espace maritime que nous venons d’évoquer comprend quatre ensembles insulaires :
- Les Pratas, ou Dongsha en chinois, sont constitués
d’un atoll de 24 km de diamètre, à 420 km de Taiwan
et 240 km de la côte du continent. Il n’existe pas de
différend à propos de la souveraineté de ce minuscule
territoire, qui est universellement reconnu comme
chinois. Il est actuellement contrôlé par le gouvernement
de Taiwan et c’est, si l’on peut dire, une affaire
sino-chinoise.
- Les récifs Scarborough, appelés Panatag en tagalog
et Huangyan en chinois, forment un atoll de 150 km2
de superficie, mais la plupart d’entre eux sont recouverts
à marée haute. Ils sont situés à 217 km à l’ouest
de Luzon, la principale île des Philippines. Le différend
de souveraineté oppose ces dernières, d’une
part, à la République Populaire de Chine et Taiwan
d’autre part. Le Vietnam n’est donc pas directement
concerné, mais il y a interférence avec la question des
deux autres archipels.
- Les Paracels sont un groupe
d’une trentaine d’îlots, récifs et bancs de sable à équidistance
de la Chine et du Vietnam. Appelé Hoàng
Sa en vietnamien et Xisha en chinois, il comprend
- deux groupes, Amphitrite au Nord est et Croissant à l’Ouest Les Spratleys
constituent un ensemble dont, d’après le géographe Frédéric Lasserre, 15 îles et 16 îlots rocheux seulement émergent aux hautes eaux. Les premières
sont habitables car elles disposent de ressources d’eau potable. Situées
au sud-est du Vietnam continental, elles sont très éloignées de la Chine.
Appelé Truong Sa par les Vietnamiens, Nansha par les Chinois et Kalayaan par les Philippins, l’archipel est revendiqué en tout ou partie par les pays riverains.

D’après les calculs de Frédéric Lasserre, la superficie émergée des deux archipels dépasse à peine les 8 km2, soit l’équivalent d’une commune française moyenne.
On peut parler de confettis. Leurs ressources sont très
réduites - tortues, nids d’hirondelles, guano -, mais
leurs eaux, notamment celles des Paracels, sont réputées
pour être très poissonneuses. L’extension de ces
archipels fait que l’espace maritime qu’ils occupent
est vaste : 15,000 km2 dans le cas des Paracels, de
160 000 à 180 000 km2 pour les Spratleys. Bien plus,
la mer Orientale, qui s’allonge de Formose (Taiwan),
au nord, au détroit de Malacca, au sud, a une superficie d’environ 3,5 millions de km2 et l’activité qui s’y déploie est devenue considérable avec le développement économique et commercial des pays asiatiques.

Lieu de passage quasi obligé des flottes marchandes,
quels que soient leurs pavillons, entre l’Asie orientale,
d’une part, l’océan Indien, le Moyen-Orient et l’Europe
d’autre part, la mer Orientale est l’espace marin
le plus fréquenté au monde en terme de tonnage, si on
additionne échanges intrazone et extrazone.

On peut parler de Méditerranée pour trois raisons.
Au sens géographique, il s’agit d’un espace maritime
circonscrit par des terres, en l’occurrence le
continent asiatique et la guirlande d’archipels qui
l’enlace à l’est et au sud – Kouriles, Japon, Ryûkyûs,
Philippines et Indonésie –, mais non fermé car il communique
avec l’océan mondial par des détroits et des
chenaux. Du nord au sud, il comprend quatre bassins
individualisés par le déroulement des archipels
et le resserrement des côtes en certains points : mer
d’Okhotsk, mer dite du Japon (appelée mer Orientale
par les Coréens), mer dite de Chine orientale et mer
dite de Chine méridionale. Méditerranée au sens historique,
parce que cet espace ne séparait pas, mais mettait en relations commerciales, culturelles et démographiques
les diverses populations.

Les acteurs les plus émérites de ces relations furent les Chams
et les royaumes/sultanats du monde malayo-indonésien,
qui étaient également les intermédiaires entre
le monde sinisé et le monde hindouisé. Méditerranée
au sens géopolitique enfin car, et nous aurons l’occasion
d’y revenir, c’est évidemment par la mer que les
Occidentaux sont venus et ont pris le contrôle ou
cherché à prendre le contrôle du continent, à partir
du XVIe et surtout du XIXe siècle, et c’est depuis la
guirlande archipélagique que les États-Unis affrontaient
l’Union soviétique dans cette région du monde,
au temps de la guerre froide. Il faut y voir la raison
principale pour laquelle des différends territoriaux
perdurent à propos de territoires insulaires le plus
souvent minuscules, différends opposant le Japon à
la Russie, aux deux États coréens et à la Chine, différends
opposant la Chine à la Corée du sud et au Japon,
différends opposant la Chine, le Vietnam, les Philippines,
la Malaisie et le Brunei en mer Orientale. Tous
sont bloqués, mais chacun de ces différends ayant sa
configuration propre, la solution de l’un d’entre eux
ne dépend pas nécessairement de celle des autres.
Trois compléments à cette description. Il est possible
que des ressources en hydrocarbures existent dans les
zones des Paracels et des Spratleys. Des recherches
sismologiques sont entreprises mais n’ont pour
l’heure rien donné de substantiel. Par ailleurs, si, aujourd’hui,
les Paracels sont entièrement occupés par
la Chine, le Vietnam a pris pied dans 21 à 24 îlots des
Spratleys, la Chine dans 7 à 9, les Philippines dans 8,
la Malaisie dans 4 et Taiwan dans un ou deux. On ne
peut être plus précis dans la mesure où tout n’est pas
rendu public et où l’exiguïté des territoires émergés
ne permet pas la construction d’installations permanentes
partout.
À noter que la RPC et Taiwan sont sur
la même longueur d’ondes : cet espace est chinois depuis
la nuit des temps. Enfin, la profondeur de la mer
atteint -4 000 mètres dans la partie centrale des Spratleys.
C’est là une donnée importante sur laquelle nous
aurons l’occasion de revenir. Patrice Jorland

Notes

[1Frédéric Lasserre : « Le dragon et la mer, stratégies chinoises en mer de Chine du sud », « L’Harmattan » éditeur, Paris 1996,
320 pages