Les morts chez les vivants

Dernier ajout : 24 janvier 2011.


Les morts chez les vivants

« Il n’y a pas d’héritage sans orphelins ni de renaissance sans une mort. Parler d’héritage animiste, c’est évoquer des religions premières qui nous ont transmis des valeurs. Et la plus ancienne de celles-ci est, précisément, une réflexion sur les défunts dont le trépas suscite un hommage et que le deuil garde en mémoire » (Odon Vallet : « L’héritage des religions premières », Découvertes, Gallimard, p. 10).
Aussi les plus anciennes manifestations connues du fait religieux s’observent-elles dans les sépultures et les rites funéraires qui les accompagnent, tandis que l’héritage des religions premières se retrouve, jusqu’à notre époque, dans la relation établie entre les vivants et les morts. Bien que la culture vietnamienne ne soit en rien funèbre, il n’est pas excessif de dire, avec Huu Ngoc, que les morts y sont chez eux parmi les vivants, à travers ce que l’on appelle le culte des ancêtres.

Rarement, expression aura été aussi discutable. Au Vietnam, les défunts ne sont pas déifiés par leur descendance, on ne leur offre pas de sacrifices et on n’attend pas d’eux qu’ils accomplissent des miracles. En
même temps, du moins au sein de l’ethnie kinh, on ne saurait parler simplement d’hommage ou de préservation du souvenir des ancêtres. Cela
ne se situe pas non plus entre les deux, avec un curseur pouvant être
déplacé d’un côté ou de l’autre. La plus évidente manifestation de cette
présence est l’existence, dans quasiment tous les foyers, d’un autel dont
l’importance varie selon le lieu – campagne/ville, variations régionales -,
l’habitat, les revenus et les mentalités. Le plus souvent, il s’agira d’une simple planche fixée à mi-hauteur du mur, sur laquelle est placé un récipient contenant du sable où seront piquées les baguettes d’encens, quelques objets votifs et des photographies, qui ont remplacé les tablettes en bois du temps jadis, cet ensemble pouvant être placé
dans un coin d’une des pièces maîtresses du logement ou constituer un meuble entier. En tout état de cause, il sera entretenu et les objets votifs (fruits, petits verres à alcool, monnaie factice, etc.) renouvelés [1]

Mais si ce n’était que cela, il n’y aurait qu’un degré avec les pratiques en cours dans bien des pays occidentaux où, sur le manteau de la cheminée ou un meuble du salon, sont exposées les photographies des défunts, où l’on conserve pieusement des objets liés à eux, voire la pièce intacte où vivait le plus cher d’entre eux ou, plutôt, celui dont la disparition – un
enfant ?- est ressentie comme la plus cruelle. Et, quoi que l’on dise, dans ces pays aussi on continue de se rendre sur les tombes pour les entretenir et les fleurir. Je n’évoquerai ni les funérailles, plus complexes, ni les cimetières et les tombes du Vietnam, ni les cinq degrés du deuil - trois ans, un an, neuf, cinq et trois mois -, abordés par ailleurs, mais l’autel familial est plus qu’un symbole, les rites qui l’entourent sont plus
fréquents et collectifs, lors de l’anniversaire du décès par exemple et à l’occasion du Têt, qui permet de souhaiter la bienvenue aux ancêtres. Également, lorsque des membres de la famille vivant sous un autre toit ou
appartenant à d’autres branches de la lignée rendent visite, il convient qu’ils brûlent des baguettes d’encens devant les photographies de l’oncle, de la tante ou des cousins. L’autel des ancêtres est le support au quotidien d’une relation entre les vivants et les morts que l’on peut dire holistique, c’est-à-dire constituant un élément d’un ensemble qui fait et donne sens. Cela tient d’abord à la religiosité vietnamienne dont le socle s’est constitué avant que ne s’exercent les influences chinoises et que ne s’enracinent les apports indiens.

Le grand anthropologue Paul Mus n’a cessé d’insister sur ce point en soulignant le rôle des divinités de proximité, en l’occurrence les Déesses-Mères (du Ciel, des Monts et Forêts, des Eaux, de la Terre)
auxquelles on accède par médiums interposés, les cinq grands mandarins royaux, les Dix fils du Génie dragon des huit mers, le génie Serpent, etc.

Les cérémonies et les rites en leur honneur se déroulent dans
un cadre collectif, d’autant que ces cultes n’ont pas de clergé et ne renvoient pas à des textes sacrés, mais s’inscrivent dans des mythes ou des légendes. Ils font partie du fait social total qu’est le làng, le village vietnamien, au même titre que le dinh ou maison communale,
le temple de la littérature et la célébration des héros, au premier rang desquels Tran Hung Dao, le vainqueur en 1288 de la bataille de Bach Dang contre les Mongols. Le culte des ancêtres s’inscrit dans ce dense réseau et dans cet espace, raison pour laquelle le bouddhisme et le taoïsme, qui disposent de livres et de prêtres, mais restent plastiques, ont fait bon ménage avec ces croyances animistes ou se sont réunis de façon syncrétique à elles. Une statuette de Quan Am (Avalokitesvara en sanscrit), bodhisattva de la compassion qui, dans les pays du bouddhisme dit
du « grand véhicule » ou Mayana, est une femme, se retrouve souvent placée près de l’autel des ancêtres, ainsi que celles des immortels du taoïsme. Cela s’est révélé plus difficile avec les monothéismes, mais
l’église catholique, apostolique et romaine, accepte aujourd’hui les hommages aux ancêtres, dès lors qu’ils ne sont pas teintés de « superstition ».

On ne peut comprendre la prégnance du culte des ancêtres au Vietnam, et c’est là le deuxième point, sans évoquer la structure familiale, qui serait un sujet à part entière. On le sait, la base du système social ancien était le clan (ho ou tôc), qui se déploie sur neuf générations et est composé d’un certain nombre de familles (nhà) descendant d’un ancêtre commun
(thuy to), et qui se subdivise en branches (chi) et sous branches
(phai) [2] N’en font partie que les branches directes et collatérales mâles. À la tête du clan, le chef de la branche aînée, quand bien même d’autres membres peuvent être plus âgés que lui. C’est lui qui était chargé de tenir à jour l’arbre généalogique et c’est lui qui avait la responsabilité du sanctuaire des ancêtres (nhà tho). Ceux-ci existent toujours et sont
préservés, même si, du fait des migrations, celui qui s’en occupe n’est plus nécessairement le chef du clan, mais celui de la branche vivant à proximité. Pour l’essentiel, cette structure perdure et les autorités vietnamiennes
n’entendent pas l’affaiblir, tout au contraire. Ainsi, le Code de la famille adopté en 1999 prévoit qu’en cas de succession, une part du patrimoine sera réservée aux biens cultuels et, pour cette raison, restera indivise.

Enfin, le confucianisme, qui ne peut être considéré comme une religion, imprègne les mentalités et les relations sociales. Or, il fait de la piété filiale, hiêu, la vertu cardinale, et le mot en nôm se décompose en un « vieillard » s’appuyant sur un « enfant ». On ne peut être plus explicite. Cela fait que le culte des ancêtres n’est pas uniquement une pratique ancestrale qui s’ancre dans la structure familiale, c’est une obligation morale à laquelle on ne saurait se dérober et, aujourd’hui encore, en dépit des mutations en cours, on ne peut qu’être ému et admiratif devant les soins que les enfants prodiguent à leurs parents malades ou dépendants.

À ces rappels trop rapides, quelques notules. La première évoquera le cas des mat tich, des personnes disparues pendant les décennies de guerre et dont les restes funèbres n’ont pu être retrouvés. Une citation suffira : « Elle se pencha en avant. « Si je connaissais l’endroit de la tombe de mon mari », dit-elle, « je lui rendrais visite avant le Têt et inviterais son esprit à se
joindre à nous. Je lui offrirais de la nourriture et des fruits pour nourrir son esprit. Mais où dois-je aller ? » Elle s’arrêta, examinant ses doigts. « Et si je connaissais le jour de sa mort, j’inviterais voisins et famille pour honorer l’esprit de mon mari à l’anniversaire de sa mort. Mais quel jour devrais-je choisir ? » Elle fit courir sa main en travers de son visage, geste fréquent
chez les Vietnamiens. « Tout ce qui reste », dit-elle, « c’est le quinzième jour du septième mois lunaire. » [3]
bagne de Con Dao/Poulo Condor
Nombreux, plus nombreux encore sont ceux qui reposent dans les cimetières militaires. Au Vietnam, on ne voit guère de monuments aux morts, de bustes et de statues. La sobriété est le plus souvent de mise : un carré entouré d’un muret, les plaques portant le nom du défunt alignées en rangs à l’intérieur, au centre un obélisque de briques, portant l’étoile d’or et cette inscription : To Quoc Chi Cong, « la terre des ancêtres reconnaissante », comme une communauté d’anciens et de héros parmi les vivants.

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Née en 1933, Võ Thị Sáu rejoignit les rangs du Việt Minh à l’âge de 14 ans. En 1950, elle est emprisonnée au bagne de Côn Đảo après avoir tué deux Vietnamiens qui collaboraient avec l’occupant. Elle fut fusillée le 23 janvier 1952, à l’âge de 19 ans.

Enfin, le président Ho, un oncle collectif dont la pensée et les actes inspirent les générations présentes et dont les images proposées me semblent être de plus en plus souvent celui de l’homme âgé qui s’apprêtait à « rejoindre les vénérables Marx, Lénine et les autres révolutionnaires ». Il m’est arrivé de voir son portrait près de certains
autels des ancêtres.
Patrice Jorland

Notes

[1Il y a en principe cinq fruits votifs, la poire, la grenade, la pêche, la prune
et le cédrat..

[2Si on se réfère au caractère han nôm, le mot nhà est composé de la clé « toit » sous laquelle se trouve le caractère « cochon » : en bref, la famille ou la maison, c’est un cochon sous un toit. De même, tôc se compose de la clé « bannière » et du caractère « serment », soit « rassemblement sous la bannière » du clan. Cf. Patrick Fermi.

[3Lady Borton : « Vietnam, l’après-chagrin », éditions The Gioi (Hanoi, 2007 pour le texte français), p.42. Le quinzième jour du septième mois lunaire est réservé aux âmes dont les tombes et les jours de décès sont inconnus. « Pitié pour elles, les âmes de ceux perdus par milliers/ Elles doivent partir pour des rives inconnues » (Nguyen Du).