Les requins du micro-crédit

Dernier ajout : 23 janvier 2011.

Les requins du micro-crédit


Sufia Khatun fut, en 1976, la première à recevoir un microcrédit de la part d’une organisation qui devait devenir la banque Grameen et valoir à son fondateur, Muhammad Yunus, le prix Nobel de la paix en 2006, comme récompense de ses « efforts pour engager, d’en bas, le développement économique et social ».

Jobra, le bourg de la récipiendaire, est surnommé « village Hillary » depuis la visite médiatisée de la secrétaire d’État américaine mais, aujourd’hui, seule la solidarité du voisinage permet à la begum Sufia de sortir de la misère où le microcrédit l’a replongée. Elle n’est pas la seule à connaître une telle situation : selon Anu Mohammad, professeur d’économie à l’université Jahangirnagar, ce mode de financement, censé mettre un terme aux pratiques ancestrales des usuriers, n’a réussi que dans 5 à 10 % des cas. De fait, les prêts sont accordés à des projets rarement productifs
et, leurs taux d’intérêt variant entre 25 et 35 % conduisent souvent à un surendettement qui contraint les débiteurs à effectuer de nouveaux emprunts afin de rembourser les précédents.

S’ajoute à cela le fait que le microcrédit est devenu une activité florissante, quasiment non régulée par les autorités, à laquelle participent fonds d’investissement et fonds spéculatifs (hedge funds), quand il n’est pas devenu la vache à lait de groupes privés. Un scandale affecte d’ailleurs Muhammad Yunus, que le gouvernement norvégien soupçonne d’avoir détourné une partie substantielle de son aide, destinée aux plus pauvres, vers les coffres de la Grameen Kalyan, qui n’a rien à voir avec le microcrédit, et la Grameen Udyog, une entreprise textile. Le Bangladesh n’est pas le seul pays affecté. Dans l’Andhra Pradesh, qui enregistre 30 % des microcrédits accordés en Inde, plus d’une soixantaine de débiteurs ruinés et soumis aux saisies ou aux expulsions se sont donné la mort
ces derniers temps. Les taux d’intérêt pratiqués par SKS Microfinance, Trident et autre Basix, y sont carrément usuraires, qui dépassent les 60 %.

L’Association d’amitié franco-vietnamienne n’entend pas donner de leçons, mais peut présenter un tout autre bilan. Avec des ressources infiniment plus
modestes, hélas, nous faisons œuvre bien plus utile, et pour quatre raisons. Nous pratiquons le microcrédit en nature, ou plus exactement le micro-don, ce qui permet aux familles de disposer de capacités de production qui, dans le cas du bétail, font si l’on peut dire des petits et bénéficient ensuite à d’autres familles.

Ces projets sont conduits à la demande précise et sous le contrôle du docteur Nguyen Thi Hoï, en relation avec les instances provinciales de la Croix-Rouge du Vietnam, organisme à buts non lucratifs. Ils sont visités
et vérifiés chaque année par Alain Dussarps, vice-président de l’AAFV chargé de la solidarité. Enfin, c’est autour de ces projets que nos comités locaux organisent des voyages solidaires. Le contraste entre ces deux conduites ne peut que nous inciter à persévérer, sans espérer obtenir un jour le prix Nobel de la paix.
Patrice Jorland